Editions L'Harmatan. Paris. 2005. 232 pages
26 Mars 2005
| Aujourd’hui Guinéenews reçoit Monsieur Maurice Jeanjean qui vient de faire paraître aux éditions l’Harmattan un ouvrage intitulé « Sékou Touré : un totalitarisme africain ». Ce livre consacré au premier Président de la Guinée, rentré dans l’histoire notamment avec le discours qu’il a prononcé lors du voyage du Général de Gaulle en Guinée le 25 août 1958 où il avait repris cette citation de Kwame N’krumah « nous préférons la liberté dans la pauvreté et non la richesse dans l’esclavage », discours qui présageait du vote négatif guinéen le 28 septembre 1958 à la Constitution française qui proposait la création d’une communauté française. A travers son ouvrage, Maurice Jeanjean décrit et analyse le personnage qu’est Sékou Touré, montre son ascension fulgurante qui va le hisser au sommet de l’Etat guinéen et son impact sur tous les aspects de la vie du pays. Le livre décrypte les rouages de la vie politique, les orientations économiques, industrielles et agricoles, sans oublier les relations extérieures. Ecrit dans un style simple, vivant et captivant, c’est un livre qui scrute et étudie la Guinée de Sékou Touré et dont la lecture peut beaucoup aider à la compréhension de la situation actuelle de la Guinée. |
Guinéenews Monsieur Jeanjean, vous venez de publier aux éditions l’Harmatan, un livre intitulé « Sékou Touré un totalitarisme africain », qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un ouvrage à la Guinée de Sékou Touré ?
Maurice Jeanjean Je remercie tout d’abord Madame Hassatou Baldé de m’avoir proposé cette interview qui va me permettre de préciser ce qui m’a amené à écrire ce livre sur Sékou Touré, et d’en donner le fil directeur.
Je suis d’autant plus satisfait que cette interview est réalisée par une journaliste guinéenne. J’ai décidé d’écrire un livre sur Sékou Touré pour quatre raisons essentielles :
Tout d’abord j’ai été le témoin, de juillet 1957 à avril 1961, habitant Conakry durant cette période, des évènements fondateurs de la Guinée indépendante : mise en place de la loi cadre, visite du général de Gaulle, triomphe du non au référendum du 28 septembre 1958, proclamation de l’indépendance, création du Franc Guinéen le 1er mars 1960, dénonciation le 1er avril 1960 d’un premier complot.
Deuxièmement, j’ai toujours suivi de près la politique guinéenne qui avait une incidence marquée sur notre activité. Arrivé en Guinée en juillet 1957 dans la fonction publique, appelé par le gouverneur Ramadier et affecté à la direction des finances qui va devenir le Ministère des Finances, j’ai été en rapport avec Dramé Alioune qui mourra de la Diète Noire en 1977 et son directeur de cabinet Ousmane Baldet, qui lui sera pendu en 1971.
A l’indépendance en octobre 1958, j’ai été chargé de liquider les traitements des fonctionnaires en partance. Puis j’ai été embauché comme juriste au sein de la Compagnie Fria, avec l’accord du gouvernement guinéen pour m’occuper des problèmes d’achat de terrain, d’autorisation administrative et de la fiscalité. En avril 1961, lorsque l’usine Fria a démarré, j’ai été muté à Paris pour m’occuper d’expédier l’alumine dans les différentes parties du monde et toute l’alumine de Péchiney produite en Australie, en Grèce et en Guinée.
En plus des activités juridiques, j’ai été chargé de suivre l’évolution de la politique guinéenne, faisant la revue de presse. Péchiney devait rassurer les autres actionnaires Américains, Anglais, Allemands et Suisses qui n’avaient pas bonne connaissance de la Guinée. L’Enigme était Sékou Touré, qui était-il ? Etait-il un Marxiste, un Pan-Africain ? Un modéré ? Un opportuniste ? Ce livre est une réponse sur qui était Sékou Touré, qu’a-t-il fait de son pouvoir. Il s’est pris à son propre jeu.
Troisièmement, j’ai suivi les complots successifs et leurs répressions sanglantes. J’ai lu les témoignages de plusieurs prisonniers qui ont eu la chance d’être sortis vivants de ces geôles.
Enfin, j’ai découvert Hannah Arendt et son livre essentiel sur le Totalitarisme, et j’ai noté de nombreuses similitudes entre les régimes totalitaires qu’elle analysait et le régime mis en place par Sékou Touré.
