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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Epilogue ]

C'est sur mon lit d'hôpital que j'apprends ce que la presse de la République Démocratique Allemande a écrit sur moi pendant mon internement à Boiro. Elle a osé me qualifier d'espion et d'agent de la République Fédérale. Cette dernière, pour laquelle j'ai été torturé, a dû signer envers la République de Guinée une “reconnaissance de culpabilité” dont j'ai fini par obtenir le texte.

[ Déclaration du Président de la République Fédérale d'Allemagne ]

Le de la République Fédérale d'Allemagne de la RFA, M. Walter Scheel, a adressé au Secrétaire Général des Nations-Unies, M. Kurt Waldheim, la déclaration suivante :

Walter Scheel
Walter Scheel
« C'est l'un des principes de base de la politique étrangère du gouvernement fédéral allemand que de ne pas s'ingérer — ni directement ni indirectement — dans les affaires intérieures d'autres pays. Le gouvernement fédéral rejette formellement toute menace et tout usage de violence dans les relations internationales. Je vous assure que le gouvernement fédéral condamne sévèrement toute violence et toutes activités subversives contre un gouvernement étranger, que cela soit le fait de gouvernements, de groupes ou d'individus. Le gouvernement de la République Fédérale Allemande en appelle une nouvelle fois à l'humanité du Président Sékou Touré et lui demande de libérer Monsieur Marx, dont la condamnation pour cause d'activités dirigées contre l'Etat guinéen n'est due qu'à un enchainement de tragiques méprises. La République de Guinée a reproché au gouvernement fédéral allemand de soutenir des activités visant à renverser le gouvernement de Conakry. Je tiens à souligner une nouvelle fois que ce reproche est absolument dénué de fondement ».

Le Secrétaire Général de l'ONU a transmis cette déclaration au Président Sékou Touré, dont voici l'arrogante réponse qui n'est, à mes yeux, que dérision :

Kurt Waldheim
Kurt Waldheim
1918 — 2007
« Je vous félicite pour la droiture de votre esprit… Le gouvernement guinéen est à tout moment prêt à établir ou rétablir de solides relations de coopération avec tout gouvernement étranger, à la seule condition que la souveraineté et la dignité du peuple guinéen soient strictement respectées… »

Par contre, je suis plein d'admiration pour Mademoiselle Barry, Guinéenne étudiant à Munich, qui me téléphone pour me dire :

« Je voudrais donner ma vie pour expier ce que le gouvernement guinéen vous a fait endurer. »

[ Cassé Mariama ]

Il m'arrive encore de repenser aux femmes internées à Boiro. Par exemple, Cassé Mariama, une ancienne hotesse d'Air Guinée. Elle est enceinte lorsqu'on l'amène au Camp. C'est là qu'elle met au monde un fils, dans le département X, un bâtiment ayant servi de logement aux gardiens et maintenant réservé aux prisonniers bénéficiant d'un régime de faveur. Plus tard, elle est transférée dans le bloc abritant les autres détenus. La santé physique et psychique de Casse Mariama est par moments tellement menacée qu'on la fait soigner quelques jours à l'hôpital Donka, en face du Camp. Comme elle est assez souvent chargée de préparer des repas pour les gardiens, elle peut en profiter un peu avec son fils. Sinon, les femmes reçoivent exactement la même nourriture que les hommes, comme ceux-ci on les torture, et souvent on en abuse. L'enfant de Cassé Mariama, un beau petit garçon très éveillé, est très aimé au Camp. Un jour, il s'adresse à un gardien de sa petite voix, avec une note d'avertissement, pour lui dire qu'il est temps de laisser partir sa mère, car celle-ci est très fatiguée et ne peut plus rester en prison. Il ajoute que les autres détenus sont, eux aussi, fatigués. Pour faire plaisir à l'enfant et, aussi, pour tromper leur ennui, des prisonniers adroits confectionnent des jouets rudimentaires à l'aide de papier en de petits bouts de bois. La plupart des détenus ont, eux-mêmes, des enfants “à l'extérieur” qu'ils n'ont pas vus depuis des années et le fait de faire quelques cadeaux à ce petit garçon leur donne l'illusion d'en faire à leurs propres enfants. Casse Mariama a du passer en tout 5 années de souffrance à Boiro.

