Editions L'Harmatan. Paris. 2005. 232 pages
Sékou Touré naît à Faranah
en Haute Guinée entre
1918 et 1922, d'une famille modeste. Selon l'un de ses biographes les plus sérieux,
Ibrahima
Baba Kaké 1, il descendrait par sa mère de
l'Almamy
Samori,
qui serait son arrière grand-père Cette ascendance est controversée,
de même que la date de sa naissance. Toujours est-il que Sékou Touré sut
exploiter à la veille de l'indépendance cette ascendance pour asseoir
sa légitimité. Il souligne que la Guinée retrouve le 28 septembre
1958 son indépendance, soit 60 ans après ( à un jour près
) la capture de Samori par
les militaires français le 29
septembre 1898. En septembre 1968 Sékou Touré obtient du Gabon et
de la Mauritanie le rapatriement des restes de l'Almamy Samori Touré (1830-1900)
et d'Alpha
Yaya Diallo (1855-1912) qui sont érigés
en héros
nationaux.
Il connut l'enfance ordinaire des jeunes Malinkés, suivant les cours de
l'école coranique, puis vers 8 ans de l'école rurale de Faranah pendant
4 ans, et vers 12 ans de l'école régionale de Kissidougou pendant
2 ans qui le conduisent au certificat d'études primaires De cette période
on peut retenir que sa formation religieuse musulmane fut sommaire. Il n'affichera
son attachement à l'Islam que dans les années 1970-1980, et cela à des
fins politiques et économiques En revanche, Sékou Touré marque
dès cette époque son attachement à l'histoire africaine et à ses
héros Bien que les différentes sources donnent des versions controversées
sur son comportement scolaire, il en ressort que Sékou Touré faisait
preuve d'un esprit contestataire. Il ne fut pas admis à l'Ecole Primaire
Supérieure Camille Guy de Conakry et fut orienté vers l'Ecole professionnelle
Georges Poiret en 1936. Sékou Touré se sentira toujours humilié de
n'avoir pas été reçu à l'EPS. Il en rendra responsable
son maître d'école Fodé Bokar Maréga. A cette occasion
apparait un autre trait du caractère de Sékou Touré, l'esprit
de rancune, qui l'amènera à faire exécuter en 1971 le fils
de son maître, le Docteur Maréga.
Complexé par l'origine modeste de sa famille — son père était
bouvier, plus tard boucher —, frustré par ses échecs scolaires
qui le tiennent éloigné de l'EPS de Conakry et de l'Ecole William
Ponty à Dakar où sont formés les cadres africains d'avant
les indépendances, Sékou Touré nourrira toute sa vie une haine à l'encontre
des fils des grandes familles, principalement celles des Peuhls et des intellectuels
et diplômés. Il utilisera les complots vrais ou inventés pour
les éliminer physiquement. On pourrait d'ailleurs trouver dans le fin fond
de certaines personnalités de l'entourage de Sékou Touré des
motivations identiques : chez son demi-frère Ismaël Touré, qui
n'a pas accepté de n'être que diplômé d'une école
de météorologie, ou chez Béhanzin, le théoricien du
régime, qui n'ayant jamais eu son agrégation de maths, a mis son échec
sur le compte du racisme.
Finalement exclu de l'Ecole Georges Poiret, Sékou Touré entre comme
commis aux écritures à la compagnie du Niger français
En 1944 Sékou Touré devient commis des PTT et participe à un
groupe d'études communistes. Profitant de la possibilité qui est
offerte aux ressortissants de l'Union Française de créer des partis
politiques ou des syndicats, Sékou Touré fonde un syndicat affilié à la
CGT 2 et s'en fait élire secrétaire général.
Dès ce moment, Sékou Touré laisse apparaître ce qui
sera sa stratégie d'accès au pouvoir sous le régime colonial.
D'une part il tire le maximum de pouvoir des mesures de plus en plus libérales
que la République accorde aux Territoires d'Outre-Mer 3 : parti politique,
syndicat, code du travail, loi-cadre. D'autre part il se place systématiquement
aux avant-postes et postule au premier rang des organisations auxquelles il adhère
ou qu'il crée. En 1946 il participe à Paris au congrès de
la CGT. D'aucuns disent qu'il profite de ce voyage pour se rendre à Prague
Il est certain qu'il réalisera plusieurs voyages dans les pays de l'Est.
