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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Le Bloc ]

A peu de distance du bloc dans lequel je suis enfermé se trouve une école de musique militaire. C'est la République Fédérale d'Allemagne qui, dans le cadre de l'aide au développement, a équipé cette école d'instruments de musique de la Bundeswehr (Armée Ouest-Allemande). Le bâtiment est situé à 30 mètres environ de notre bloc, ce qui me permet d'entendre les répétitions de musique militaire deux fois par semaine. Je peux ainsi suivre pendant des heures les progrès des musiciens qui apprennent à jouer l'hymne national guinéen. Parfois même, j'entends un hymne étranger et je sais ainsi quel est le chef d'Etat qui va venir en visite officielle.
Les observations que j'ai faites petit à petit me permettent à la longue de me faire une idée concrète de ce Camp de Boiro. Il doit s'étendre sur un kilomètre carré environ. Je connais bien le Camp de l'extérieur. Avant mon arrestation, j'ai même eu l'occasion d'aller en voir le directeur plusieurs fois afin d'obtenir la libération d'un de mes employés qui y avait été enfermé pour vol.
Ce Camp a été construit par l'armée française au temps de la colonisation. Plus tard, le gouvernement guinéen y a fait ajouter des cellules pour les détenus politiques. L'initiative en revient au ministre Keita Fodeba, qui a également composé l'hymne national et effectué de nombreuses tournées à l'étranger avec sa troupe nationale de Ballets Guinéens. Mais dès que Sékou Touré croira voir en son ami Fodeba un rival, il le fera enfermer dans sa propre prison et le fera mourir à petit feu 1.

Le Camp est limité d'un coté par la mer, de l'autre par une grand-route, et des deux autres cotés par des routes secondaires. Notre Camp ne représente qu'une partie de cet immense complexe et est placé sous la surveillance de deux groupes de 25 gardiens chacun. Les gardiens vivent au Camp avec leur famille, dans des cases et des petites maisons. Le Camp abrite également des installations militaires, des salles de réunion, l'école, de musique militaire et un terrain d'exercice. Ce Camp est tellement étendu qu'on y a même installé une école pour les enfants des gardiens. Il s'y trouve également une infirmerie plutôt précaire, pour le personnel du Camp et les prisonniers. Le stade abandonné est un vestige de la colonisation européenne. En Guinée, on ne peut exercer que certains sports en raison du climat tropical. Le nouveau stade de Conakry, construit par les Soviétiques, ne sert que rarement à des manif estations sportives. La plupart du temps, il est le théâtre de manifestations politiques auxquelles tous les Guinéens sont tenus de participer pour prouver leur soutien et leur fidélité au régime.
Le Bloc B, où nous sommes enfermés, n'héberge que des prisonniers politiques. Dans deux des bâtiments du Camp, les cellules sont équipées de portes en fer qui absorbent les rayons du soleil et emmagasinent la chaleur, ce qui donne l'impression d'être dans une fournaise et rend la détention dans ces “cellules en fer” particulièrement pénible.
Le Camp est entouré d'un mur de six mètres de haut environ et ne dispose que d'une porte. Cette dernière est suffisamment grande pour laisser passer les camions de ravitaillement. La porte du Camp est gardée jour et nuit par vingt soldats en armes. Il y a un va-et-vient continuel car le Camp héberge plusieurs milliers de personnes, dont les détenus politiques ainsi que les gardiens et leurs familles. Toute personne étrangère au Camp n'a le droit de s'y déplacer qu'escortée par un ou deux soldats en armes.
L'emblème de la nation, le drapeau rouge, jaune et vert aux bandes verticales, est hissé tous les matins à 7h au son de l'hymne national. Il est redescendu à 18h au son de ce même hymne. Ceci mis à part, nous n'avons de la musique qu'à l'occasion d'un baptême ou d'un mariage à l'intérieur du Camp. Dès que les premières notes retentissent, les détenus africains et les gardiens se mettent à fredonner l'air et à se balancer en cadence. Les instruments de musique utilisés sont de deux sortes :

Ces concerts sont de courte durée et cessent au bout de deux heures environ, lorsque les invités se mettent à table. Le calme s'étend alors de nouveau sur le Camp. A l'occasion de telles festivités, mais aussi en temps normal, les gardiens sentent le vin de palme. Lorsqu'ils prennent leur service dans cet état de semi-ébriété, nous arrivons parfois à les faire parler. En posant d'habiles questions, nous réussissons ainsi à apprendre ce qui se passe à l'extérieur de la prison. Si ces nouvelles sont susceptibles d'intéresser tous les prisonniers, nous les transmettons de cellule en cellule. Nous avons également trouvé un autre moyen de communiquer ces nouvelles ; lorsque nous allons aux toilettes, nous les disons à voix haute comme si nous parlions tout seuls et ajoutons ensuite : “C'est bon signe”. Lorsqu'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, nous disons également : “C'est bon signe” pour ne pas éveiller la méfiance des gardiens, mais alors sur un ton différent pour que les autres prisonniers ne s'y trompent pas.
Mais l'alcool a parfois aussi un tout autre effet sur nos gardiens : ils punissent alors durement nos petits délits : regarder sous la porte, parler en allant vider nos pots. La peine est alors sévère plusieurs jours de cellule pénitentiaire sans boire ni manger.
Il arrive parfois — c'est malheureusement rare — qu'un gardien apporte un appareil de radio quand il vient prendre son service. Nous nous mettons alors à plat ventre devant la porte et essayons d'entendre les informations pour savoir ce qui se passe dans le monde pendant que nous végétons ici, à l'écart de tout, comme sur une île de pestiférés. Mais la plupart du temps, nous n'arrivons pas à entendre distinctement ce que dit le speaker.
Après les informations, il y a de la musique africaine, comme toujours sur Radio Conakry. Le gouvernement guinéen a interdit par décret d'émettre de la musique européenne, pour renforcer le soi-disant sentiment national. En fait, tous ces chants ont pour but de glorifier Sékou Touré.

Je continue à tenir mon calendrier sur la porte de la cellule pour savoir à peu près depuis combien de temps je suis enfermé ici. J'écris à l'aide d'un petit morceau de charbon de bois que j'ai trouvé en allant à la douche, à l'endroit où les gardiens font leur feu, ou bien à. l'aide du savon qu'on nous distribue toutes les semaines — un morceau de savon de Marseille et une savonnette chinoise luxueusement enveloppée — et que nous n'utilisons pas, faute de pouvoir nous laver. C'est avec ce savon que je dessine sur le sol le plan de la maison de mes rèves. J'écris également la table de multiplication des nombres à partir de 11 et je l'apprends par coeur. Un gardien passe dans les cellules une heure avant chaque distribution de savon et récupère les morceaux presque intacts de la distribution précédente. Il les partage alors avec ses collègues. Mais j'arrive parfois à faire cadeau de mon savon à un captif ou à un gardien débonnaire, ce qui me vaut alors quelques faveurs : mon drap est lavé en cachette ou je reçois une assiette de riz supplémentaire.
Voilà maintenant deux mois que Marcel a été changé de cellule et je réalise que je suis dans ce Camp depuis un an et demi. Je ne sais toujours pas quand ma captivité va prendre fin. J'ai beau me plaindre et demander pourquoi on m'a enfermé ici, je n'obtiens jamais de réponse. J'ai de plus en plus l'impression d'être enterré vivant.

Note
1. Sur les circonstances de la mort de Fodeba Keita, lire Kindo Touré et Kaba 41 Camara. [T.S. Bah]

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