La lecture de Annah Arendt qui analyse le totalitarisme, montre une similitude avec Sékou Touré. Qu’est-ce qui caractérise le totalitarisme ?
C’est la création de l’homme nouveau. Le Guinéen ne correspond jamais à cet homme idéal que veut créer Sékou Touré. L’Homme en question doit travailler, être dévoué au parti et à ses concitoyens, qui ne doit pas détourner des fonds. En 1982, Sékou Touré avait déclaré à un Directeur de Péchiney que « je crois que je n’arriverais jamais à faire travailler les Guinéens comme les Européens ».
Le totalitarisme est aussi marqué par l’ignorance du passé et du présent, on exalte le futur qui est porteur de toutes les promesses. On rejette le passé ou on le reconstruit. Le totalitarisme pour se maintenir a besoin de victimes coupables ou pas.
Guinéenews Aux premières pages de votre livre, vous faites une dédicace à votre ami Karim Fofana, qui était-il ?
Maurice Jeanjean Karim Fofana a été mon condisciple au Lycée de Montpellier en Math. Elem c’est à dire la classe du 2ème bac. M’intéressant déjà à l’Afrique, j’avais sympathisé avec lui, d’autant qu’il était un agréable compagnon. Particulièrement doué, il avait intégré l’Ecole des Mines de Nancy. En 1957, par hasards de la vie, nous nous sommes retrouvés à Conakry. Il débutait une carrière de haut-fonctionnaire avant de devenir secrétaire d’Etat aux mines sous la dépendance d’Ismaël Touré. Comme je l’ai dit, il était brillant et avait fait de solides études, ce que ne lui a pas pardonné Ismaël Touré. Il a fini au Camp Boiro à l’occasion du 4ème complot dit « des officiers félons et des politiciens véreux » et a été fusillé après avoir subi la diète noire.
Guinéenews Dès la couverture du livre, vous donnez le ton, vous qualifiez le règne de Sékou Touré de totalitarisme africain, en vous inspirant de la théorie de Hannah Arendt qui a décrit le système totalitaire comme une rupture plus radicale avec tous les régimes ayant existé, en particulier le despotisme, la tyrannie ou encore la dictature. Comment en êtes vous arrivés à cette conclusion extrême ?
Maurice Jeanjean Ma conclusion décrivant le régime de Sékou Touré comme un totalitarisme n’est pas extrême, mais réaliste. En effet, qu’est-ce que le totalitarisme ? Un régime avec un parti unique auquel la population obéit de façon inconditionnelle sans esprit critique vis à vis d’un discours de propagande fondé sur des mensonges. Sékou Touré a voulu créer un homme nouveau en dehors de toute réalité. Mais l’homme guinéen, la femme guinéenne, n’ont pas voulu entrer dans ce moule. D’où la mise en place de ce système de répression. En effet, le totalitarisme ne vise pas à condamner et rejeter l’opposant mais à le faire adhérer à sa Révolution, d’où l’importance des aveux extorqués sous la torture. Je donne dans mon livre de nombreux éléments qui prouvent le caractère totalitaire du régime.
Guinéenews Vous décrivez Sékou Touré comme une personne qui joue un jeu double, se présentant à la fois comme un rassembleur, mais qui en sous mains sème la division. Qu’est qu’il en est? L’avez vous personnellement rencontré ? Si oui quelle impression vous a-t-il donné ?
Maurice Jeanjean Je n’ai jamais rencontré Sékou Touré en tête à tête mais je l’ai approché dans des réceptions ou des manifestations officielles. Ce que j’en sais provient des nombreux comptes-rendus d’entretiens qu’il a eus avec les dirigeants de Fria et de Péchiney, ou de la dizaine d’interviews qui m’ont été accordés par des Guinéens, dont certains ont été ses proches collaborateurs. J’en ai retenu que Sékou Touré avait deux visages. Il pouvait être charmeur, persuasif, raisonnant rationnellement. Mais dès que l’on touchait à son pouvoir ou qu’il le sentait menacé, il devenait féroce et fermé à tout argument.
Guinéenews Sékou Touré qui a acquis plusieurs qualificatifs, en bien ou en mal ou les deux combinés comme « le héros et le tyran » ou «l’ange exterminateur», a tout de même une qualité, c’est un stratège qui a su tirer profit des opportunités pour se hisser au sommet et devenir le vice- gouverneur puis président de la République. Vous décrivez parfaitement comment il s’est placé à la tête du PDG-RDA, puis comment il a tiré profit de ses activités syndicales et surtout de la loi cadre pour arriver à presque concentrer tous les leviers du pouvoirs bien avant l’arrivée du Général de Gaulle en Guinée en août 1958 et le référendum du 28 septembre 1958. Comment expliquer une telle ruse politique ?