Il se lance, à la tête de son syndicat, dans une série de revendications.
Il organise du 20 décembre 1945 au 4 janvier 1946 une grève de la
poste qui paralyse les communications téléphoniques et se termine
par la victoire des grévistes. En 1946 il devient comptable du Trésor
et crée un syndicat des trésoreries. En 1947 il soutient la grève
des cheminots qui touche toute la fédération d'AOF et se termine
par la victoire des cheminots. Il devient secrétaire général
de l'Union des Syndicats CGT de Guinée, et en octobre 1951 secrétaire
général du Comité de coordination des syndicats CGT d'AOF.
Il mène parallèlement une activité hors de la Guinée,
signe l'appel de Stockholm, se rend en 1950 au Congrès Mondial de la Paix à Varsovie
où il est élu membre du présidium, et participe le 1er mars
1951 à Berlin aux assises de ce Conseil. Sa réputation commence à dépasser
les frontières de la Guinée et même de l'Afrique. Rien n'arrête
sa boulimie de pouvoir. Déclenchant une grève pour l'augmentation
du SMIG, il est emprisonné du 11 au 14 juin 1950. Devant les manifestations
populaires le gouverneur Roland Pré le fait libérer.
Muté au Niger, il refuse de rejoindre son poste et démissionne. Révoqué en
janvier 1951 de l'administration coloniale, il devient syndicaliste à plein
temps. Il déclenche plusieurs grèves pour obtenir le vote puis l'application
du Code du Travail en Afrique. La plus marquante est celle du secteur privé qui
dure 72 jours à partir de septembre 1953. Le Gouverneur Général
d'AOF Bernard Cornut-Gentille doit céder. Cette grève fait partie
des grandes heures de l'histoire du PDG et de son secrétaire général,
Sékou Touré. Horoya du 16 novembre 1974 célèbre ainsi
le rôle de Sékou Touré: « Cette grève atteste
que ce sont les masses laborieuses qui font l'Histoire, décident de sa marche … Mais
il lui a fallu un guide, un stratège et un homme d'action en la personne
du camarade Ahmed Sékou Touré qui, dans sa position de Secrétaire
Général du PDG et Secrétaire Général de la CGT,
a imprimé à l'action parfois spontanée des masses un caractère
organisé et conscient ».
Le succès de cette grève hisse Sékou Touré au rang
de « figure africaine » Voilà, résumé en quelques
phrases, le rôle dévolu à Sékou Touré dans la
marche historique de la Guinée. Sékou Touré, formé par
le syndicalisme, y restera attaché jusqu'à sa mort, même si
le syndicat ne devient, sous l'indépendance, qu'une courroie de transmission
du PDG. Le 23 mars 1984, soit 3 jours avant sa mort, Sékou Touré préside à Conakry
une conférence des syndicats africains.
Dans le Réveil du 31 mars 1947, Sékou Touré place le syndicalisme
plus haut que la politique : « Le syndicalisme est l'école de la lutte … La
force est dans la masse … Servons-nous de notre masse pour avoir la force.
La politique syndicale a quelques avantages sur la politicaillerie locale. Au moment
où la politique vous dressera les uns contre les autres, le syndicalisme
au contraire vous unira pour, non pas comme la politique vous enrichir de mots,
de rêves, d'illusions, mais pour vous remplir le grenier, le porte-monnaie
et le ventre ».
Il faut souligner que Sékou Touré écrit ces mots avant d'avoir
sollicité un quelconque mandat politique.
Parallèlement à son activité syndicale, Sékou
Touré se
lance dans la politique : il sait par sa formation marxiste que c'est là que
se trouve le vrai pouvoir. Dès 1945 il milite dans la mouvance communiste.
Il se trouve à la tête d'un mouvement politique l'Union Patriotique,
qui s'affilie à une organisation communiste le Front National, qu'il ne
faut pas confondre avec le parti actuel de Jean-Marie Le Pen. Il y joue un rôle
actif, mais n'arrive pas à se faire désigner comme candidat à la
députation au Parlement français. Il participe à Bamako, en
octobre 1946, au Congrès constitutif du Rassemblement Démocratique
Africain (RDA) sous l'égide de Félix Houphouët-Boigny. Ce parti
réussit à présenter des candidats à la députation
dans tous les territoires d'AOF et d'AEF, et fait élire 11 députés
au Palais Bourbon qui s'apparentent au groupe parlementaire communiste.