Quelques mois après ma libération, j'ai l'occasion de voir à la télévision une émission sur la torture. Je n'arrive pas à détacher mon regard du petit écran : j'ai moi-même subi la plupart des tortures dont il est question et je ressens dans mon propre corps les souffrances que doivent endurer ces hommes. Je souffre avec eux et me sens profondément touché par le sort de ces malheureux. Mais cela dépasse mes forces. J'appelle l'infirmière de service de nuit qui vient me réconforter. Toutes les souffrances qui se sont accumulées en moi et tous les cris que j'ai du retenir surgissent maintenant à la surface, et j'éclate en sanglots : je n'ai pas honte de ces larmes qui sont pour moi une véritable délivrance.

Il est regrettable de constater combien d'hommes et de femmes considèrent la liberté dont ils jouissent comme la chôse la plus naturelle qui soit, et refusent d'essayer de se mettre à la place de l'un des nombreux malheureux qui, jour pour jour, sont privés de leurs droits. On ne peut concevoir ce que représente la liberté que lorsque qu'on en a été privé. Pour moi, la liberté est maintenant ce que j'ai de plus précieux. Les médecins ont réussi à effacer la plupart des traces de mon internement et je peux à présent mener une vie à peu près normale. Mais 1.309 jours de ma vie m'ont été volés, 1.309 jours remplis de souffrances.

Je sais que mon histoire ne représente qu'un cas parmi tant d'autres. Ce n'est pas sans raison que ce siècle est appelé “le siècle de la torture”. Deux millions de Guinéens ont quitté leur pays, trois millions vivent encore en esclavage, “nés” dans le Parti et obligés de participer à toutes sés réunions. Il y a au moins une victime de ce régime dans presque chaque famille. Si ces lignes parviennent à secouer ne serait-ce qu'un seul homme, à l'émouvoir au point qu'il n'accepte plus sans un mot les tortures et les atteintes portées aux droits de l'homme, alors ce livre aura atteint son but. D'après les documents d'Amnesty International, des ètres humains sont encore torturés jour pour jour dans plus de 100 Etats du globe, et il est absolument indispensable qu'un grand nombre d'hommes libres protestent avec force pour que cesse le martyre de ces innocentes victimes. La dignité d'autrui doit avoir pour nous autant de valeur que la nôtre.

[ Sort d'Alata ]

Il est atterrant de constater que le livre de mon ancien co-détenu Jean-Paul Alata, intitulé Prison d'Afrique, imprimé en France mais publié en Suisse, a été interdit en France en vertu d'une loi vieille de presque 100 ans.
Jean-Paul Alata, qui avait passé 4 ans et demi à Boiro, est mort à Abidjan — trois ans seulement après sa libération — dans des conditions plutôt curieuses. Le dictateur guinéen avait menacé de le tuer. Alata avait quitté la France à la suite d'une démarche de l'ambassadeur de Guinée à Paris, le ministre-tortionnaire Seydou Keyta, visant à ce que l'ancien ami de Sékou Touré soit livré à la Guinée.
La mort d'Alata a plongé de nombreuses personnes dans la consternation. Seydou Keita, qui devait être nommé ambassadeur de Guinée à Bonn, a finalement été rappelé en Guinée. L'une des raisons de ce rappel est sans doute la réaction de la presse allemande qui avait titré :

« Un assassin va représenter la Guinée à Bonn. »

Par la suite, on a sûrement confié à Seydou Keita un poste important dans les coulisses du theâtre de marionnettes de Conakry.

[ Top Sékou ]

A Bonn a été détaché, à sa place, Top Sékou, celui-là même qui avait réparti entre les membres du clan gouvernemental les biens confisqués aux détenus politiques. Si on en croit les dires des Guinéens en exil, il n'a pas eu la plus mauvaise part. Il est étonnant de constater que Top Sékou est même entré, depuis, en pourparlers avec un délégué de la Société des Droits de l'Homme.

Un autre événement très surprenant est à signaler : la dégradation temporaire du frère du Président, Ismael Touré, tortionnaire et assassin notoire, ayant occupé divers postes de ministre et rempli plusieurs missions en tant qu'ambassadeur spécial du Président. Afin de calmer les esprits, on l'a temporairement chargé de fonctions subalternes.