Maurice Jeanjean Comment expliquer la montée au sommet de Sékou Touré, de simple syndicaliste à Responsable Suprême de la Révolution, disposant d’un pouvoir sans partage ? Il avait une ambition phénoménale, nourrie de frustrations du temps de sa jeunesse et de son adolescence (il n’a pas suivi la filière noble dans les études en allant après le Lycée de Conakry à William Ponty à Dakar), qui le pousse à se mettre toujours au premier rang de tous les organismes auxquels il a appartenu. Il y a ensuite son charisme indéniable qui repose sur son maniement du discours et la mise en scène de ses apparitions. Il exerçait une certaine fascination sur les foules. Mais, comme toujours avec des Hommes hors du commun comme Napoléon, Hitler, Staline, il y a une part de mystère indéchiffrable. Ils exercent une fascination irrationnelle.
Guinéenews La période 1957-58 a été déterminante dans l’ascension de Sékou Touré vers le pouvoir. Plusieurs facteurs y ont concouru. Il y a eu entre autres des affrontements initiés par le PDG à l’encontre d’autres partis politiques, les empêchant ainsi de tenir des meetings politiques. Ces affrontements se sont produits sans qu’il n’y ait l’intervention de la France dont le Gouverneur a laissé faire. Selon certaines informations, beaucoup d’agents de l’administration coloniale à cette époque étaient des communistes favorables à Sékou Touré qui lui ont fourni conseil et assistance quant à la meilleure stratégie à adopter, et parallèlement le gouverneur et le patronat français pour ne pas subir les effets des grèves que Sékou Touré n’aurait certainement pas manqué d’organiser, avaient aussi misé sur la carte Sékou Touré aux détriments d’autres acteurs, d’où la non intervention des forces de l’ordre contre ces affrontements provoqués par le PDG RDA, que savez-vous de ces évènements ?
Maurice Jeanjean Votre question appelle plusieurs réponses.
Guinéenews Dès son accession au pouvoir, Sékou Touré a commencé à faire état des complots contre lui et la révolution et il va procéder à l’élimination physique de ceux qui lui portent ombrage et pousser à l’exil ou au silence des millions d’autres Guinéens. Vous énumérez tous les grands complots qui avaient lieu en moyenne tous les deux ans. Mais un complot semble revenir de façon reminescente, c’est le complot dit de la cinquième colonne dont l’origine remonte à 1970 mais qui semble se poursuivre même en 1977, pouvez-vous nous en parler ?
Maurice Jeanjean Le complot dit de « la cinquième colonne » a été inventé à la suite du débarquement de Portugais et d’opposants guinéens le 22 novembre 1970 à Conakry. Les militaires portugais et des guinéens de la diaspora avaient chacun des objectifs différents. Pour les Portugais il s’agissait de libérer les prisonniers détenus par le PAIGC (mouvement de lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap Vert dirigé par Amilcar Cabral). Ces prisonniers étaient à Kindia et quelques jours avant le débarquement, ils ont été transférés à Conakry. Sékou Touré était au courant. On dit que Amilcar Cabral avait conclu un accord avec les Portugais où il monnayait les prisonniers. Sékou Touré avait refusé cet accord et dit « qu’ils viennent et nous les recevrons ». A partir du débarquement, Sékou Touré a inventé un complot. Après ce complot, Sékou Touré avait nommé une commission avec à sa tête Alassane Diop pour savoir s’il avait des complices à l’intérieur. La commission avait conclu à l’inexistence des complices à l’intérieur. Sékou Touré l’avait remercié et a demandé à Alassane Diop d’aller se reposer en Bulgarie. Aussitôt il a nommé une nouvelle commission avec à sa tête Ismaël Touré qui a conclu à l’existence des complices, y compris Alassane Diop. A partir de là ce fut la terreur où chacun est appelé à dénoncer les autres. Comment peut-on comprendre que certains Ministres nommés en 1970 soient considérés comme des traîtres et liquidés ?