Le 14 mai 1947 il crée avec un groupe d'étude marxiste et des groupements
ethniques 4 le PDG, Parti Démocratique de Guinée,
section territoriale du RDA, qui va devenir rapidement l'instrument de son pouvoir.
Le premier secrétaire
général en est Madeïra Keïta, d'origine malienne,
fonctionnaire de l'Ifan 5, qui jouit d'un très grand prestige; mais muté au
Dahomey, les conditions familiales l'amènent à accepter cette nomination.
Sékou Touré a désormais le champ libre : il se fait élire
en 1952 secrétaire général, après qu'il ait radicalisé la
doctrine du parti et éliminé les membres non révolutionnaires
et les groupes ethniques Sékou Touré occupera ce poste clef jusqu'à sa
mort en 1984. Sékou Touré détient maintenant les armes des
pouvoirs syndicaux et politiques, car « l'action syndicale a toujours été inséparable
de l'action politique, sa portée a toujours dépassé la limite
des revendications économiques et sociales pour déboucher sur les
revendications politiques Ces deux actions sont inséparables puisque partout
nous nous trouvons en face du seul et même adversaire, le colonialisme dont
la défaite assurera à tous le riz, la justice, l'égalité ».
Sékou Touré est suffisamment réaliste pour participer avec
son Parti aux élections aux assemblées territoriales et nationales.
En août 1953 il se fait élire conseiller territorial de Beyla, seul
opposant dans une assemblée dominée par les partis modérés.
Il s'agit là de son premier mandat politique. En juin 1954, profitant d'une élection
législative partielle à la suite du décès de Yacine
Diallo, il se présente à la députation. Il est battu par Barry
Diawadou et dénonce haut et fort le trucage de l'élection. Sékou
Touré n'oubliera pas cet échec et le fera payer plus tard chèrement à son
concurrent heureux qui disparaîtra dans un des nombreux « complots »,
celui de 1969
Tirant les enseignements de cet échec, Sékou Touré sait que
les élections se gagnent sur le terrain. Il va déployer tous ses
talents d'agitateur et d'organisateur, et jouer sur plusieurs cordes. Le PDG met
en place dans chaque quartier de ville et chaque village une section selon le modèle
du Parti Communiste, et crée une structure pyramidale sur le principe du
centralisme démocratique. Les mots d'ordres sont transmis aux sections par
le Bureau Politique. Le PDG développe à tous les niveaux une propagande
jamais égalée en Guinée, allant des démonstrations
de rue à la formation des électeurs illettrés. En outre, l'arrivée à Dakar
de Bernard Cornut-Gentille comme Haut-commissaire de l'AOF en remplacement de Paul
Béchard modifie la position de l'administration vis-à-vis de Sékou Touré.
Il apparaît moins dangereux dans le système qu'en dehors. Selon Georges
Chaffard, « Sékou Touré a coûté cher, notamment
lorsqu'on a voulu le persuader d'opérer la scission de la CGT d'AOF pour
créer une centrale autonome africaine On ne peut même pas dire que
son ralliement au « système » ait été rentable.
Car au lieu de s'enrichir personnellement, et donc de se compromettre, le Guinéen
a utilisé les enveloppes de fonds secrets pour développer l'organisation
de son parti. » Là encore, Sékou Touré, opportuniste
quand il le faut, profite au maximum de la situation, échappant à toute
mainmise.
Enfin le PDG, jouant un double jeu, attise les rivalités ethniques, lançant
des commandos Soussous et Malinkés contre les Peuhls, tout en prêchant
le dépassement des ethnies et en cherchant à s'attirer les voix des
classes pauvres du Fouta-Djalon. Du 29 septembre au 5 octobre 1956,
profitant du changement de Gouverneur de Guinée, Jean Ramadier succédant à Charles
Bonfils, le PDG fomente des émeutes qui font 8 morts et 263 blessés.
