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Tous ceux qui traversent Conakry ce jour-là sont témoins de ces atrocités. On excite la foule et on l'invite à aller sur le pont cracher sur les cadavres pour exprimer son mépris envers ces “traitres”. On oblige même les enfants des pendus à participer à cette profanation de leurs pères. Quant aux autres condamnés à mort, ils sont conduits dans leurs régions d'origine où l'on rassemble et informe la population de leurs “crimes et délits”. Les condamnés sont ensuite lynchés par la population elle-même, ou bien pendus, lapidés, brulés vifs ou enterrés vivants…
La presse occidentale rapporte ainsi les événements Les Potences de Conakry.
Radio Conakry l'a annoncé : l'exécution de plusieurs Guinéens sur la place publique a donné lieu à des ‘réjouissances populaires’. Il semble que, dans ce pays, les sentiments humains n'aient plus de place. La population jubilait sous les potences. A Conakry, la milice a dû intervenir pour empêcher le peuple de s'attaquer aux cadavres. Cette nouvelle a été diffusée sur les ondes du dictateur Sékou Touré qui a présenté ce massacre comme une ‘victoire du peuple sur les forces du mal’.
Et l'opinion mondiale ? Elle détourne, les yeux avec horreur. Il y a bien ici ou là. quelques protestations contre cet horrible spectacle, mais les Nations Unies et leur secrétaire général passent, lors de leurs réunions, très vite à l'ordre du jour, continuant à simplement jouer leur role de juge. Ils préfèrent déployer leurs efforts là où les bourreaux ont déjà disparu de la scène. La paix est bien mal servie !
Et ce, non seulement à Conakry, où Adolf Marx, originaire d'Aix-la-Chapelle, attend toujours sa libération et ne peut qu'espérer que l'opinion mondiale ne l'oubliera pas lorsqu'elle fera de grands discours sur la dignité humaine. Sous les potences de Conakry.
Seul le Pape Paul VI a eu le courage de condamner ces exécutions qu'il a dénoncées comme une vendetta aveugle et sanglante résultant d'une vague de haine et de cruauté dans la population. Il a parlé d'arrogance barbare et a émis le voeu que l'Afrique retrouve la voie du progrès.
Ces événements nous choquent et nous bouleversent. Nous avons du mal à dissimuler notre dégoût et essayons de nous calmer mutuellement tout en espérant que nous n'aurons pas à subir le même sort.
Ma deuxième année de captivité se termine. Nous constatons à ce moment-là qu'une grande partie des prisonniers meurt de faim. On emmène les malades sur une civière. Les transporte-t-on vraiment à l'hôpital ? Bah nous étonne toujours lorsqu'il fait ses observations en regardant par la fenêtre de notre cellule. Il arrive à bien combiner ce qu'il voit et les déductions qu'il en fait nous permettent de savoir tout ce qui se passe aux environs immédiats de notre cellule. Huit malades doivent être transférés à l'hôpital, mais en fait ils sont déjà morts. D'autres détenus, qui se trouvent dans d'autres parties du Camp, nous apprennent que le nombre de ceux qui sont morts de faim est bien plus élevé. Il s'agit essentiellement de détenus tellement affaiblis par la maladie et la torture, qu'ils ne sont même plus capables de manger la “pâture” que l'on nous sert.
Tous les mois, un camion vient livrer la provision de riz du Camp. On demande l'aide de certains prisonniers pour le décharger et Bah se porte volontaire à chaque fois. Je suis étonné de constater avec quelle adresse il arrive à ramasser des “objets de valeur” dans le peu de temps dont il dispose et malgré la sévère surveillance des gardiens. L'un de nous se met à plat ventre contre la porte et ramasse les trésors qu'il fait tomber en passant devant notre cellule, son sac de riz sur le dos. Ces trésors varient, tantôt des clous, tantôt un morceau de charbon de bois, de petits morceaux de bois ou bien des cartons qui servent de “matelas” à ceux qui couchent par terre. En récompense de ce travail, Bah a droit a une douche supplémentaire, quelques cigarettes et parfois même quelques morceaux de sucre. Mais, pour lui, la plus grande récompense est le travail lui-même, car il échapppe ainsi pendant deux heures à l'étroitesse de la cellule et peut respirer un peu d'air frais.