Guinéenews La PDG et sa structuration va permettre à Sékou Touré d’exercer un pouvoir absolu. Vous décrivez les relations ambiguës entre ces trois concepts de l’Etat : le peuple qui est présentée comme la 1ère valeur qui créé toutes les autres, le parti dont est membre tout Guinéen à partir de (sept) 7 ans, qui organise, dirige et contrôle toutes les valeurs du pays et au dessus de tout, se trouve Sékou Touré, Responsable suprême de la Révolution.
Maurice Jeanjean Sékou Touré a mis en place un schéma de pouvoir absolu, poussant à l’extrême le schéma marxiste en inventant le Parti-Etat. Théoriquement le pouvoir appartient au peuple, entité floue et indéterminée, qui le délègue à Sékou Touré qui développe une logomachie révolutionnaire pour justifier son organisation.
Le schéma figurant en annexe 3 de mon livre décrit un système de pouvoir unique au monde. C’est un système totalitaire dans lequel Sékou Touré dit que le rôle primordial revient au peuple d’où provient tout le pouvoir. Le totalitarisme hitlérien reposait sur la race, celui de Staline sur les classes et Sékou Touré sur le peuple qui est la partie saine de la Nation. Sékou Touré détermine le peuple et donne des notes à chacun, étant donné que les plus mauvaises notes sont attribuées aux hauts fonctionnaires.
Guinéenews peut-on dire que Sékou Touré a instauré un régime clanique dont le noyau central était constitué de sa famille biologique et de sa famille par alliance procédant à l’élimination méthodique des éléments qui se trouvent sur les cercles concentriques que constituent les autres couches de la société ? Il a opéré des purges et fait éliminer des personnes appartenant à toutes les ethnies. Après les complots des différentes corporations (syndicats des enseignants, armée et commerçants etc…), en 1976 il a clairement indexé une des populations composantes de la Guinée dans le complot peul . Ce qui est aussi surprenant, c’est qu’il se sert des complots pour éliminer ses amis qui, à un moment donné, se sont opposés à lui comme l’ancien Ministre de l’Intérieur et fondateur des ballets africains, Fodéba Kéita, le Ministre des Affaires sociales, Madame Loffo Camara, l’épouse de l’écrivain Camara Laye, ou des personnes qui l’ont vu dans une situation embarrassante comme le général Noumandian Kéita, chef d’état-major qui est à l’origine de la création de l’armée guinéenne. Existe-il une logique à cette façon d’agir ? Parfois, on avance l’argument selon lequel Sékou Touré n’aurait pas toujours été au courant de certains agissements de ses frères, notamment Ismaël qui aurait ainsi profité de sa position pour régler ses comptes personnels. Un tel argument est-il plausible ?
Maurice Jeanjean Effectivement, à partir du complot de « la cinquième colonne », Sékou Touré a concentré le pouvoir autour de sa famille et de quelques compagnons inconditionnels comme Lansana Béavogui, Camara Damantang, Keita N’Famara.
Pour montrer l’importance de la famille, en 1979 il y a eu une brouille entre Sékou Touré et son frère Ismaël Touré et Sékou l’a déchu de ses titres dans le parti et dans le gouvernement. Le 4 juin 1979, à Faranah, le frère aîné Amara a présidé une réunion de famille pour les réconcilier. Le mystère demeure quant aux raisons qui l’ont amené à éliminer physiquement des compagnons très proches comme Keïta Fodéba. Mais un régime totalitaire doit générer des victimes, même si elles ne sont pas coupables, afin de faire régner la terreur sur la population. Quant à l’assertion selon laquelle Sékou Touré n’aurait pas été au courant des agissements de son frère, je n’y crois absolument pas. Les témoignages des victimes sorties vivantes indiquent qu’elles devaient aller remercier Sékou Touré de leur libération. Cela n’a pas empêché Ismaël de régler des comptes personnels. Rien n’échappait à l’œil de Sékou Touré. Comme il le dit à Diallo Telli qu’il reçoit deux heures avant de le faire arrêter : « il y a une qualité que tu dois m’accorder, c’est que jamais je ne me laisse surprendre ». Nous avons là une clef de son comportement : le meilleur moyen de ne pas se laisser surprendre consiste à prendre les devants.
Guinéenews J’ai été fasciné par la variété de vos sources. Deux m’ont particulièrement frappées, c’est « Horoya » et « les œuvres complètes » de Sékou Touré et ses discours.
Maurice Jeanjean Les nombreux discours de Sékou Touré publiés par Horoya et ses œuvres complètes en 30 (trente) volumes, sont indispensables à la compréhension du personnage et de son régime. Il est clair qu’on ne peut accorder aucun crédit au livre de Sidiki Kobélé Keïta « De complots contre la Guinée de Sékou Touré » qui ne se réfère à aucun moment à ces discours dans lesquels Sékou Touré expose son idéologie.
