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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Retour à la diète ]

L'après-midi touche presque à sa fin lorsque je reçois la visite du capitaine qui m'avait fait les recommandations sur la conduite à tenir avant ladite entrevue. Il me dit d'un ton rude :
— Je crois qu'il faut que vous appreniez à maîtriser votre langue. Je vous avais pourtant prévenu et je n'ai pas l'habitude qu'on se méprenne sur mes paroles. Puis il sort, non sans avoir ajouté : — Je vais prendre des dispositions pour qu'on vous donne une petite leçon. Ça vous apprendra à obéir à mes ordres.

Une heure passe. Puis j'entends les pas de plusieurs gardiens. Ils m'enlèvent mon lit, et l'un d'eux vide sous mes yeux le gobelet dans lequel se trouve ma ration d'eau de l'après-midi. On me laisse le drap et on m'apporte en plus une vieille couverture. A mon grand effroi, je m'aperçois qu'on trace de nouveau un grand “D” sur ma porte. On ne m'ouvre plus la cellule la nuit pour aller aux toilettes.
Je n'ose pas aller jusqu'au bout de ma pensée “La punition pour ma conduite imprudente va être terrible : la faim, la soif, la chaleur, la puanteur, la vermine…” Les premiers rayons de soleil percent à travers les deux trous d'aération de ma cellule. Mais ils ne me procurent aucune joie, car c'est justement ce soleil qui va aggraver ma peine de jour en jour jusqu'à ce qu'elle devienne insupportable.
J'entends le bruit de vaisselle caractéristique de la distribution du café du matin. Je frappe et donne de grands coups dans la porte pour attirer l'attention sur moi, et le bois dur de la porte me fait saigner les mains. Je sais que cela ne sert à rien, mais je proteste quand même. Les heures passent, ma soif augmente. J'appelle et demande un peu d'eau, je supplie qu'on m'en donne quelques gouttes, mais personne n'a pitié de moi. Je ne suis qu'un prisonnier parmi tant d'autres àsouffrir ces tourments. Les plaintes, les gémissements et les cris des prisonniers n'impressionnent absolument plus les gardiens. Je me rends compte que trois mois de prison et toutes les tortures que j'ai dû endurer m'ont beaucoup affaibli. “Combien de temps devrai-je —et pourrai-je — encore supporter cette peine ? Ces gens doivent pourtant savoir que de telles méthodes conduisent lentement mais sûrement à la mort.”
Je m'allonge par terre, près de la fente de la porte. J'aspire l'air à petits coups et ai l'impression de boire quelque chose de frais, de rafraîchissant. Mais cette illusion que je me donne ne me procure qu'un plaisir de courte durée car ces halètements me dessèchent rapidement le palais. “Que me veulent ces hommes ?” Il me semble entendre la voix d'Ismael Touré “Des hommes comme vous ne méritent même pas la corde pour les prendre !”
Il est vrai que la méthode par laquelle on me laisse crever lentement dans cet enfer ne coûte absolument rien à l'Etat guinéen. Chaque heure me semble une éternité. Je ne vois plus d'issue, et je me mets à prier. La porte s'ouvre plusieurs fois dans la journée et dans la nuit. Un gardien s'assure que je suis encore en vie et que je n'ai pas l'intention de me suicider. Il me demande avec un sourire ironique comment je vais. Je me rends compte qu'il est content de me voir dans cet état, et pourtant je le supplie de m'apporter de l'eau. Mes lèvres forment constamment ces mots : “De l'eau, de l'eau”. Dans mon esprit, tout tourne autour de ce petit mot EAU. Aujourd'hui encore, je me souviens de la voix épuisée et sans force avec laquelle je prononçais sans arrêt ce mot “De l'eau”.

Le cinquième jour de cette terrible sanction, le ciel s'assombrit. Cela me déroute et je me demande s'il m'arrive la même chose qu'aux hommes perdus dans le désert et qui, dans le délire que leur cause la soif, voient des mirages. Mais c'est un fait des nuages noirs dans le ciel annoncent la pluie. A travers la fente de ma porte, je surveille, l'esprit tendu, le moindre changement du ciel. J'essaie de comprendre ce phénomène de la nature. Cela me fait l'effet d'un miracle. Un vent léger se lève, les premières gouttes d'eau se mettent à tomber. Je n'arrive toujours pas à y croire, car depuis dix ans que je suis en Afrique je n'ai jamais vu de pluie tomber début avril à Conakry. Je regarde mon “calendrier mural” pour m'assurer que je ne me trompe pas de date, car la saison des pluies commence en général fin mai ou début juin. Je remarque aussi que le vent est très favorable et envoie de l'eau sur la marche se trouvant devant la porte de ma cellule. Le ciment de cette marche présente quelques creux dans lesquels se rassemble de l'eau de pluie. Je regarde ces creux se remplir lentement. Toutes mes pensées et mes réflexions se concentrent sur ce miracle de la nature. Je vois que mon voeu le plus cher est près de se réaliser. Cela ne va sûrement plus durer longtemps jusqu'à ce que l'eau commence à couler dans ma cellule.
La raison me conseille de laisser d'abord s'écouler l'eau sale avant de commencer à boire. C'est avec une tension de tout mon être que j'attends cet événement. J'espère ardemment que la pluie ne s'arrètera pas de tomber avant que je puisse me désaltérer. Le moment tant espéré arrive enfin. Une petite rigole se fraie un chemin jusqu'à ma cellule. Alors j'en oublie toutes les bonnes résolutions. Je ne peux absolument plus me retenir et j'aspire avidement toutes les gouttes. Je ne m'arrête que lorsque j'ai étanché l'indicible soif qui me ronge. La pluie continue à clapoter sur le toit de ma cellule, véritable musique à mes oreilles. La pluie tombe pendant des heures. Je m'aperçois qu'il y a des fuites dans le toit et que l'eau goutte. Une petite flaque finit par se former au fond de la cellule devant le tuyau de la gouttière. Je prends alors ma petite balayette africaine, faite d'herbes sèches, et je nettoie ce coin en faisant couler la flaque d'eau sale par le tuyau d'écoulement. Puis j'ai l'idée d'utiliser l'eau qui s'amasse pour en faire une provision d'eau potable. Il pleut suffisamment longtemps pour qu'une grande flaque se forme. J'en bois un peu tous les jours pour calmer les affres de la soif, qui sont particulièrement fortes vers midi. Je sais que je risque de tomber malade, mais ma soif l'emporte sur la raison. J'essaie de ne pas penser à l'idée que cette eau se trouve exactement dans le coin qui m'a servi de toilette les premiers jours.
Pendant mes longues heures de solitude, je me demande combien d'hommes ont couché avant moi sur le sol de cette cellule et combien de sueur a coulé à cet endroit. J'essaie de fixer dans mon esprit les moindres recoins de ma cage et découvre à un endroit du mur de nombreux points noirs. Je ne réalise d'où ils viennent qu'en voyant les taches de sang rouge foncé qui apparaissent lorsque j'écrase des punaises contre le mur.
On ne me donne rien à manger pendant huit jours. C'est la punition que me vaut le fait d'avoir raconté à l'ambassadeur ce qui se passe vraiment au Camp de Boiro. Finalement on me rapporte mon lit avec, pour la première fois, un petit morceau de savon. A mon grand étonnement, on me donne cette fois-ci un pot de chambre non troué.

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