Chaque livraison de riz nous amène à nous demander ce qu'on nous donnera le jour où il y aura pénurie de riz. Notre souci n'a rien de surprenant car nous savons que ce ne serait pas la première fois. C'est le cas lorsque les cargos arrivent au port avec plusieurs jours de retard ou lorsque le gouvernement n'a pas passé sa commande à temps.
Cela me fait penser à un incident que d'autres détenus me confirment. Le gouvernement guinéen avait refusé d'accepter une cargaison de riz expédiée à Conakry par les Etats-Unis, dans le cadre de l'aide économique. La raison ? On voyait sur ces sacs de riz l'image d'une poignée de main entre un Blanc et un Noir. Le gouvernement guinéen s'était senti atteint dans son honneur et s'était refusé à accepter cette livraison. Aujourd'hui encore, il dénonce avec vigueur la discrimination raciale en Amérique du Nord et s'indigne de ce que les Américains continuent à brimer les Noirs dans leur propre pays. Pour lui, les Blancs d'Amérique ne peuvent pas arriver à considérer les Noirs autrement que comme des esclaves. C'est pourquoi il avait considéré comme une bravade le fait que les Américains démontrent de cette façon leur désir d'amitié entre Blancs et Noirs. Il préférait, dans son orgueil national, que le peuple ait faim plutôt que d'accepter ce riz. Une fois de plus, les autorités guinéennes avaient appliqué la devise du Président Sékou Touré “Il vaut mieux vivre pauvre mais libre que riche et dépendant.” C'est la devise officielle du Président et de sa clique pour qui les assiettes vides de la population n'ont guère d' importance.
Mais nous avons reçu notre riz pendant tout le temps de ma captivité, bien que de temps en temps on ne nous ait distribué qu'un seul repas par jour. Il nous est arrivé plus souvent de ne pas recevoir de pain le matin pendant la saison des pluies, lorsque les orages avaient provoqué des pannes de courant et que le four n'avait pu être allumé.
La faim nous tenaille constamment à Boiro. Au fil des jours, nous constatons même que la sauce accompagnant le riz devient de plus en plus mauvaise. Nous avons beau nous plaindre de vive voix et même par écrit, cela ne sert à rien. Un jour, en allant vider mon pot, j'aperçois un gros morceau de pain sur le bord du chemin. A quelques pas de là, trois gardes ne nous quittent pas des yeux. Comme j'aimerais pouvoir prendre ce morceau de pain et calmer la faim qui me tenaille ! Mais j'ai peur que ce ne soit un piège et qu'une sanction sévère ne s'abatte sur moi si je le ramasse. Je passe donc à coté, le coeur gros. Le morceau de pain est encore là le lendemain et le surlendemain. Les autres détenus ont dû le voir aussi, mais je suppose qu'aucun d'eux n'a osé le prendre.
Quelques jours plus tard, le chef du Camp vient nous faire un discours. Il est au milieu de la cour et nous sommes tous dans nos cellules. Il a reçu de nombreuses plaintes concernant la qualité de la sauce, nous dit-il, et il en parlé à l'officier responsable. On l'a assuré que la qualité des repas allait être améliorée. Mais il est persuadé qu'aucun prisonnier n'a faim, ajoute-t-il encore, sinon nous ne serions pas passés trois jours de suite à coté d'un morceau de pain sans le ramasser…
Nous constatons une fois de plus que ces hommes s'y entendent à merveille pour déformer la vérité. Les gardiens élèvent des poulets et des canards qu'ils laissent courir en liberté dans la cour de la prison. Lorsqu'ils en tuent un, ils le font cuire dans une grande marmite et ont ainsi de quoi accompagner leur plat de riz. Pour nous, au contraire, ces animaux sont souvent source de contrariété, car ils nous volent le petit morceau dc viande ou de poisson auquel nous avons droit.