Guinéenews Dans votre livre vous ne parlez pas que de la vie politique, vous parlez aussi des rapports que Sékou Touré entretient avec les religions. Il est intéressant d’apprendre que Sékou Touré a acquis son titre qui va lui rester, Ahmed, lors d’un voyage en Egypte et que « son assiduité » vis à vis de l’Islam à partir des années 1970 s’explique pour des raisons d’opportunités politiques et surtout d’une « réal politique » pour s’attirer les fonds en provenance des Etats du Golfe pour faire face à la crise économique dans le pays. Ses rapports avec les autres réligions n’étaient pas du tout bons.
Maurice Jeanjean Un régime totalitaire ne peut supporter qu’à côté de la religion qu’il appelle Révolution, qu’il veut instaurer, existent d’autres religions qui ne peuvent que le contester. La religion est incompatible avec un système totalitaire car elle est à base de spiritualité et de réflexion. Sékou Touré s’en est pris à l’Islam et à la religion catholique dans les années 1960-1970. Si Sékou Touré a fini par se tourner vers l’Islam dans les années 1970, c’était pour sauver son régime qui était en crise profonde sur le plan économique et sur le plan de sa crédibilité idéologique. Constatant que la religion dominante en Guinée était l’Islam et que les musulmans guinéens étaient très attachés à leur religion, il décide de changer du tout au tout son discours idéologique. Au diable le marxisme qui n’avait pas séduit son peuple et qui avait donné des fruits amers. A la place, on fait appel à l’Islam et on accuse « Cheytane » d’être responsable de tous les maux.
Quant à l’économie, la Guinée a largement profité du pactole de l’Arabie Saoudite et des Etats du Golfe. En effet en 1973, la Guinée avait une très mauvaise réputation même auprès de l’Intelligentsia de gauche et l’économie guinéenne était au bord de la faillite. Sékou Touré a alors eu l’idée de substituer l’idéologie marxiste à l’idéologie islamiste. Il en tire avantage : le choc pétrolier a beaucoup enrichi les Etats du Golfe. Il y a vu la possibilité d’avoir accès à leur manne financière. Sékou Touré ne s’est par contre jamais attaqué aux églises protestantes d’obédience américaine.
Guinéenews Sur le plan économique, le domaine agricole relevait de la politique du parti qui a mis en place plusieurs plans quinquennaux qui se sont révélés infructueux par rapport à l’ambition affichée de parvenir à une auto suffisance alimentaire. Après chaque échec, sans reconnaître une quelconque erreur, on mettait en place de nouvelles structures comme les fermes agropastorales d’arrondissement (FAPA). Toutes ces politiques agricoles n’ont pas empêché le pays de connaître des situations difficiles rendant impératifs des aides d’urgence extérieures comme celles fournies par la FAO et des pays comme les Etats-Unis. Et pourtant, même les élèves, les étudiants et les militaires avaient une obligation de participation à cette politique agricole nationale. Comment analyseriez vous cette situation de la Guinée qui regorge de matières agricoles dans les années 1950 et dont le sol est très propice à plusieurs variétés de culture, se retrouve dans une presque pénurie alimentaire malgré une politique très volontariste en la matière ?
Maurice Jeanjean La politique agricole de Sékou Touré, et plus généralement sa politique économique, ont été incohérentes car faites d’improvisations, de foucades, sans études préparatoires. Sékou Touré s’est toujours méfié des cadres compétents et a fini par les éliminer. L’agriculture a souffert de la création du Franc Guinéen. Il existe en économie une maxime disant « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». C’est ainsi que les agriculteurs guinéens ont préféré écouler leurs produits sur les marchés extérieurs qui appartenaient aux zones monétaires du Franc ou de la Livre sterling plutôt que sur les marchés locaux. Le système de réquisition mis en place dans les 1970 a dissuadé le paysan de produire au delà de ses besoins. Enfin, il n’existait pas de structure permettant d’utiliser à grande échelle les tracteurs fournis par l’URSS. Les multiples réformes mises en place par Sékou Touré ont désorienté et démotivé le paysan guinéen.
Guinéenews: Vous parlez aussi de différents domaines de l’économie guinéenne, avant d’en venir au secteur minier, pouvez-vous brièvement nous présenter les grandes lignes des réformes monétaires et de la politique industrielle ?