Un système de terreur est méthodiquement mis en place pour décourager
les opposants et rallier les hésitants. Comme le déclare le thuriféraire
du régime Sidiki Kobelé Keïta : « Ses commandos (
du PDG ) dressent des barricades, procèdent à des contrôles
sévères,
exigeant la carte du PDG pour démasquer les provocateurs … Dès
lors, la terreur populaire est organisée : la réaction est prise
de panique ». Le ver est dans le fruit : cette méthode de gouvernement
perdurera tout au long du « règne » de Sékou Touré.
Nous verrons plus loin le rôle joué par les complots. Ses adversaires,
groupés au sein du BAG 7, sont laminés. La route
est libre pour l'homme politique Sékou Touré. Il se fait élire
le 2 janvier 1956 avec son camarade du PDG Diallo Saifoulaye député au
Parlement français, le 3è siège revenant à Barry Diawadou.
Comme le dit Ibrahima Baba Kaké 8 : « En 1956 le syndicaliste Sékou
Touré a définitivement réussi à faire la courte échelle
au leader politique » Sékou Touré continuera à jouer
sur ces deux tableaux qu'il considère comme complémentaires.
En février 1956 il crée la CGTA, Confédération Générale
des Travailleurs Africains, conformément à la décision prise
par la fraction majoritaire de la CGT AOF de couper tout lien organique avec la
CGT française. Selon les apparences, cette rupture avec un syndicat d'obédience
communiste apparaît comme le ralliement à une ligne modérée
En réalité, son objectif est la mainmise sur ce syndicat en refusant
notamment le principe d'incompatibilité des responsabilités syndicales
et politiques. Sékou
Touré, comme toujours, veut rester maître
du jeu.
L'entrée de Sékou Touré au Parlement français coïncide
avec la mise en discussion du projet de loi-cadre, dite aussi loi Defferre, qui
sera finalement votée en juin 1956. Sékou Touré intervient
sur de nombreuses questions, notamment en matière sociale. Il insiste particulièrement
sur l'égalité absolue des conditions de recrutement , d'avancement
pour tous les fonctionnaires d'origine métropolitaine ou d'origine locale.
La Liberté, l'organe du PDG, donne un grand retentissement à ses
actions qui sont parfois couronnées de succès comme dans le cas des
congés payés. Mais l'intérêt de Sékou Touré se
porte au premier chef sur la loi-cadre. Bien qu'il en mesure les limites, la métropole
se réservant les questions de défense, de police, de monnaie, de
justice et de diplomatie, et la République demeurant indivisible, Sékou
Touré y voit un premier palier vers l'indépendance. La Gold Coast,
qui deviendra le Ghana en mars 1957 n'est-elle pas engagée sur cette vole
après l'autonomie obtenue le 1er janvier 1956 grâce à un autre
leader charismatique, Kwame Nkrumah, que Sékou Touré rencontre à Kankan
en avril 1957.
Son action immédiate porte sur la préparation des prochaines élections
communales et territoriales de fin 1956 et début 1957 qui, pour la première
fois en Afrique, seront ouvertes à tous les citoyens majeurs. L'objectif
pour le PDG est d'éliminer les deux partis concurrents le BAG de Barry Diawadou
et le MSA 9 de Barry Ibrahima dit Barry III, afin de contrôler le pays au
niveau des communes et d'obtenir une large majorité à l'Assemblée
territoriale, d'où sera issu le gouvernement prévu par la loi-cadre.
Le 18 novembre 1956, le PDG emporte la majorité des communes, Sékou
Touré conquérant la mairie de Conakry. En mars 1957, le PDG fait élire
57 de ses membres sur 60 à l'Assemblée territoriale.
Notes
1. Sékou Touré, le héros et le tyran.
2. CGT Confédération Générale des Travailleurs, syndicat
français d'obédience communiste.
3. Les territoires d'Afrique Noire de la France étaient organisés
en deux fédérations : l'AOF, Afrique Occidentale Française,
et l'AEF, Afrique Equatoriale Française, auxquelles il convient d'adjoindre
Madagascar.
4. Le Comité de Basse-Guinée, l'Union du Manding pour la Haute-Guinée,
l'Amicale Gilbert Vieillard pour le Foutah-Djalon, et l'Union Forestière
pour la Forêt
5. Institut Français d'Afrique Noire
6. Chaffard Georges Les carnets secrets de la décolonisation, tome 2
7. BAG : Bloc Africain de Guinée
8. Op. cit. note 5
9. Mouvement socialiste africain.
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