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La saison des pluies touche à sa fin. Quand, dans la journée, le soleil de plomb des tropiques tape sur le toit de tole ondulée de nos cellules, nous avons l'impression qu'il va enflammer nos corps et nous faire bouillir le cerveau dans le crane. Je cesse de croire que l'homme est par nature bon et qu'il y a une justice en ce monde.
Tout mon être se refuse à penser à Dieu qui pourrait encore m'aider dans cette situation. Je ne prie plus et j'enlève même du mur la croix que j'y avais collée. J'ai perdu tout espoir de voir mes prières améliorer enfin mon sort. Cependant, j'ai une surprise : un des prisonniers guinéens travaillant au Camp m'apporte un chapelet que le prisonnier libanais Mohammed Kleit a lui-même confectionné pour moi. Les grains en sont si gros que Mohammed a dû sacrifier sa ration de pain de trois jours pour les faire. Les fils proviennent de sa couverture. Mohammed a fait une fausse déposition contre moi sans même qu'on l'eut beaucoup torturé. Il est musulman, et lorsqu'il récite ses prières, il invite les autres musulmans du Camp à en faire autant en les appelant à haute voix, comme le fait un muezzin du haut du minaret. En m'envoyant ce chapelet, Mohammed espère sans doute que je lui pardonnerai ses mensonges.
Mais même si je lui pardonne, son geste ne pourra pas faire revivre les hommes qui ont été condamnés àmort et exécutés à cause de ses déclarations mensongères. Je ne veux pas rejeter toute la faute sur ce jeune homme, car derrière lui il y a des hommes qui veulent se refaire une vie sur la base de déclarations obtenues par la force et qui ne méritent plus le qualificatif “d'êtres humains”. Ils se sont abaissés au rang de créatures pitoyables pour lesquelles tous les moyens sont bons, même des vies humaines. Je me suis endurci et n'arrive plus à pardonner.
Quatre semaines plus tard, je profite d'une occasion pour rendre ce chapelet à son expéditeur…
La sécheresse croissante m'apporte un peu de diversion. Je peux de nouveau m'étendre devant la porte de ma cellule et regarder par la fente ce qui se passe dehors. J'observe pendant des heures et des jours les insectes grouillant devant ma cellule : des fourmis — des grosses et des petites, noires ou rouges —, des mille-pattes et tout un tas d'autres petites bêtes dont je ne connais pas le nom. Je me concentre surtout sur les fourmis dont j'admire l'affairement et le travail systématique. Je les vois trainer leurs oeufs avec elles et les porter au soleil. Je les vois également, elles qui sont si petites, porter un scarabée mort, un petit bout de bois, une plume de poule ou bien un grain de riz. Lorsqu'il s'agit de transporter des charges plus importantes, des centaines de fourmis unissent leurs forces pour arriver à faire ce qu'une d'elles ne pourrait seule. Cela me fait penser à la construction des immenses pyramides d'Egypte ; en observant les hommes dans leurs efforts pour venir à bout de ces blocs de pierre, un géant aurait sans doute éprouvé la même chose que moi avec ces fourmis. J'en écrase une qui avait pris la direction de ma cellule et s'apprêtait à passer sous la fente de ma porte. Les autres, qui prennent le même chemin, se dirigent vers leur compagne morte et s'arrêtent comme si elles voulaient lui dire de travailler. Mais comme cette dernière ne bouge pas, elles se mettent à trotter, effarées, de façon désordonnée. Enfin, au bout d'un moment, quelques unes d'entres elles prennent le cadavre et l'emportent.
Pendant la saison des pluies, ce sont les fourmis qui nous donnent les prévisions météorologiques les plus sûres. Il nous suffit de les observer pour savoir, des heures à l'avance, si nous allons avoir des pluies torrentielles ou des orages. Lorsque c'est le cas, les fourmis grimpent par milliers le long des murs de la prison pour chercher une cachette sûre où elles seront à l'abri des masses d'eau qui, pour elles, signifieraient la mort. Pendant des heures, ces bestioles grouillent autour de nous, formant un véritable tapis noir. Je m'étonne à chaque fois de constater qu'elles ne se trompent jamais de chemin lorsqu'elles entreprennent cette migration.
Malheur à celui qui essaie de les tuer ! Un prisonnier essaie un jour de le faire pour ne pas risquer d'être piqué. Il tape dessus, pensant venir à bout de ces quelques insectes. Mais quelle erreur ! De nouvelles fourmis arrivent sans arrêt, qui le piquent sans aucune pitié. Nous nous rendons vite compte qu'il faut les laisser tranquilles pour qu'elles nous laissent également en paix.
De petites créatures pleines de vie sautillent sur le petit sentier qui longe nos cellules ; ce sont des oiseaux, bien plus petits que des moineaux. Les mâles se reconnaissent à leur plumage rouge. D'autres oiseaux de même taille ont des ailes bleu foncé parsemées de petites plumes blanches. Ils pépient, joyeux, et picorent les grains de riz ou les miettes de pain que les gardiens négligents ont laissé tomber en distribuant le repas. J'ai plaisir à observer ces petits êtres joyeux et envie leur liberté. Etre un oiseau voilà qui serait bien ! Parfois ils s'envolent en gazouillant bruyamment, lorsqu'un chat en quête de nourriture fait son apparition.
