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Depuis le temps que je suis au Camp de Boiro, j'ai constaté que les simples plantons sont régulièrement remplacés, tandis que ceux qui ont un grade plus élevé restent. Les Guinéens chargés de nous surveiller changent de nom pour leur travail, comme s'ils étaient devenus d'autres hommes ou comme s'ils devaient se cacher. On nous oblige à les appeler “chef”. Mais je ne suis pas du tout d'accord et j'arriverai à éviter cette appellation pendant tout le temps de ma captivité. J'essaie d'être aimable avec tout le monde, ce qui n'exclut pas une certaine réserve de ma part.
Avec le temps, je finis par connaître les caractéristiques de chaque surveillant. Et lors de la distribution des repas, je reconnais à la quantité de riz se trouvant dans mon assiette si le planton de service est un de ceux qui sont bien disposés à mon égard ou un qui ne m'aime pas. On me donne mon assiette de riz personnellement, alors que pour les autres prisonniers elle est posée devant la porte. Cela me permet de réclamer aussitôt si je m'aperçois que le riz est mauvais, ou s'il est plein de cailloux et de saletés, ce qui est le cas quand il s'agit de riz qui s'est échappé de sacs percés et que l'on a balayé par terre. Je dois cette faveur à une entrevue avec un officier, au cours de laquelle je m'étais plaint que notre nourriture nous était distribuée comme à des chiens. J'avais même ajouté :
— Je pense que ceux qui nous apportent les repas n'ont jamais vraiment eu faim, sinon ils auraient davantage de respect pour la nourriture.
Depuis ce jour-là, on m'a toujours donné mon riz “d'homme à homme”. De ce fait, j'ai beaucoup moins souvent l'occasion de me plaindre.
Le riz est la base fondamentale de la nourriture dans ce Camp. Lorsque les assiettes sont pleines, les prisonniers sont heureux parce qu'ils supposent qu'ils ont droit, cette fois, à une grande portion. Mais ce n'est pas le cas. Le riz a tout simplement cuit plus longtemps et a ainsi absorbé davantage d'eau. On s'aperçoit d'ailleurs assez vite de la supercherie car la faim se fait sentir assez rapidement, et nombreux sont les prisonniers qui expriment leur mécontentement à grand bruit. Mais ils se taisent dès qu'ils entendent les pas des gardiens ; personne n'a envie de s'attirer une punition supplémentaire.
Lorsque la saison des pluies commence — la deuxième depuis le début de ma captivité —, je m'aperçois avec satisfaction que cette fois le toit de ma cellule ne laisse pas passer l'eau.
Une fois de plus, des déménagements ont lieu à l'intérieur de la prison. On libère quelques-unes des 80 cellules dans les six blocs de la prison pour y héberger des détenus européens provenant d'un autre Camp.
Ce jour-là, j'entends tout à coup des discussions animées. Une voix domine le tout ; elle appelle à l'aide et crie :
— Je suis dans la merde !
Il a dû se passer quelque chose pendant la sortie quotidienne aux toilettes qui, depuis quatre semaines, a désormais lieu l'après-midi. L'incident produit une telle diversion dans la monotonie du Camp qu'on se le raconte de cellule en cellule en y ajoutant ses commentaires. Voilà ce qui s'est passé :
Boris Treschoff, directeur de Citroen et l'un des nouveaux Français arrivés au Camp le jour-même, a glissé, en vidant son pot, sur les excréments humains qui bordent la fosse. Ne pouvant se retenir nulle part, il est tombé dans le cloaque. Il a des excréments jusqu'à la poitrine. Attirés par ses cris, les gardiens arrivent les uns après les autres et se moquent de lui. Mais aucun ne semble vouloir le tirer de là. Boris essaie désespérément de sortir seul de ce bourbier, mais comme le bord en est glissant il y retombe à chaque fois. Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure environ que les gardiens donnent à deux captifs l'ordre de le retirer du cloaque. Après de longs palabres avec la direction, Boris est autorisé à se doucher, mais à condition qu'il se dépêche. Dix minutes plus tard, il se retrouve dans sa cellule, et l'un des captifs lave son pantalon. Je l'entends jurer et grogner parce que la douche a été trop courte et n'a pas suffi à le débarrasser de la puanteur du cloaque. Alors un gardien le rassure en lui disant que dans moins de quinze jours il aura droit à la douche mensuelle…
Cet incident déplorable a tout de même un avantage pour Boris ; on lui rend enfin ses lunettes. Il les avait souvent réclamées, mais sans succès. Je vois, à l'épaisseur de ses verres, qu'il a une très mauvaise vue. On lui donne même des verres de protection solaire qu'il peut adapter sur ses lunettes et qui protègent ses yeux de la clarté aveuglante du soleil. Les autres détenus porteurs de lunettes récupèrent les leurs également à ce moment-là (on les leur avait enlevées le jour de leur arrestation). Un peu plus tard, on rend aux prisonniers les montres qu'on leur avait confisquées, à l'exception de ceux qui — comme moi — possédaient une montre en or. Je demande pourquoi on ne me rend pas mon Omega, ce à quoi on répond :
— Elle était trop belle. Les cancrelats l'ont mangée.
cellule n° 31, à coté de la mienne, sert d'entrepôt pour la nourriture, ce qui me vaut tous les soirs la visite de rats et de souris. Pour remédier à cette calamité, je balaie tous les soirs ma cellule jusqu'à ce qu'il ne reste plus la moindre miette de pain ou le moindre grain de riz, afin que ces rongeurs n'aient plus aucune raison d'y venir.
Comme je ne peux plus m'entretenir avec Marcel, je suis à la recherche de tout ce qui pourrait m'apporter un peu de distraction afin de ne pas sombrer dans des pensées déprimantes et perdre tout espoir de sortir d'ici. Le gazouillis des oiseaux, le matin devant ma cellule, m'apporte un peu de réconfort. J'envie ces créatures d'avoir des ailes. Combien de fois n'ai-je pas souhaité pouvoir me transformer en oiseau et m'envoler vers la liberté ! Mais même cette idée provoque en moi de nouvelles réflexions : “Ai-je seulement une chance de sortir d'ici ? Peut-être à la faveur d'un coup d'état qui amènerait un nouveau Président au pouvoir ?”
Je suis sûr que, dans ce cas, on me libérerait tout de suite. Un de mes compagnons de captivité, un Africain, me dira d'ailleurs plus tard que son espoir d'être libéré ne se fonde que sur une telle hypothèse. Mais combien de temps cela va-t-il encore durer ? Et chacun d'entre nous se pose avec anxiété la même question : “Serons-nous alors encore en vie ? Le corps humain peut-il résister aussi longtemps à la souffrance et aux privations ?”
Nous sommes trois cents innocents à être enfermés ici et aucun d'entre nous ne connaît le verdict prononcé contre lui. Nous ne cessons de nous demander : “Pourquoi suis-je ici ? Combien de temps va-t-on encore me garder ?”
Notre espoir d'être libéré un jour diminue. Chaque fois qu'on emporte un mort, nous pouvons être sûrs qu'on ne va pas tarder à amener un nouveau prisonnier.
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