Le règlement du Camp stipule en effet que les prisonniers doivent pousser leur assiette SOUS la porte pour la distribution du repas. Ce n'est que lorsque toutes les assiettes sont pleines qu'on ouvre les portes les unes après les autres. Les prisonniers reprennent alors leur assiette et on referme leur porte. Mais, parfois, le court instant séparant la distribution du repas du moment où le prisonnier peut reprendre son assiette suffit à ces volailles pour s'approprier ce qu'il y a de meilleur. Lorsqu'ils entendent le caquètement des autres poulets poursuivant le “voleur”, les pauvres prisonniers se doutent de ce qui vient d'arriver. Ils ont beau taper à la porte ou se plaindre, cela ne sert à rien. Les volatiles sont les plus forts et ont vite compris qu'ils n'ont rien à craindre, à part les coups des prisonniers sur leur porte. A la vue de ces poulets, nous aurions bien envie d'en attirer un dans notre cellule et de le manger cru. Mais nous savons que nous risquons cinq jours de cellule pénitentiaire avec jeune complet, ce qui est une sanction un peu trop forte pour ce petit morceau de viande supplémentaire. Les gardiens s'apercevraient à coup sûr de notre larcin, ne serait-ce qu'à la vue des plumes que nous ne pourrions cacher nulle part.
Nos conversations sur la nourriture s'enrichissent bientôt d'une anecdote. Un jour, Roger Soufflet, un détenu français d'environ 1m90, en ayant assez d'avoir toujours faim, tresse une cordelette avec les fils de sa couverture, l'attache à un bout de bois et réussit ainsi à subtiliser l'assiette de riz de son voisin. Il mange deux rations de riz sans aucun remords. Quand son voisin s'aperçoit du vol, cela fait toute une histoire. Roger, le voleur, est cité devant la Commission qui lui, demande ce qui lui a pris. Alors il répond, très sérieux, que les rations de riz sont peut-être suffisantes pour des gens de taille normale, mais qu'il est, lui, plus grand que les autres et qu'il a donc besoin de plus de nourriture. Les membres de la Commission se laissent convaincre et renoncent à toute sanction. Roger a même la joie de constater qu'on lui donne désormais davantage de riz. Cela ne lui sauvera, malgré tout, pas la vie : il mourra beaucoup plus tard, quatre semaines après sa libération.
Mon calendrier m'informe que la période de l'Avent vient de commencer. Pour me changer un peu les idées, je raconte aux Guinéens qui sont dans ma cellule comment nous fêtons Noël en Allemagne. Bah et Momo, qui ont fait leurs études en Europe, connaissent un peu ces traditions mais les autres Guinéens m'écoutent attentivement, bien qu'ils ne comprennent pas tout ce que je raconte. Ils n'arrivent pas à s'imaginer les vitrines débordantes et les sommes que les Européens dépensent chaque année en cadeaux de Noël. Pour eux, qui ont déjà du mal à nourrir leur famille, le seul fait de procurer à cette dernière un repas sortant de l'ordinaire constitue déjà un cadeau.
Une fois encore, les gardiens sont remplacés. Il nous faut nous habituer à de nouveaux visages, mais aussi à de nouvelles manies et à un nouveau règlement. Il y a un gardien pour six prisonniers, ce qui fait en tout cinquante gardiens qui se relaient en deux équipes toutes les vingt-quatre heures. La relève a lieu à 15h. Ce service de vingt-quatre heures est entrecoupé de pauses sommeil et n'est donc pas trop fatigant. Parfois, le chef de l'équipe est bien disposé à mon égard et me salue chaque jour en me tendant la main, parfois au contraire nous sommes gardés par une équipe dont le chef est le diable en personne il prend un malin plaisir à me tourmenter et à me maltraiter. Ce sadique a une imagination sans bornes lorsqu'il s'agit d'inventer de nouvelles tracasseries. Mon corps conservera toute la vie les traces de ses brutalités. Je frissonne en constatant que certains détenus européens et africains l'applaudissent et l'encouragent à continuer.
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