[ Fily Cissoko ]

Sékou Touré a-t-il besoin de boucs émissaires ayant supprimé des vies humaines sur son ordre et qu'il fait disparaitre ensuite de la scène politique — même si cette disparition n'est qu'apparente — pour pouvoir démontrer son innocence aux hommes politiques de l'Ouest ? L'Assemblée Nationale, constituée de 150 députés élus pour 7 ans, ne semble etre là que pour approuver les décisions du Président. Lorsqu'un jour de 1977, un journaliste demanda au Ministre des Affaires Etrangères Fily Cissoko ce qu'il était advenu de Diallo Telli, arrêté un an plus tôt, celui-ci se contenta de répondre qu'il lui était complètement égal que l'opinion publique croit Diallo Telli encore en vie ou déjà mort. Telli avait été Ministre de la Justice, premier secrétaire de l'Organisation pour l'Unité Africaine et ambassadeur de la Guinée auprès des Nations-Unies.

[ André Lewin et la France ]

Les efforts d'André Lewin, ambassadeur de France à Conakry et ami personnel de Sékou Touré, ont permis à la France d'établir de nouveaux contacts avec la Guinée. A la fin de l'année 1978, le Président Giscard d'Estaing et Sékou Touré, alors agé de 57 ans, se sont avancés, main dans la main, sur le tapis rouge-sang qui avait été déployé à l'aéroport de Conakry. Pendant des années, Ahmed Sékou Touré a-insulté dans ses discours le successeur de Giscard, François Mitterand, en fonction depuis 1981. La situation économique catastrophique dans laquelle se trouve la Guinée oblige ce pays si riche en ressources minières à coopérer avec l'Occident. La dette extérieure atteint maintenant 1,2 milliards de dollars. Le créancier principal est l'Union Soviétique qui se fait payer d'anciennes livraisons d'armes par de la bauxite à un prix inférieur de 40 % au prix mondial. La Banque mondiale, les Etats-Uns, la République Fédérale d'Allemagne, la GrandeBretagne et la République Démocratique Allemande font également partie des créanciers. Dès la fin 1977, la Guinée avait résilié le contrat d'utilisation des bases aériennes passé avec l'union Soviétique, bases qui avaient été si utiles aux troupes cubaines en Angola.

Par ailleurs, Sékou Touré n'exige plus, depuis longtemps, que les pays limitrophes lui livrent les Guinéens vivant en exil. En 1978, le Président a de nouveau participé à la Conférence de l'Organisation pour l'Unité Africaine, bien qu'il ait laissé mourir de faim son secrétaire général, Diallo Telli, au Camp Boiro.

Il n'est pas étonnant que l'action “Amnistie pour les émigrés” n'incite que quelques audacieux poussés par le mal du pays à rentrer en Guinée. Ces derniers se retrouvent d'ailleurs bien vite dans un Camp de rééducation.

Le Président Giscard a dû, lui aussi, remplir certaines conditions avant de pouvoir marcher sur le tapis rouge-sang près de l'autoroute “Fidel Castro Ruiz”. 6000 exemplaires du livre d'Alata Prison d'Afrique ont été saisis en vertu d'une loi de 1881 condamnant la divulgation d'écrits anarchistes venus de l'étranger. La télévision française a dû retirer de son programme une émission d'une organisation religieuse sur la torture en Guinée. Seydou Keita, cet assassin, a pu être nommé ambassadeur à Paris et Giscard s'est fait remettre par des “jeunes pionniers” un foulard rouge au stade de Conakry. C'est pour avoir de la bauxite et assurer l'avenir de l'industrie de l'aluminium qu'il a risqué de compromettre sa réputation, même s'il a ainsi protégé les quelque 1.000 Français résidant en Guinée. L'itinéraire du Président français à Conakry passait tout près du Camp surpeuplé de Boiro, l'un des derniers camps de la mort en Guinée depuis la fermeture de celui de Kindia en 1979. De nombreux Guinéens sont encore détenus à Boiro, certains depuis plus de dix ans, en raison de leurs contacts avec des Européens de l'Ouest.