Maurice Jeanjean La création du Franc Guinéen a été une grave erreur. Toute monnaie est basée sur des réserves d’or ou sur une économie développée. La Guinée ne disposait ni de l’une, ni de l’autre. La conséquence a été une inflation galopante et une dévaluation du F.G. Cette situation a nécessité plusieurs échanges de billets afin de diminuer la masse monétaire. Ces échanges ont donné lieu à de nombreux abus dont le peuple a été victime. Les prépondérants ont tiré leur épingle du jeu.
La politique industrielle comportait deux volets : d’une part, exploiter les ressources minières dont bénéficie la Guinée, d’autre part, créer des industries de transformation des produits agricoles et de production des biens nécessaires à la vie courante (meubles, cigarettes, tissus etc…)
En matière minière, le gouvernement guinéen a choisi la voie de la facilité en négociant l’exploitation des mines contre des royalties et n’imposant pas, à l’exception de Fria, la transformation sur place du minerai. Dans le cas de Boké ce fut une occasion perdue de voir s’implanter une 2ème usine d’alumine. Mais la situation de l’économie et des finances de la Guinée était catastrophique qu’il devenait urgent de percevoir des royalties.
Quants aux industries moyennes de transformation ou de production, elles fonctionnèrent toutes très en dessous de leurs capacités par manque de matières premières, défaut d’entretien et incompétence du personnel. Ces industries furent implantées en considération d’impératif politique plus qu’économique comme le montre l’implantation d’une usine d’huile dans l’île de Kassa où il fallait y transporter les produits qu’on devait transformer.
Guinéenews Les ressources minières constituent l’une des ressources les plus importantes de l’Etat. Dans votre ouvrage, vous établissez des catégories entre d’une part la bauxite et le fer et d’autre part les diamants et l’or. Quant à l’uranium, il n’a jamais été exploité.
Maurice Jeanjean Seule la bauxite a été exploitée dans les conditions que je viens d’indiquer. Le minerai de fer des Monts Nimba et Simandou a donné lieu à de nombreux projets qui n’ont jamais abouti. L’or relève d’une exploitation artisananle traditionnelle. Quant aux diamants, ils ressortent du mystère. La Guinée a nationalisé les revenus qui en étaient tirés. Sékou Touré a utilisé ces revenus comme fonds secrets pour entretenir sa police dont les comptes ne figurent jamais dans le budget et pour financer en Afrique les mouvements révolutionnaires d’opposition : Algérie, Caméroun, Angola, Guinéen Bissau.
Guinéenews Pour en venir à la bauxite, la Guinée avait l’ambition d’implanter une usine d’aluminium, qui finalement ne verra pas le jour. Vous même, vous avez participé à la création de l’usine d’alumine de Fria et depuis 1961, vous êtes chargé de l’évacuation de l’alumine de Fria. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de l’échec de cette usine et comment expliquez vous que malgré les mauvaises relations entre la France et la Guinée entre 1958 et 1977, la France à travers certaines de ses sociétés ait participé aux capitaux de l’industrie de la bauxite en Guinée ? Quelle place occupe la bauxite guinéenne aujourd’hui dans les transactions internationales ?
Maurice Jeanjean Globalement, Fria n’a pas été un échec. Ce fut même une réussite exceptionnelle compte tenu des conditions politiques, et un exploit technique. L’exploitation de Fria s’est révélée positive de 1960 à 1974, date à laquelle le gouvernement guinéen décida de transformer la Compagnie privée en Société d’économie mixte dans laquelle la Guinée détenait 49 pourcent du capital. Or l’apport de la Guinée était constitué par les gisements de bauxite qui appartenaient déjà aux actionnaires privés. A partir de cette date, le gouvernement guinéen exigea de Fria devenue Friguia une africanisation du personnel sans formation préalable, des investissements périphériques dans des domaines hors de l’activité alumine, comme dans l’agriculture, et imposa une taxe d’exportation contrairement aux accords contractuels. A partir de ce moment, l’usine de Fria ne fut plus compétitive. En revanche, la poursuite de l’activité de l’usine de 1965 à 1975, alors que les relations diplomatiques avaient été rompues entre la France et la Guinée, s’explique d’une part par l’intérêt des deux parties de maintenir l’usine en activité, d’autre part par la structure multinationale du capital Fria.
