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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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22 novembre 1970

Je me rends aujourd'hui avec mon nouveau canot à moteur à l'île de Roume, à 30 km de Conakry, où la plupart des Européens de Guinée se retrouvent le dimanche pour pêcher, sur leurs bateaux, le long des côtes de l'île. Les propriétaires de ces bateaux disposent chacun d'une simple hutte que les indigènes de l'île construisent à chaque saison avec des branches de palmiers laissant bien circuler l'air. Nous, Européens, nous nous sentons bien sur cette île car nous y passons nos dimanches entre amis à pêcher des barrakoudas et le tarpon, long de deux mètres environ, à faire du ski nautique, à nager, à jouer au waterpolo et à la balle au poing. Nos petites huttes n'ont pour tout mobilier que des tables et des bancs. Les femmes y servent les repas préparés à la française par les boys indigènes. J'apporte moi-même de la brasserie un tonnelet de bière et de la glace, et ceux qui en ont envie viennent se servir dans ma hutte. Ces dimanches sont pour nous particulièrement agréables car nous pouvons nous comporter de façon tout à fait décontractée et discuter entre Européens, si bien que ces quelques heures constituent une détente physique et morale. Ce 22 novembre 1970 donc, ne me doutant de rien, je me rends au Club Nautique Américain et demande aux employés de mettre mon canot à l'eau ; ceux-ci me répondent :
— Soyez prudent, Monsieur, il y a des combats. Vous feriez mieux de rentrer chez vous.
Je rencontre encore plusieurs Européens qui sont venus au Club Nautique dans le même but que moi. Nous apprenons que des Guinéens en exil et des Portugais ont débarqué pendant la nuit avec des canots à moteur, que le comte Ture Ulf von Tiesenhausen, industriel allemand, a été tué, et qu'un Allemand de l'Est a été très grièvement blessé. Nous apprendrons plus tard que ce dernier est mort à l'hopital, une panne de courant ayant obligé les chirurgiens à interrompre l'opération commencée.
On nous dit également qu'un employé des Postes Allemandes, Monsieur Deuringer, est blessé. Ce dernier, qui habite une maison en bois près du palais présidentiel de Belle-Vue, avait entendu du bruit et ouvert sa porte. Il avait son enfant dans ses bras et sa femme, alarmée, l'avait rejoint. Une grenade à main éclata subitement tout près d'eux et les blessa tous les trois sérieusement. L'homme, qui avait été le plus gravement touché des trois, reçut les premiers soins des médecins locaux, dans la mesure de leur possible. Deux jours plus tard, je suis à l'aéroport de Conakry où j'aide personnellement à lui trouver une place dans le premier avion régulier en partance. Le blessé est couché sur une échelle car il n'y a pas de civière de disponible. Un médecin s'occupe de lui dans l'avion. On s'apercevra plus tard qu'une fillette bulgare de douze ans a également trouvé la mort dans la fusillade.
Plus tard, j'apprends que des combats ont eu lieu sur notre presqu'île, c'est-à-dire à Conakry, la capitale. Cela m'explique les bruits que j'ai entendus la nuit et que j'avais pris pour un orage. Ces combats nocturnes ont mis aux prises 300 assaillants et les soldats guinéens qui montaient la garde. Les Portugais veulent délivrer un groupe de leurs compatriotes que l'organisation de libération « PAIGC » a fait prisonniers en Guinée-Bissao et emmenés à Conakry ; ils y arrivent d'ailleurs.
Le petit groupe de Guinéens en exil veut, lui, renverser Sékou Touré.
Le combat proprement dit ne dure qu'un jour. Pris de panique, les soldats guinéens — totalement dénués d'expérience — et la milice tirent sur tout ce qui bouge, même sur les leurs, ce qui explique le nombre élevé de morts plus de trois cents. Radio-Conakry annonce la reprise du travail pour le jour suivant afin que tout fonctionne à nouveau normalement. Quelques jours plus tard, je me rends à la douane afin de dédouaner et réceptionner les produits destinés à la brasserie.
C'est alors que le douanier m'annonce que ni lui ni ses camarades ne veulent franchir l'enceinte du port jusqu'à nouvel ordre, car trois de leurs collègues ont été abattus en plein travail par la milice présente à cet endroit. Le jour de l'attaque, des blindés ont tiré sur la centrale électrique, et quelques petits bâtiments ont été endommagés. Les assaillants ont mis le feu à la résidence du Président à Belle-Vue. Ce bâtiment, construit pour Sékou Touré, Président de la Guinée, lui a été offert par le Président Lubke au nom de la République Fédérale d'Allemagne.
Les dégats matériels causés par les émeutes de ce dimanche matin sont minimes et on aurait pu remettre les bâtiments en état à peu de frais. Pour des Européens qui ont vécu la dernière guerre, c'est une bagatelle.
Ces événements incitent le Dr. Lanckes, ambassadeur d'Allemagne Fédérale, à mettre sur pied un plan d'évacuation pour le cas où la situation viendrait à se détériorer. Ce plan, qui sera malheureusement pris plus tard pour un « plan d'attaque », conseille de quitter la Guinée par la route du Sierra Leone ou de se réfugier sur l'un des bateaux allemands mouillés en rade de Conakry. De plus, il donne la liste des compagnies de navigation aérienne desservant l'aéroport de Conakry de façon régulière ainsi que la liste des ressortissants allemands vivant en Guinée et qu'il faut prévenir en cas de crise, avec indication du numéro de téléphone et, dans la mesure du possible, du groupe sanguin.

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