[ Droit d'ingérence ]

L'archevêque Tchidimbo a longtemps figuré parmi les prisonniers. Il n'a pas bénéficié des amnisties de 1977 et 1978, conduisant à la libération respective de 50 et 70 détenus. Ces derniers furent chargés, la nuit, dans des camions, et ce n'est qu'à leur arrivée à l'intérieur du pays qu'on leur annonça leur libération. Ce n'est qu'en 1979 que Tchidimbo a été relaché sur intervention de l'ancien Président du Libéria, Tolbert, qui lui avait même envoyé une Bible.

Mais les camps s'étaient progressivement remplis auparavant : en 1976, on a commencé à poursuivre les Foulbés, qui constituent le groupe ethnique le plus important de la Guinée. On a même supprimé les bourses d'études pour les étudiants Foulbés pour cause de “racisme”.

Et lorsque l'équipe de Football “Hafia Conakry” a été battue à Alger dans la finale de la coupe d'Afrique, un procès populaire a accusé le gardien de but et l'avant-centre d'avoir privé leur peuple de la coupe.

Chaque fois que le nom de Sékou Touré est prononcé en public, le peuple applaudit comme on le lui a ordonné. Il faut bien qu'un peu de pompe recouvre les coulisses de la misère et de la terreur. Mais, la nuit, les éleveurs de bétail passent la frontière avec leurs troupeaux, afin d'échapper àla contrainte des prix fixés par le gouvernement. Le riche pays qu'est, en fait, la Guinée est devenu sous Sékou Touré l'un des plus pauvres du monde.

En 1979, le chancelier allemand, Helmut Schmidt, reçut le premier ministre guinéen, Louis Lansana Beavogui et déclara : — Les temps de l'indifférence sont révolus, et il est préférable de ne plus en parler. La Guinée a reçu en 1979 une somme de 44 millions de DM dans le cadre de l'aide au développement.

Le réseau d'alimentation en électricité de Conakry — auquel j'avais été “relié” — a été remis en état avec l'aide de l'Allemagne. En 1980, le Parlement Européen a condamné le régime guinéen, suite à la longue liste de prisonniers politiques présentée par la Ligue Internationale des Droits de l'Homme au Secrétaire Général des Nations Unies, Kurt Waldheim. Le Parlement Européen a notamment reproché à la Guiné de refuser de donner des renseignements sur le sort des personnes emprisonnées pour divergence d'opinion. Le gouvernement guinéen a été sommé de tenir sa promesse, à savoir libérer tous les prisonniers politiques. Il est hélas à déplorer que l'organisation catholique internationale “Missio” se soit tue si longtemps dans l'espoir que Sékou Touré finirait par se montrer plus tolérant s'il réussissait àsauver sa face. En vain t Toutefois, après la parution de la première édition de ce livre et la distribution de 250.000 tracts, le Viennois Adolf Paster répondit à une invitation du président guinéen qui lui déclara :
— Je n'avais pas le temps de me préoccuper du sort de Monseigneur Tchidimbo.

En 1980, j'eus la très grande joie d'apprendre que mon ancien compagnon de cellule, Edouard Lambin, venait enfin d'être libéré au bout de 9 ans de détention à Boiro. Il relata que les détenus recevaient depuis peu une ration quotidienne de 2 assiettes de riz avec une sauce de poisson, ainsi qu'un pain français.

Ce ne sont pas les hommes de Guinée mais ses maraîchères qui ont démontré ce qu'on peut obtenir par la résistance non violente, en se réunissant une fois par milliers, en août [pleine saison des pluies de l'année] 1977, devant le palais présidentiel. Ce jour-là, au lieu de revêtir les vêtements blancs traditionnels, elles avaient gardé leurs vètements ordinaires et s'étaient noué un foulard rouge autour de la tête. Lorsque Sékou Touré se résolut enfin à apparaître sur son balcon, hésitant, et à crier :
— Vive la Révolution !, les Guinéennes gardèrent, pour la première fois, le silence.
Alors le président, stupéfait (il est habitué à ce que le peuple pousse des cris de joie lorsque son nom est prononcé) se ressaisit et demanda :
— Qu'y-a-t-il ?
Quelques courageuses s'écrièrent :
— La police économique !
Le problème concernait du poisson, des fruits et du riz que la police économique avait confisqués aux familles sous le couvert des inipots, mais dont un kilo sur deux restait en possession des fonctionnaires corrompus. Sékou Touré réalisa la situation en un rien de temps et s'écria, à la surprise générale :
— A bas la police économique !
Mais ce n'était là que duperie. Le Guinéen Seni, surnommé “la Presse” en raison de son aide aux travailleurs fut jeté en prison sous prétexte que la compagnie de transports de son employeur avait loué des bus aux maraichères. Senni a été le “prisonnier du mois” d'Amnesty International en octobre 1980.

