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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Pierre ]

Au début du mois de mai 1973, un nouveau prisonnier arrive au Camp. C'est Pierre, un Français. Il installe son lit au-dessus de celui de Melhem ce qui nous laisse un peu de place pour faire les cent pas. Il garde jalousement les “trésors” qu'il a lui-même confectionnés : un jeu de dominos, un jeu de dames, un jeu d'échecs et même un jeu de cartes avec lequel il fait des réussites pendant des heures. Avant chaque réussite, il pose une question :
— Y aura-t-il du sel dans la sauce aujourd'hui ? Est-ce que nous aurons davantage de riz ? Est-ce qu'on va bientôt nous libérer ?
L'issue de la réussite est pour lui une réponse à la question qu'il a posée. Pierre nous raconte que certains détenus ont reçu des paquets de France et que plusieurs paquets contenaient même des livres. Nous demandons l'autorisation d'emprunter ces livres, et ce n'est qu'après de longues discussions que la direction du Camp nous l'accorde. Je ne peux malheureusement pas profiter de cette faveur, car je suis de plus en plus faible et j'y vois de plus en plus mal.
Le jeudi et le dimanche, nous avons du riz gras cuit dans de l'huile. Je ne peux pas digérer cette matière grasse, et pour éviter que mon état n'empire, je ne mange rien. Je donne ma ration à. mes compagnons de cellule qui, en échange, me donnent de temps en temps un morceau de pain. Quand nous recevons des fruits, ils me réservent le plus gros. L'arrivée de Pierre trouble cette atmosphère de camaraderie. Je ne sais pas pour quelles raisons, mais je lui suis antipathique. En tout cas, il s'y entend à merveille pour monter les deux autres contre moi. Il essaie de me persuader par tous les moyens que marcher me ferait du bien. Il m'oblige à me lever et à arpenter la cellule, bien que je me sente beaucoup plus mal ensuite.
Mais ça ne lui suffit pas il arrive même à convaincre les gardes de me laisser marcher devant la cellule. Je m'y refuse, car j'ai peur que mon organisme déjà affaibli ne puisse supporter cet effort. Alors, Pierre emploie tous les moyens de pression possibles : il me menace de ne plus vider mon seau, de ne plus demander de “riz sans sauce” lors de la distribution des repas. Je suis bien obligé de céder. Je me demande souvent quels sont ses motifs. Eprouve-t-il de la satisfaction quand je m'écroule ensuite sur mon lit, complètement épuisé et à bout de forces ? Je ne sais pas. J'ai l'impression de ne plus avoir de volonté.
Parfois, je tire mon drap sur ma tête ou bien je me mets une sorte de bandeau sur les yeux. Je me bouche les oreilles avec les bouts d'ouate apposés sur mes blessures. Je reste alors étendu sur mon lit sans bouger, comme si j'étais paralysé. Une fois par mois, deux captifs me traînent dans la cour et me lavent à l'eau chaude. Dire que je m'étais toujours réjoui, jusqu'à présent, à l'idée de la douche mensuelle !
Maintenant, je crains cette toilette car je me sens vraiment à bout de forces et ces ablutions me donnent des vagues de chaleur presque intolérables. Quand les captifs ont terminé, les gardes arrivent et me houspillent pour que je rentre dans ma cellule. En même temps, ils me menacent :
— Si tu ne marches pas plus vite, on ne te libèrera jamais. Il faut que tu marches correctement si tu veux avoir des chances de sortir d'ici.

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