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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Diète ]

Le lendemain matin, un gardien ouvre brutalement la porte et je m'aperçois qu'il fait déjà jour. Jusque-là, je n'ai pas pris conscience du fait que ma cellule n'a pas de fenêtre. Seuls deux petits trous d'aération de dix centimètres sur quinze et situés à trois centimètres et demi de hauteur laissent passer un peu de lumière, de même qu'une fente, d'une hauteur de deux doigts, sous la porte.
Le gardien me demande comment je vais. Je m'étonne que l'on puisse poser une telle question à un homme se trouvant dans cette situation. Un autre gardien m'enlève mon short en me disant « Tu es trop gros pour ce short, le tailleur va t'en faire un autre ».
Et me voilà nu sur le sol de ciment.
Un peu plus tard, j'entends du bruit dans la cour de la prison. Je m'étends devant la porte et risque un oeil sous la fente. Je vois que les gardiens distribuent des baguettes de pain et en donnent aux prisonniers un morceau large comme la main. Puis, j'entends crier : « Café au lait » sur un ton ironique ; je vois que l'on ouvre les portes et que l'on distribue du café noir.
Ma cellule, par contre, reste fermée. Je frappe à la porte, car je crois qu'on m'a oublié. Mais je n'obtiens pas de réponse. J'entends les gardiens se moquer de moi. En voyant tomber des miettes de craie, je pense que l'on écrit quelque chose sur ma porte.
Je vois un gardien écrire un grand «D» sur l'une des portes en face de ma cellule et y ajouter la date 28.12.70 en dessous.
Ce n'est que quelques jours plus tard que j'apprendrai ce que signifie cet horrible «D». C'est la première lettre du mot «diète», ce qui, dans ce camp de prisonniers, signifie qu'à partir de ce jour le prisonnier n'a plus le droit d'avoir ni nourriture, ni eau, ni vètements, sans parler d'un lit, d'un drap, d'une couverture ou mème du luxe d'un vase de nuit.

Mais cela, je ne le sais pas encore à ce moment-là. C'est pourquoi je continue à essayer d'attirer l'attention sur moi chaque fois que l'on donne à manger aux autres prisonniers. C'est le cas à dix heures du matin, moment où l'on distribue à chaque détenu un litre d'eau, puis vers midi et le soir, lorsque les gardiens déposent une assiette de riz devant chaque porte. Mais la porte de ma cellule reste fermée.
Chaque heure me semble être une éternité. La soif me torture. Je suis couché sur le sol et recherche les endroits les plus frais. Comme au cours des nombreuses années que j'ai passées en Afrique, mon organisme s'est habitué à vivre dans des pièces climatisées, j'ai peine à supporter la chaleur de cette petite cellule. Mais je n'ai pas faim.
On ouvre ma porte à plusieurs reprises. On me dit « Bonjour, comment ça va ? », ce que je considère comme de l'ironie. Je reste couché sur le sol et ne me retourne plus. La porte se referme. On se moque de moi, on rit, et puis je me retrouve à nouveau seul dans l'obscurité et regarde par la fente de la porte. Je fais mes besoins dans le coin, comme on me l'a conseillé le premier jour.
Tandis que, du matin au soir, le soleil africain tape sans pitié sur le toit de tole ondulée, les excréments et l'urine qui stagnent répandent dans l'air une odeur insupportable dont l'intensité augmente d'heure en heure. J'ai des démangeaisons partout, je suis baigné de sueur, je commence à me gratter. Comme je suis constamment dans l'obscurité, je ne peux pas voir que ce sont des puces, des punaises et des poux qui m'importunent constamment. Des souris traversent ma cellule. Elles ne me font pas peur, mais je vois aussi des ombres courir le long des murs. Je veux en attraper une, un rat se manifeste bruyamment. Cela m'impressionne beaucoup et me fait penser aux histoires certifiant que des rats affamés ont attaqué des hommes. Quand le soir tombe, un gardien allume la lumière de l'extérieur. J'apprendrai plus tard qu'elle luit toujours de 18h à 22h.
Quatre jours et quatre nuits s'écoulent.
Le cinquième jour au matin, un gardien ouvre la porte et me donne un quart de litre de café brulant en disant : « Ferme ta gueule. »

En regardant par la fente de la porte, je constate que les soldats appartiennent à des troupes d'armes différentes : la gendarmerie, reconnaissable à ses épaulettes vertes, la police aux épaulettes noires, la milice populaire, la garde républicaine aux épaulettes bleues et l'ex-garde présidentielle aux épaulettes blanches. Il y a en plus des gardiens non gradés, ce sont probablement les gardiens de prison professionnels. Le “chef de poste” est, en sa qualité d'adjudant, le plus haut gradé.

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