De nombreux amis du peuple guinéen à l'étranger et même des diplomates et des ingénieurs étrangers en poste à Conakry ne comprennent pas que les hommes de Conakry se rendent au stade ou se placent spécialement sur le bord de la route pour accueillir leur dictateur, au lieu de rester silencieux comme les héroiques maraichères à qui sera sûrement érigé' un monument plus tard. La résistance non violente n'a pas besoin d'aide matérielle de l'extérieur. Il serait bon que tout individu essayant de sortir de sa torpeur et de surmonter sa peur finisse par comprendre qu'il peut, pour son prochain, beaucoup plus qu'une masse passive. Sékou Touré a traité Amnesty International de “sale organisation”, et des collaborateurs du Président ont qualifié le travail de la Société des Droits de l'Homme — comme mon livre d'ailleurs — d'ingérence dans les affaires intérieures de la Guinée.

Mais même le Parlement Européen rappelle à Sèkou Touré, en 1980, de tenir sa promesse quant à la libération de tous les prisonniers politiques, y compris les Guinéens mariés à des Européennes. Une femme-député du Parlement Européen, Marie-Jeanne Pruvot, est autorisée à se rendre en Guinée où elle apprend du Ministre des Affaires Etrangères, Abdoulaye Touré, que sept des hommes concernés ont été condamnés à mort et exécutés en 1971. En 1982, Sékou Touré confirme expressément, par lettre à Madame Pruvot, cette information de son ministre.

Mais l'hebdomadaire Jeune Afrique, édité à Paris, découvre qu'au moins 4 des “exécutés” n'ont été arrêtés qu'après le soi-disant jour de leur mort. Est-ce ainsi que le gouvernement guinéen traite la vérité ? Est-ce que tous les moyens lui sont bons afin d'obtenir de l'aide de l'Europe?

En mai 1980 a lieu un attentat sur la personne du Président. Fait très surprenant : il n'est pas suivi d'une vague d'arrestations. En février 1981, une bombe explose à l'aéroport de Conakry. Des gardiens et des employés de l'aéroport — environ 100 personnes — sont arrêtés. Cette même année, le Sénégal et la Côte d'Ivoire — deux pays voisins de la Guinée — se dressent contre quelques-uns des centaines de milliers de Guinéens réfugiés chez eux, sous prétexte que l'on recherche les responsables des attentats de 1980 et 1981.

Trois Guinéens sont livrés à leur pays d'origine avant d'avoir pu faire opposition par voie judiciaire. A leur arrivée à Conakry, des soldats les rouent de coups. Plus tard, deux seront reconduits en Cote d'Ivoire, mais Barry Mouctar — émigré depuis plus de 16 ans — restera interné àBoiro.

Fin 1981, le Libéria extrade, lui aussi, 3 exilés Guinéens. L'on relate de part et d'autre qu'une machine guinéenne officielle est autorisée à atterrir à Monrovia pour les évacuer. Parmi eux se trouve Cheik Mohamed Koné, membre du groupe politique “Citoyens de la République de Guinée” qui avait publiquement demandé l'abolition du système unipartite en Guinée. Il va de soi que cela inquiète les Guinéens vivant en exil dans les pays voisins.

Fin 1981, Sékou Tourè vient effectuer une visite officielle en RFA — 22 ans après la première. Il a besoin d'argent et d'aide technique pour son pays (5,3 millions d'habitants) qui est devenu sous son gouvernement l'un des 31 pays les plus pauvres du monde. Avant sa venue, j'écris aux politiciens qui doivent l'accueillir, en leur demandant d'aborder le problème des droits de l'homme. Dans trois communiqués de presse, j'attire l'attention de l'opinion publique sur la violation des droits de l'homme en Guinée. A l'occasion d'un dîner organisé par le Ministre-Président de la Rhénane du Nord-Westphalie, M. Rau, Sékou Touré s'indigne contre la presse allemande qui, à ses dires, répand “les mensonges les plus odieux” sur lui, le présentant comme le plus grand dictateur qui soit, vivant du sang de son peuple.
— C'est ce que vous appelez la liberté !, s'écrie Sékou Touré, il devrait être interdit de répandre de telles choses sur un être humain.
Plusieurs politiciens ainsi que le bureau du Président à Bonn m'informent plus tard qu'ils sont intervenus en faveur des droits de l'homme en Guinée au cours de leurs entretiens avec le Président guinéen.

