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On procède maintenant à quelques changements dans le Camp et on regroupe les Européens à trois ou quatre dans des cellules de 16m2.
Il en va de même des Libanais auxquels leur teint clair vaut d'être traités comme des Européens.
Je suis le dernier à être encore seul dans une cellule obscure. Les habitudes que j'avais prises de communiquer avec mes voisins en tapant au mur et en chuchotant sont brusquement interrompues car tous mes voisins africains dont j'avais fait la connaissance sont regroupés dans des pièces plus grandes. Ils sont remplacés par de nouveaux détenus africains avec lesquels il est très difficile d'entrer en relation car ils craignent tout contact avec les Européens. Il ont peur de s'attirer ainsi le reproche de quelconques rapports politiques avec l'étranger.
De temps en temps, le chef du bloc me demande si je veux qu'on mette un deuxième prisonnier dans ma cellule. Je refuse, malgré mon isolement, car la pensée de partager le peu d'air que j'ai dans cette couveuse me paraît encore pire que celle d'être isolé sans interlocuteur.
Cependant, peu de temps après, le chef du Camp vient m'annoncer que je vais devoir partager ma cellule avec un autre prisonnier. Puis, deux captifs apportent un lit de métal et les quelques effets de celui avec lequel je partagerai désormais ma cellule : couvertures, drap, vase de nuit, récipient à eau…
Un homme d'environ quarante ans, à l'air sympathique, apparaît alors, flanqué de deux gardiens. Il se présente : “Marcel”. C'est un Français, je l'avais déjà vu dans la chambre de torture. Il avait été mon compagnon de souffrance toute une nuit et avait dû assister aux tortures que l'on me faisait endurer. Marcel a été arrêté au même moment que moi et on lui reproche ses relations avec les Allemands.
Ma vie dans cette cellule entre ainsi dans une nouvelle phase. Les journées, qui jusqu'à présent ne semblaient pas avoir de fin, me paraissent plus courtes. Nous nous encourageons bien et la sympathie que nous éprouvons l'un pour l'autre favorise l'établissement de rapports de camaraderie qui contribuent à nous remonter le moral. Les conditions de “logement” se sont détériorées, c'est certain, car il ne nous reste qu'un espace de 40 cm entre les deux lits, et nous y faisons les cent pas à tour de rôle. Nous ne parlons jamais du temps pendant lequel Marcel a résisté avant de signer sa déclaration et de reconnaître ainsi ses “fautes”, mais je vois à ses cicatrices qu'on ne l'a pas torturé aussi souvent que moi. Marcel possède même une vraie cuillère ! La mienne m'a été confisquée il y a plusieurs semaines par un gardien qui m'a déclaré :
— Maintenant, tu es de nouveau capable de manger avec tes mains. La Révolution pourra utiliser ta cuillère d'une autre façon.
Il m'est impossible de ne pas voir le sourire ironique qui accompagne ses paroles, et je comprends le sens de sa remarque lorsqu'il donne la cuillère à un de ses subalternes en lui ordonnant :
— Utilise-la pour un prisonnier qui a maintenant droit à de la nourriture.
Je m'imagine sans peine la victime pleine d'écorchures sortant de la chambre de torture, incapable de se servir de ses mains et qu'un compagnon de captivité doit faire manger. Conserver la vie… détruire la vie… Circuit dépourvu de sens et sans aucun égard pour le destin des hommes, et que l'on remet constamment en mouvement pour maintenir ou pour compléter l'image mensongère d'une tentative de coup d'état des néo-colonialistes.
Le lendemain matin, lors de la distribution du petit déjeuner, nous constatons que mon morceau de pain est deux fois plus gros que celui de Marcel. Je lui raconte ce qu'on me donne depuis que j'ai de nouveau le droit de manger et de boire et j'ajoute que pendant trois mois je n'ai eu que la moitié de ma ration en punition, mais qu'ensuite j'ai eu droit à une assiette de riz en plus du régime normal de la prison. Je partage maintenant cette assiette avec mon nouveau compagnon, et cette demi-portion supplémentaire semble atténuer un peu notre faim constante. Nous nous demandons quelle peut bien être la signification de cette faveur. Marcel pense que c'est peut-être le signe que ma captivité va prendre fin dans un avenir assez proche. Après tout, cela n'honorerait pas le gouvernement guinéen de libérer un innocent à moitié mort de faim[ Home | Victimes | Perp.
eacute;prateurs | T. eacute;moignages | Aveux | Bibliographie | Recherche | Feedback ]Quelques jours avant Noël, on nous donne de nouveaux seaux hygiéniques fabriqués en Chine. “Est-ce un cadeau de Noël ?” Mais à cette question se mêle le souci que nous allons rester ici encore longtemps. “Sinon, pourquoi se donnerait-on la peine de nous distribuer de nouvelles choses ?”
