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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Prière ]

De nombreuses nuits blanches succèdent à cet événement. Je me demande encore et toujours pourquoi on m'a laissé en vie. Que me réserve-t-on ?
Je me remets lentement de cette terreur de la mort quand, au bout de trois semaines environ, un sous-officier flanqué de deux plantons m'apporte un ananas dans une assiette en aluminium. La porte de ma cellule reste ouverte, et les gardiens me disent :
— Si tu veux manger cet ananas, on peut te le préparer.
Tous les détails de l'annonce de ma mort et du “dernier repas” dont j'avais pu choisir la composition me reviennent aussitôt à l'esprit avec une grande précision. Je suis envahi par la peur et me demande : “ Pourquoi m'exauce-t-on ce souhait maintenant ? Pourquoi suis-je le seul, dans le Camp, à avoir droit à un ananas ?” Mes pensées errent dans un labyrinthe dont elles n'arrivent pas à sortir. L'ananas est devant moi et j'éprouve une forte envie de le manger. Enfin, je me décide : “Mange-le, essaie de profiter des derniers bons côtés que t'offre la vie.”
C'est avec des sentiments mitigés que je mange cet ananas mûr et juteux à souhait. Puis l'incertitute me tourmente de nouveau “Que signifie cette faveur ? Peut-être est-ce leur tactique pour provoquer de nouveaux conflits psychiques chez les détenus et en tirer des avantages.” Rien ne vient modifier ma situation.

Les jours passent. J'essaie de me distraire, afin d'oublier les événements qui m'ont tant bouleversé. J'installe mon lit au milieu de la cellule et en fais le tour pendant des heures, sans m'arrèter. Puis je fais de nouveau les cent pas : un, deux, trois, quatre, cinq, demi-tour et un, deux, trois, quatre, cinq…, et ceci pendant des heures. Cela me change les idées et me fait faire un peu d'exercice. Le buste droit, les mains derrière le dos, je fais de nombreux kilomètres en maintenant un rythme constant, comme une machine, et je veille à faire demi-tour alternativement du pied droit et du pied gauche.

Mais cette activité sportive ne m'empêche pas de retomber dans mes pensées. Je cherche ce qui, dans ma vie, a pu me valoir ce rude sort. Un jour, l'idée me vient de prier. Je récite mon chapelet du matin au soir. Avec quelques fils de ma couverture j'ai confectionné une ficelle à laquelle j'ai fait dix noeuds puisque je n'ai pas de perles. Un jour, un gardien me prend sur le fait :
— Qu'as-tu dans les mains ? Donne-moi ça tout de suite !
Et il m'enlève ce chapelet.
J'ai beau lui expliquer que cela me sert à prier, il ne me le rend pas. Alors, avec le papier d'aluminium d'un paquet de cigarettes, je me fais une croix que je colle au mur à l'aide de grains de riz que j'ai écrasés au préalable. Le soir, je m'agenouille devant ce crucifix et fais ma prière. Je continue aussi à dire mon chapelet à l'aide de mes doigts, ou bien avec des allumettes que je déplace d'un coté à l'autre.
Pour prévenir les répercussions psychiques que mon isolement pourrait avoir, j'essaie d'entretenir mues facultés intellectuelles en comptant tous les pas que je fais dans la journée. Je calcule ainsi que je “parcours” environ dix kilomètres par jour. C'est le seul exercice qui nous est possible, à nous détenus, car à part la promenade quotidienne aux toilettes, nous n'avons aucune occasion de marcher. La marche et la prière occupent les longues heures de mes journées de captivité. Souvent, je me demande : “Pourquoi prier ? Quel est le sens des prières que je récite ? Dieu existe-t-il vraiment ?” Parfois, je me dis que la façon dont j'occupe mes journées n'a pas d'importance. L'essentiel est de penser à autre chose et d'oublier combien d'heures vides renferme une journée passée dans la cellule, combien de jours renferme un mois, combien de mois une année… Mais le soir suivant, je m'agenouille tout de même devant mon crucifix et cette fois je fais une prière rassemblant toutes mes pensées et tous mes maux. J'inclus aussi dans mes prières tous mes proches ainsi que mes compagnons de captivité.

Soudain, j'aperçois la tête d'un rat sous la fente de la porte. J'essaie de le chasser de la main, mais il reste là et semble me menacer. J'essaie encore une fois de le chasser, en vain. J'observe l'animal et suis heureux de constater qu'il finit par s'en aller de lui-même. Ma joie est cependant de courte durée car peu après je l'aperçois de l'autre coté de la fente. Puis je le perds de vue. Il reste cependant vainqueur de ce duel inégal, car je le découvre le lendemain matin à l'autre bout de ma cellule, derrière le balai. Je l'aperçois juste au moment où il ouvre les pépins d'orange qui traînent là pour en manger le contenu.
A partir de ce jour-là, je mange mes oranges avec les pépins. Je suppose que leur contenu fera du bien à mon organisme privé de nourriture, puisqu'un animal le mange. On voit à quoi même un rat peut être utile dans la vie ! A partir de ce moment-là, je cesse de prier à genoux par terre tous les soirs. Les visites de ce rat m'ont assez bouleversé et je n'arrive pas à mesurer le réel danger que représente l'animal.

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