Amnesty International, le comité de défense des Droits de l'Homme d'Aix-la-Chapelle et l'Organisation Internationale pour les Droits de l'Homme sont invités à l'Ambassade de Guinée à Bonn. Une délégation d'Amnesty International reçoit l'autorisation de se rendre en Guinée. A l'occasion de cette mission, Amnesty International remet aux autorités une liste portant les noms de 78 prisonniers “disparus”. La Guinée se déclare prête à donner des renseignements sur le sort de ces personnes le mois suivant. Mais la réponse se fait, bien sur, attendre et en 1982/83 Amnesty lance une campagne internationale visant à attirer l'attention de l'opinion publique sur les Guinéens enlevés ou disparus dans des geoles.

En 1982, Ahmed Sékou Touré est réélu Président de la République Populaire Révolutionnaire de Guinée et reste ainsi le premier responsable des droits de l'homme en Guinée.

Mais est-ce que je ne m'immisce pas, par ce livre, dans les affaires d'autrui ? Avant la toute première publication, j'ai proposé à Sékou Touré — par lettre recommandée avec carte-réponse —, en accord avec mon éditeur, de mettre toute la première édition au pilon, à mes propres frais, et ce à condition que le gouvernement guinéen procède à la libération de tous les prisonniers politiques innocents. Je ne reçois pas de réponse.

Mais la charte des Nations-Unies montre que mon action n'est en aucune façon une ingérence dans les affaires de la Guinée. Cette charte proclame deux principes :

Ces deux principes ne peuvent entrer en conflit que s'il y a violence ou menace de violence. Le fait de discuter sur le respect ou le non-respect des Droits de l'Homme dans un Etat ne constitue aucunement une ingérence. Les pays-membres des Nations-Unies ont décidé, après 1945, d'établir une coopération internationale dans le domaine des Droits de l'Homme, car ils ont reconnu le role décisif de ce problème dans le cadre du maintien de la paix dans le monde. Un gouvernement qui se réclame de la clause de non-ingérence lorsqu'il s'agit de problèmes touchant les Droits de l'Homme montre par là-même qu'il n'est pas prêt à participer à la coopération internationale dans ce domaine, bien qu'il ait accepté la charte des Nations-Unies. Or, la Guinée a signé en février 1978 la Convention Internationale des Droits de l'Homme. Si elle veut être digne de foi, il faut qu'elle aussi garantisse le respect de ces Droits.

A l'occasion de visites officielles assez fréquentes en Guinée dans les dernières années, Sékou Touré essaie chaque fois de prouver que la torture n'existe pas dans son pays. Les ambassadeurs de Guinée essaient également de donner de leur pays l'image la plus positive, comme si chacun pouvait y vivre en liberté.

Début 1984, l'ambassade de Guinée à Bonn écrit même à un membre du comité de défense des Droits de l'Homme d'Aix-la-Chapelle qu'il n'y a pas de prisonniers politiques en Guinée et que l'on ne fait que dire beaucoup de mal sur ce pays.

Mort de Sékou Touré

En mars 1984, Sékou Touré est transporté de Conakry aux Etats-Unis avec une machine spéciale du roi Fahd d'Arabie Saoudite. Peu de temps après, un porte-parole de l'hôpital de Cleveland, Ohio, déclare que le patient a succombé à une crise cardiaque survenue après une opération ayant duré 5 heures. Toute la ville de Conakry est aussitôt couverte de signes de deuil. La radio ne joue des jours durant que de la musique grave. Les dirigeants africains les plus éminents tels que le roi Hasan II du Maroc, le Président Egyptien Mubarak et le Président de la Tanzanie, Nyerere, viennent assister aux funérailles. Le premier ministre français apporte un message du Président Mitterand faisant part “du respect de la nation française devant l'oeuvre et la personne de l'un des plus remarquables chefs d'Etat Africains”.
J'apprends la mort de Sékou Touré par la presse. Le téléphone ne tarde pas à se faire entendre, et presque chaque personne me demande :
— Vous devez être satisfait maintenant ? Tu dois te réjouir à présent ?
Est-ce que je peux et dois me réjouir ? Non. Je me fais toujours beaucoup de soucis pour le peuple guinéen. Il est temps que meurtre et torture prennent fin. Il faut que règnent raison, maîtrise et réflexion.

