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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Départ de la Guinée ]

En fin d'après-midi, on me demande de me tenir prêt. Puis tout va très vite. Une Mercedes arrive et, à la tombée de la nuit, un chauffeur africain me conduit avec Monsieur Pedini à l'aéroport. Je demande que la voiture fasse un détour car j'aimerais voir une dernière fois la brasserie claris laquelle j'ai travaillé pendant sept ans, heureux et satisfait, avant que ce sort cruel ne s'abatte sur moi. Nous y arrivons et je regarde par la f enètre mais l'obscurité m'empêche de reconnaître quoi que ce soit. A présent, je sais que la brasserie a été fermée six semaines après mon arrestation et qu'il n'y a bientôt plus eu de bière guinéenne dans tout le pays. Les machines sont en train de rouiller… A l'aéroport, on nous conduit discrètement à un endroit placé sous la surveillance des forces de police guinéennes. Dès que l'avion qui nous est destiné s'est posé, on m'y transporte et je m'aperçois que tout a été préparé spécialement pour nous. Lorsque l'appareil décolle, André Lewin vient me voir et me demande :
— Monsieur Marx, croyez-vous maintenant à votre libération ?
Je réponds ému :
— Oui, j'y crois, mais je n'arrive pas encore à le réaliser.

L'avion fait escale à Monrovia. L'ambassadeur de la République Fédérale Allemande, Monsieur Rouette, et quelques membres du gouvernement du Libéria viennent à bord et nous saluent très chaleureusement. Tout le monde exprime sa satisfaction de nous voir libres. Dès que l'avion a quitté Monrovia, je sens qu'il va maintenant falloir se réintégrer dans le monde civilisé. La question que me pose le médecin allemand :
— Etes-vous vacciné contre le choléra et la variole ? ne me laisse aucun doute à ce sujet.
Mais, dans mon état, une telle vaccination aurait été un arrêt de mort, et il faudra y renoncer. Une ambulance des sapeurs-pompiers m'attend àl'aéroport de Bruxelles pour me transporter à la clinique universitaire d'Aix-la-Chapelle, où tout a été préparé pour me soigner. Moi qui pesais 90 kg avant mon arrestation, je n'en pèse plus que 49 maintenant. Il me faut des jours, des semaines et des mois pour réaliser que je suis libre.
J'apprécie énormément la moindre petite chose : le fait d'être couché dans un lit propre, ou bien le simple fait que l'on s'occupe de moi, ou encore celui de ne plus être obligé de mendier le moindre médicament. Mais j'ai encore très peur : le bruit d'une voiture suffit à me remplir d'effroi car il me rappelle à chaque fois celui de la jeep qui venait me chercher pour m'emmener dans la chambre de torture. Quel plaisir de pouvoir regarder par la fenêtre chaque fois que j'en ai envie.
Quelle satisfaction de pouvoir parler sans craindre que mes paroles soient mal interprétées. Cependant, il m'a fallu beaucoup de temps, et il m'en faudra encore beaucoup, pour surmonter les souffrances qui se sont accumulées en moi. J'ai gardé le silence jusqu'à présent pour ne pas risquer d'aggraver le sort de ceux qui sont encore en prison et qui continuent à souffrir.

C'est cependant sur mon lit d'hôpital, alors que je ne pouvais plus lire qu'à l'aide d'une loupe, que j'ai commencé à dicter le récit de mon martyre, bien que cela remue en moi des souvenirs douloureux Je ne pourrai jamais oublier ni Boiro, ni ses prisonniers qui, eux, conserveront toujours une place dans mon coeur.
J'éprouve une profonde reconnaissance pour tous ceux qui essaient d'obtenir la libération de détenus innocents, et qui m'ont moi-même aidé à sortir de prison. Lorsqu'à Boiro nous essayions de prendre la défense d'un prisonnier, nous savions que cela nous attirerait des sanctions,, mais nous l'avons fait quand même et nous continuons à le faire maintenant que nous sommes libres, même lorsque nous n'avons que peu d'espoir.

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