Les gardiens n'aiment pas les chats. Chaque fois qu'ils en voient un, ils le chassent. Souvent, ces chats ont provoqué la nuit une fausse alarme, qu'un gardien zélé a encore renforcée ; il a pris le bruit du chat qui courait après une souris pour une tentative d'évasion, et a donné l'alarme. Lorsqu'il s'avère que c'est un chat qui est à l'origine de ce tumulte, le gardien de nuit s'attire les moqueries des prisonniers et les réprimandes de ses supérieurs.
Parfois aussi, des enfants jettent des cailloux pour chasser les oiseaux ; ces cailloux tombent sur nos toits qui se mettent à résonner.
Un jour, j'assiste même à la réprimande que s'attire un gardien, mais pour une autre raison. C'est l'après-midi, nous somnolons tous, l'immobilité nous permettant de mieux supporter la grande chaleur. Soudain, un coup de fusil retentit et tout le monde se réveille. Grand branle-bas dans le Camp. Des soldats en armes courent, effarés, dans tous les sens. On entend des cris.
Notre première pensée, à nous qui sommes sans défense : “Est-ce que l'un de nous a essayé de s'évader ?” Et en même temps, nous espérons qu'il va y arriver. Comme le bruit provient des abords de ma cellule, je m'allonge sur le sol pour regarder par la fente de la porte ce qui se passe. Je vois un jeune gardien à l'air très effrayé auquel son supérieur demande comment une telle chose a pu se produire. Le soldat explique qu'il avait mis son fusil en travers de ses épaules, à la façon d'un joug avec lequel on transporte des seaux d'eau, et que le coup est parti brusquement pendant qu'il tenait l'arme. Son supérieur le réprimande :
— On dirait que tu ne m'as pas écouté pendant le cours sur le maniement des armes. Je t'ai pourtant bien expliqué combien un fusil est dangereux. Tu aurais pu toucher quelqu'un. N'y as-tu pensé ?
L'imprudent promet de faire plus attention. Les gardiens parlent encore longtemps de cette mésaventure. Et on se rend compte de leur peur lorsqu'ils réalisent que l'un d'entre eux aurait facilement pu être victime d'une telle imprudence. Mais personne ne parle de l'insouciance avec laquelle on met fin, ici, à la vie des prisonniers, personne ne semble même y penser. Pour nous qui sommes enfermés, c'est un incident digne d'être raconté de cellule en cellule et qui enrichit les sujets de conversation dans la vie monotone du Camp. Seuls les prisonniers qui, comme moi, sont soumis à un régime de Camp de concentration, que l'isolement a épuisés et qui ne peuvent échanger que rarement quelques mots avec quelqu'un d'autre, seuls ceux-là doivent enregistrer ces nouveautés en silence, de même qu'ils le font pour les joies et les souffrances.
Pour que cet isolement n'atrophie pas mes facultés intellectuelles, je prends un morceau de savon et dessine un échiquier sur le sol. Des petits morceaux de bois, des petits cailloux et des pépins d'orange remplacent les pions. Mon “adversaire”, Jean-Paul Alata, est enfermé quatre cellules plus loin dans un trou aussi sinistre que le mien. Nous annonçons nos coups en frappant au mur, ce qui se répercute de cellule en cellule : toc-toc, le jeu commence ; toc-toc en réponse : j'ai compris. Chaque coup représente une lettre de l'alphabet. Les occupants des cellules situées entre les notres participent au jeu, ils écoutent mes coups au mur et les transmettent à la cellule suivante. Jean-Paul confirme le coup de la même manière. Nous indiquons la position de chaque pièce en donnant d'abord la lettre de la colonne, puis le chiffre de la traverse. Une partie dure parfois des semaines. Toute la prison participe au jeu car chacun entend les coups et connait leur signification. Et tous suivent la partie avec attention pour savoir qui va gagner.
Je m'aperçois aussi vite que les autres que si on ne s'occupe pas, on devient fou dans cet enfer de Boiro. Et nous nous apercevons que l'instinct de conservation a une amie : la faculté d'invention !
Si j'en crois mon calendrier, nous sommes début décembre. La sécheresse qui commence rend le climat plus supportable aux Européens. Je songe que, dans mon pays, les gens pensent déjà à ce qu'ils vont acheter pour Noël ou bien qu'ils font déjà leurs achats. Je revois les rues illuminées d'Aix-la-Chapelle avec les vitrines débordantes, les gens chargés de paquets se dépêchant de rentrer chez eux, l'esprit occupé par tous les préparatifs qu'ils ont à faire et par le souci de n'oublier aucun de leurs parents et de leurs amis. Je songe à tous ces gens qui, bien emmitouf lés dans des fourrures et des vêtements chauds, peuvent songer sans souci à ces festivités. Mais même le fait de penser au temps froid d'hiver qui règne en Allemagne ne m'apporte aucun rafraîchissement.
Je n'ai qu'un voeu à la veille de ce premier Noël que je vais passer dans ce taudis de Boiro : être libre et sortir vivant de ce cachot.
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