[Le coup d'Etat du 3 Avril 1984 ]

Une semaine après la fin du “règne” de Sékou Touré, les militaires font un coup d'Etat, et lorsque des étudiants pénètrent dans le mausolée pour se venger sur le cadavre de Sékou Touré, ils constatent avec surprise, et à la surprise générale, que le cercueil est vide… Entre-temps, le clan Touré et les membres du parti proches de la famille ont pris en main les affaires gouvernementales. Huit jours plus tard a lieu le premier putsch réussi de toute l'histoire de la République Populaire Révolutionnaire de Guinée. La population est mise au courant du changement de gouvernement — effectué sans effusion de sang — par Radio Conakry.
Un porte-parole du Comité militaire pour la délivrance nationale déclare :

« Votre armée nationale, qui vous a toujours été fidèle et a, pendant 26 ans, toujours fait preuve de discipline et de sacrifice, a décidé de prendre le pouvoir ».

Une des premières et principales décisions des militaires est de déclarer une amnestie générale pour tous ceux qui se sont rendus coupables de fautes dans le passé. Cette mesure permet d'éviter un cruel carnage. Seuls les membres de la famille de Sékou Touré et leurs alliés sont arrêtés et conduits dans une prison de l'intérieur du pays, à Kindia. Les militaires promettent qu'un procès juste leur sera fait. Est-ce que la peine de mort sera aussi abolie en Guinée comme cela a déjà été fait dans beaucoup d'autres pays ? Cette mesure permettrait aux dirigeants actuels de mettre l'accent sur le respect des Droits de l'Homme.

Torture et meurtres prennent fin à Boiro. Après le putsch des militaires conduits par Lansana Conté, tous les prisonniers politiques sont libérés, et il est même possible de visiter le Camp de Boiro. D'anciens détenus prennent la parole sur les ondes de Radio Conakry. A présent, les personnes ayant visité Boiro confirme que le contenu de ce livre est véridique, ce qui avait parfois été mis en doute auparavant. Ce livre est enfin reconnu comme un avertissement pour l'avenir.

Les faits suivants sont, entre autres, mis au jour :

Une perquisition chez une Hollandaise connue sous le nom de Madame Monique, et ayant servi de messager à Sékou Touré, met au jour 17 lingots d'or d'une valeur dépassant le demi-million de dollars.

Il est encourageant de constater que le monde entier offre son aide au nouveau gouvernement de ce pays totalement ruiné économiquement.

Toutefois, les investisseurs étrangers font preuve de réserve. Même les Guinéens exilés possédant une qualification professionnelle se montrent réticents à retourner dans leur pays. Le nouveau gouvernement réautorise l'enseignement du français — que beaucoup de gens comprennent en Guinée —, en plus des différents dialectes.

Après mûre réflexion, le nouveau gouvernement décide d'accorder le pardon, bien que cela ne soit guère facile, et j'avoue que j'admire cette décision magnamime. Je me suis parfois demandé, en écrivant ce livre : — Puis-je me permettre de défier un président aux réactions aussi imprévisibles ? A cela, mes amis guinéens ont répondu : — Une tragédie a lieu dans notre pays, à laquelle le monde entier ne prête guère attention. Seul le pouvoir de l'opinion publique est en mesure de délivrer la Guinée de la folie meurtrière du dictateur Sékou Tourè. C'est cet espoir qui m'a poussé àécrire ce livre. Si mes lignes peuvent contribuer à secouer ne serait-ce qu'un seul homme qui prenne la résolution de ne pas se taire plus longtemps face à la violation des droits de l'homme ainsi qu'aux méthodes de torture barbares pratiquées à travers le monde, alors ce livre aura atteint son but.

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