Marcel a une idée de génie en ne nous servant que d'un pot de chambre, nous pourrions utiliser l'autre pour rapporter de l'eau pour nous laver quand nous allons la nuit aux toilettes. Cela est strictement défendu et nous savons que nous risquons deux jours de cellule pénitentiaire avec privation d'eau et de nourriture, entassés souvent avec seize autres détenus et parfois même davantage dans une cellule, et où nous devons faire nos besoins dans un coin. On n'ouvre cette cellule que pour y faire entrer un nouveau venu ou bien pour libérer un détenu ayant purgé sa peine — parfois au bout de dix jours — sans nourriture et sans une goutte d'eau.
Cependant, le désir de me laver me pousse à accepter tout de suite de prendre ce risque. Il est plus facile d'aller au cloaque qui tient lieu de toilette que d'en revenir car il est plus difficile de porter un seau plein comme s'il était vide que de faire le contraire. Nous allons chercher l'eau à tour de rôle et partageons ainsi le risque de voir notre stratagème découvert et d'être puni. Mais nous avons de la chance : on ne s'apercevra jamais de notre ruse. De nombreux prisonniers remplissent leur seau d'eau après l'avoir vidé et rincé ; ils se lavent ensuite les pieds avant de rentrer dans leur cellule. Les gardiens n'y font aucune objection. Mais il est strictement interdit d'emporter de l'eau dans les cellules.
Nous sommes tous pieds nus, et le chemin qui mène aux toilettes est foulé chaque jour par 600 pieds environ. Le seul chemin qui nous permet de sortir de nos cellules est jonché d'excréments humains qui, en se décomposant, dégagent une odeur repoussante. Ces “traces” sont l'oeuvre de détenus que la faiblesse empêche de tenir le seau correctement et qui n'atteignent le cloaque qu'à grand'peine. C'est pourquoi nous considérons l'eau que nous rapportons tous les deux comme un “dédommagement” et nous nous réjouissons tous les jours à la pensée de pouvoir nous laver un peu. Je suis heureux d'avoir maintenant un interlocuteur, et nous nous racontons ce qu'a été notre vie jusqu'à ce que le destin fasse de nous des compagnons de misère.
Marcel a été obligé d'abandonner sa femme et ses deux enfants. Juste avant son arrestation, il avait acheté un appartement en France et payé un acompte. Maintenant il se demande avec angoisse comment sa femme fait face aux charges financières et comment elle survient aux besoins de la famille. Marcel était employé dans une société pétrolière française ayant une filiale à Conakry, où il était responsable de la sécurité des navires qui arrivaient chargés de carburant. L'incertitude concernant sa famille revient dans toutes ses conversations. Un peu plus tard, il est le seul au Camp à avoir quelques nouvelles de sa famille et son beau-père, René Gazau, a été arrèté lui aussi et le rassure en lui apprenant que sa femme et ses enfants sont en France et que les membres de leur famille y résidant les aident un peu. Marcel apprend également que sa femme a pris un emploi de secrétaire et peut ainsi subvenir aux besoins de sa famille.
Les autres prisonniers n'ont presque aucune nouvelle de leurs proches. Plus le temps passe, plus les pères de famille se font du souci. Leurs accusateurs mettent cette incertitude à profit et donnent aux pauvres prisonniers de fausses nouvelles lors des interrogatoires… C'est une méthode de torture supplémentaire pour obtenir des victimes la confirmation des mensonges qu'on veut leur faire dire. J'essaie de consoler ces malheureux de mon mieux. A ce moment, je suis moi-même heureux de ne pas avoir d'enfants et d'échapper ainsi à cette torture psychique.
Marcel aime beaucoup la musique et chante bien. Le soir, il chante des chansons françaises à voix basse, ce qui m'apporte une diversion bien agréable. Un jour, il lui vient à l'idée de mettre ce don à profit. Il commence à chanter des imitations de ces chansons en un patois que ni les gardiens ni moi-même ne comprenons. René est enfermé quelques cellules plus loin et lui répond de la même façon. Les deux hommes peuvent ainsi dialoguer et se transmettre réciproquement toutes les nouvelles. En écoutant Marcel et René chanter, j'éprouve un intense besoin ; si je sors vivant de ce Camp, j'aimerais composer les paroles et la musique d'un chant qui ébranle les gens en liberté et leur fasse éprouver de la reconnaissance pour les droits fondamentaux dont ils jouissent.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs semaines que les gardiens trouvent à redire à cette conversation chantée. Les réponses rapides des deux interlocuteurs leur ont fait comprendre le but de ce jeu, et il les somment de s'expliquer. La direction du Camp en arrive à la conclusion que Marcel et René ont forgé des plans d'évasion et qu'ils voulaient en plus provoquer un soulèvement politique contre la direction de la prison. La punition est très modérée : on transfère simplement le beau-père de Marcel dans un bloc plus éloigné, de sorte que cette conversation musicale devient absolument impossible.
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