Editions L'Harmatan. Paris. 2005. 232 pages
Le général de Gaulle, pressenti par le Président de la
République
René Coty, forme un gouvernement qui est investi le 1er
juin 1958 par l'Assemblée
Nationale. Considérant les circonstances d'arrivée au pouvoir du
Général de Gaulle, les députés africains divisent leur
vote sans tenir compte de leur appartenance à un parti: onze se prononcent
pour l'investiture, dix-sept s'abstiennent, un est excusé. Les trois députés
de Guinée — Sékou Touré, Saifoulaye Diallo, Diawadou
Barry — se comptent parmi les abstentions. Dans le nouveau gouvernement, Houphouët-Boigny est
nommé ministre
d'Etat, et Bernard Cornut-Gentille (ancien Haut Commissaire en AOF) ministre de
la France d'Outre-mer.
La première décision du Général de Gaulle est de soumettre
au vote des Français et des peuples d'outre-mer une nouvelle constitution
qui fixera notamment les institutions associant la métropole et les territoires
d'outremer. Chez les députés africains, le principal débat
porte sur l'organisation future des territoires, certains dont Senghor et Sékou
Touré réclamant le maintien des anciennes Fédérations,
d'autres dont Houphouët-Boigny défendant l'option territoriale. L'élaboration
de la constitution va connaître trois phases ; préparation d'un avant-projet,
discussion de cet avant-projet par le Comité consultatif constitutionnel,
et adoption par le gouvernement du projet définitif. Nous n'aborderons que
les grandes lignes de ces débats, notre intérêt se portant
sur le rôle qu'y a joué Sékou Touré.
Le groupe d'experts présidé par Michel Debré présente à un
comité interministériel dont fait partie Houphouët-Boigny un
avant-projet qui est discuté en conseil des ministres et adopté le
28 juillet. Ce projet s'en tenait à l'autonomie, et laissait à chaque
territoire l'option d'adhérer à la Fédération proposée
par la France, groupé ou non, ce qui laissait la porte ouverte au maintien
des Fédérations d'AOF et d'AEF, mais non une garantie pour leur avenir.
Ce projet ne présentait aucun progrès déterminant par rapport à la
loi-cadre.
Au même moment se tiennent en Afrique les congrès de plusieurs partis.
Le congrès constitutif du Parti du regroupement africain (PRA) à Cotonou
du 25 au 27 juillet est marqué par des positions extrêmes. On y voit
les deux leaders guinéens modérés, Barry III pour les socialistes
et Barry Diawadou pour le BAG se rallier à la majorité « révolutionnaire » qui
prône l'indépendance immédiate et la création d'une
communauté africaine progressiste avec l'aide de la France.
Devant le 4ème congrès du PDG réuni à Conakry du 5
au 8 juin, Sékou Touré déclare: « Nous ne renoncerons
pas à notre indépendance, nous ne renoncerons pas à notre
liberté » et propose l'autonomie interne, la création d'Etats
fédéraux africains AOF, AEF, Madagascar, et la formation entre les
Etats et la France d'une Communauté francoafricaine dotée d'un gouvernement
fédéral et d'un parlement fédéral. Ce programme reste
modéré
Le 28 juillet 1958 le gouvernement français adopte l'avant-projet constitutionnel.
Les leaders africains sont dans leur ensemble très critiques Senghor déclare: « L'avant-projet,
par son vague et sa confusion, apparaît contraire à toute la tradition
juridique et constitutionnelle française, à l'esprit cartésien.
Nulle part il n'est parlé du droit à l'autodétermination.
En conclusion, c'est un recul ».
Devant l'Assemblée territoriale le 27 juillet 1958 Sékou Touré expose
: « Tout projet de Constitution qui ne mettra pas fin délibérément à la
vieille et impossible politique d'assimilation et d'intégration, ne reconnaitra
pas aux peuples des Territoires d'outre-mer le droit à l'indépendance,
et qui n'affirmera pas le principe de l'égalité des peuples fera,
de notre part, l'objet d'un rejet unanime et ferme ».
Nous entrons dans la deuxième phase, qui est la discussion de cet avant-projet
par le Comité Consultatif Constitutionnel, composé de 35 membres.