En 1961 l’usine Fria représentait 5,4 pourcent de la production d’alumine du monde occidental, et 6 pourcent de la capacité. En 2000 elle ne représentait plus que 1,28 de cette production, et 1,57 pourcent de la capacité. Pechiney et ses actionnaires occidentaux ont abandonné Fria pour le Franc symbolique en 1997. Après des Américains ont repris l’exploitation de l’usine et aujourd’hui ce sont des Russes ou des Ukrainiens. Quant à la bauxite, la production de la Guinée représentait 6,2 pourcent de la production mondiale en 1960 pour atteindre 15 pourcent en 2000 grâce à la mise en exploitation de Boké et Kindia. Les réserves de la Guinée constituent 1/3 des réserves mondiales. Mais beaucoup de ces gisements ne sont pas exploitables car se trouvent à l’intérieur comme Dabola et Tougué.
Compte tenu des atouts de la Guinée dans ce domaine, on pouvait espérer en l’implantation d’autres usines d’alumine et d’une usine d’aluminium. Le gouvernement guinéen, trop pressé d’engranger des royalties, n’a pas su négocier ces implantations. En outre, le climat politique régnant en Guinée a dissuadé les investisseurs. La mise en exploitation de ressources apporte ses gisements, et le pays utilisateur son savoir-faire, ses capitaux et des débouchés. Faute de quoi on reste à l’extraction du minerai brut comme pour la bauxite, ou la mise en sommeil de gisements comme pour le minerai de fer.
Guinéenews La politique étrangère était à la fois l’atout et le talon d’achille de Sékou Touré. Atout, dans la mesure où le monde constituait pour lui une tribune politique, qui lui a permis de s’ériger en panafricain, quelque soit le pays où il se rendait, il ne manquait jamais de démontrer son talent d’orateur et de défenseur de la cause africaine. La Guinée a d’ailleurs tenté de se confédérer au Mali et au Ghana, a apporté un soutien aux mouvements de libération des pays lusophones d’Afrique, et a même servi de base au PAIGC parti qui a lutté pour l’indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert dont le leader Amilcar Cabral est décédé en Guinée peu après l’agression des mercenaires portugais venus libérer leurs prisonniers en 1970 (Complot de la 5ème colonne). Talon d’achille, parce que les Etats avec lesquels la Guinée entretenait des relations tendues servaient de tribune à l’opposition guinéenne qui n’avait que l’extérieur pour s’exprimer et servait ainsi d’échos et de vitrine aux exactions commises par le régime. Dans cette catégorie, on peut citer trois pays avec lesquels la Guinée, a entretenu des relations passionnelles, il s’agit de la France, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Quel est votre commentaire sur le sujet ?
Maurice Jeanjean La politique étrangère de Sékou Touré s’est développé autour de trois axes principaux:D’un côté il a multiplié les tentatives de fédérations avec le Ghana, le Mali, la Sierra-Léone, le Libéria, la Guinée-Bissao. Toutes ont échoué, les chefs d’Etat de ces pays se méfiant de l’esprit dominateur de Sékou Touré. De même Sékou Touré a soutenu financièrement les mouvements révolutionnaires d’opposition dans plusieurs pays : Caméroun, Angola, Algérie, Cambodge, Guinée Bissau. Cette aide s’est faite au détriment du peuple de Guinée. Mais Sékou Touré en a tiré une réputation de Grand Révolutionnaire.
D’un autre côté, comme vous le dites, il a entretenu des relations tendues avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire qui accueillaient sur leur sol des milliers de Guinéens fuyant le régime de Sékou Touré. Les Chefs d’Etat de ces deux pays, Senghor et Houphouët-Boigny, ont toujours refusé de livrer à Sékou Touré les opposants guinéens dont il réclamait l’extradition.
Guinéenews S’agissant des relations entre la France et la Guinée, elles ont toujours été particulières. Mais dans votre ouvrage, vous décrivez un Sékou Touré inconstant, en cela qu’il fustige la France, de Gaulle et Foccart, les voyant derrière chaque complot contre son régime et en même temps, il n’a de cesse de s’attirer l’amitié de celui qu’on a qualifié de père des réseaux de la Françafrique ? : Vous décrivez l’évolution des relations entre la France et la Guinée, de la rupture de 1958 à la reprise de 1977 et après. Mais ce qui est intéressant de noter, c’est que malgré les mauvaises relations pendant la période 1958 à 1977, Sékou Touré a toujours entretenu une correspondance avec les chefs d’Etat français et les principaux hommes politiques français en charge des questions africaines ?
Maurice Jeanjean Les relations entre Sékou Touré et la France relèvent du dépit amoureux. Sékou Touré admire de Gaulle et juge positivement Jacques Foccart, mais il ne peut s’empêcher de les fustiger. L’affrontement du 25 août 1958 à Conakry aura eu d’énormes conséquences sur le développement de la Guinée. André Lewin rapporte que Sékou Touré lui a confié, à la suite d’un voyage officiel en Côte d’Ivoire en janvier 1980, qu’il avait mesuré pour la première fois, en constatant l’aisance du paysan ivoirien, ce que le NON de 1958 avait coûté à son pays.
Guinéenews Si la Guinée a eu des relations passionnelles et inconstantes avec certains Etats, il y a un avec lequel elle a toujours entretenu de très bonnes relations. Paradoxalement, ce n’est pas le pays qui partage son idéologie socialiste, l’URSS, mais plutôt les Etats-Unis d’Amérique. Sékou Touré a rencontré tous les locataires de la maison blanche qui se sont succédés de 1958 à sa mort, de Kennedy à Reagan. C’est d’ailleurs à Cleaveland, aux Etats-Unis, que le Responsable suprême de la révolution guinéenne s’est éteint le 25 mars 1984. Parlez-nous des relations ambivalentes de la Guinée avec ces deux super puissances ?
Maurice Jeanjean Dès la proclamation de l’indépendance, compte tenu de la rupture avec la France, Sékou Touré s’est tourné vers l’URSS et les pays du Bloc soviétique dont l’idéologie correspondait à ses tendances présentes. Mais, en réaliste, il gardait un contact étroit avec les Etats-Unis. Après avoir été déçu par ses relations avec l’URSS, Sékou Touré se tourna de plus en plus vers les Etats-Unis, tout en proclamant dans ses discours son anticolonialisme et son anti-capitalisme. Il s’agissait pour lui d’une question de survie, les Etats-Unis ne lui ayant jamais ménagé leur aide. C’est là toute l’ambiguïté de Sékou Touré, qui se voulant Révolutionnaire pur et dur, n’a dû la survie de son régime qu’à l’aide de puissances capitalistes : les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe persique entre autres.
Guinéenews A la mort de Sékou Touré, l’armée qui a pris le pouvoir, avait voulu balayer son règne en liquidant plusieurs dignitaires du régime et en emprisonnant son épouse. Mais depuis quelques années, on assiste à sa réhabilitation progressive comme le montre plusieurs institutions ou symboles de la République qui portent le nom du 1er président de la Guinée ou les symboles de son régime. Comment interprétez-vous cette réhabilitation de la part d’un régime qui l’avait vilipendé ?
Maurice Jeanjean En liquidant physiquement, un an après leur prise de pouvoir, les dignitaires de l’ancien régime, les militaires ont privé la Guinée du procès qui aurait permis d’expurger le passé et de rebâtir la Guinée sur de nouvelles bases. La raison en est peut être que les membres de la nouvelle équipe se sentaient impliqués dans l’ancien régime.
Le régime mis en place par les militaires est un régime de non droit et de prévarication dont souffre au premier chef le peuple de Guinée. Le régime n’a pas apporté à la Guinée l’Etat de droit et les avancées économiques. Dans ces conditions, se développe une nostalgie du passé et conséquemment une réhabilitation de l’ancien régime. Le même processus se développe en Russie et dans les républiques qui appartiennent à l’URSS, où on se réfère à la « bolchevita » (par référence au fils de Fellini « la dolche vita ») en se retournant vers le passé pourtant marqué par des purges staliniennes.
Guinéenews Une dernière question, avez-vous un commentaire sur la situation politique et économique actuelle de la Guinée ?
Maurice Jeanjean Elle est à mes yeux catastrophique. Un article paru sur Internet indiquait récemment que le Premier Ministre avait mis en demeure le Directeur des impôts et le Directeur des Douanes de lui verser une somme forfaitaire, considérant sans doute qu’il n’était pas en mesure de faire appliquer les impôts et les droits de douane prévus par la loi et votés par le parlement. Une telle situation de non droit ne peut que s’étendre à toute la population. Des témoignages récents de Guinéens ayant parcouru incognito la Guinée confirment ce jugement. Tout est à reconstruire sur le plan du droit, comme de l’économie, de l’enseignement, de la santé. C’est un immense chantier où chaque Guinéen peut apporter sa pierre.
Guinéenews Merci Monsieur Maurice Jeanjean.
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