Houphouët-Boigny en fait statutairement partie en tant que ministre d'Etat
Il réussit, malgré les démarches du ministre de la FOM Comut-Gentille
qui tente une ultime intervention auprès du Général de Gaulle, à écarter
Sékou Touré de cette instance. Houphouët-Boigny a désormais
le champ libre pour faire prévaloir ses vues: il prône une indépendance à terme
dans le cadre de chaque territoire, ce qui écarte toute idée de Fédération
d'AOF ou d'AEF. Pour éclairer sa position, il déclare: « Rassembler
la misère avec la misère ne fait qu'accroître le champ de la
misère »
Une intense activité politique va se développer au cours des deux
mois précédant le référendum, tant au sein des partis
africains PRA, RDA, qu'en celui du comité consultatif Houphouët-Boigny,
ayant imposé ses thèses auprès du Général de
Gaulle, va tenter de les faire entériner par son parti en réunissant
le 3 août à Paris les secrétaires généraux de
toutes les sections territoriales du RDA. L'option territoriale est adoptée
en dépit des réserves de Sékou Touré Le point essentiel
est le refus de l'indépendance immédiate avec possibilité d'évolution
ultérieure après consultation de tous les territoires et sans rupture
de la coopération franco-africaine. Une délégation du RDA
est reçue le 5 août par le Général de Gaulle. C'est à Sékou
Touré qu'incombe le soin de présenter les dernières thèses
du RDA. Il accomplit sa mission loyalement mais à son corps défendant
pour sauver l'unité du RDA.
Sékou Touré, furieux du rôle qu'on lui a fait jouer, rentre
en Afrique Lors de l'escale de Dakar, il est informé de la demière
déclaration du Général de Gaulle devant le Comité consultatif
: « Bien entendu, et je le comprends, on peut avoir envie de sécession.
Elle impose des devoirs Elle comporte des dangers. L'indépendance a ses
charges. Le référendum vérifiera si l'idée de sécession
l'emporte. Mais on ne peut concevoir un territoire indépendant et une France
qui continuerait de l'aider ».
Sékou Touré, fortement choqué par la menace ainsi brandie
y répond le lendemain: « Mon amour-propre pour la dignité de
l'Afrique a été choqué. On nous dit que nous pouvons prendre
l'indépendance, mais que ce sera avec toutes ses conséquences. Eh
bien, je réponds, moi, que ses conséquences ne sont pas seulement
africaines Elles peuvent être aussi françaises. Si le texte constitutionnel
ne comporte pas le droit à l'autodétermination et à l'indépendance,
même si tous les territoires étaient d'accord pour l'adopter, la Guinée
rejetterait ce projet »
Dès lors le processus historique va s'accélérer. Le comité constitutionnel
adresse le 14 août au Général de Gaulle le texte qu'il vient
d'adopter, qui reste proche de celui qui lui avait été remis, mais
cependant corrigé par deux amendements importants. Le premier accorde à tout
territoire ayant voté Oui au référendum le droit d'obtenir
plus tard son indépendance sans sécession avec la France. Le second
laisse la possibilité aux territoires de se grouper, donc de se constituer
en fédération, mais sans institutionnaliser cette option. De Gaulle
accepte le 19 août d'introduire ces deux amendements dans le projet de constitution
Cela répond aux vœux de Sékou Touré, mais ne vient pas
de son initiative. Désormais le débat va se personnaliser et se transformer
en un combat d'« ego »
De Gaulle ne dévoile pas officiellement les modifications qu'il vient d'accepter
et entend en faire la surprise lors du discours qu'il doit prononcer à Brazzaville
le 23 août 32 lors de la tournée africaine qu'il entreprend du 20
août au 1er septembre. Débuté à Tananarive, le voyage
se poursuit à Brazzaville et Abidjan. De Gaulle y reçoit un accueil
triomphal et chaleureux. A Madagascar il annonce, pointant du doigt le palais de
la Reine Ranavalona démise il y a 60 ans, que « demain l'île
sera de nouveau un état, comme vous l'étiez quand le Palais de vos
rois était habité » Mais c'est à Brazzaville qu'il
prononce la phrase capitale: « Mieux encore à l'intérieur de
cette communauté, si quelque territoire se sent au bout d'un certain temps
en mesure d'exercer toutes les charges de l'indépendance, eh bien il lui
appartiendra d'en décider par son Assemblée élue. Après
quoi la communauté prendra acte et un accord règlera les conditions
de transfert entre ce territoire qui prendra son indépendance et suivra
sa route, et la communauté, elle-même. Je garantis d'avance que dans
ce cas non plus la métropole ne s'y opposera pas ».
L'étape suivante est Conakry qui n'était pas prévue initialement.
Elle est décidée au dernier moment sur l'insistance du ministre de
la FOM Bernard Cornut Gentille qui a mis en selle Sékou Touré lorsqu'il était
gouverneur général d'AOF de 1951 à 1956 et pense pouvoir influencer
sa décision De Gaulle arrive à Conakry le 25 août, en fin d'après-midi.
L'accueil est chaleureux et délirant Le PDG a mobilisé toute la population
de Conakry qui, de l'aéroport au palais du Gouverneur, acclame le général
en scandant « sily, sily, sily » qui signifie éléphant
en soussou, et qui est à la fois l'emblème du PDG et la personnification
de Sékou Touré. De Gaulle pense que cet enthousiasme s'adresse à sa
personne. C'est le début d'une journée de dupes où chacun
prêtera à l'autre
des pensées cachées.
La confrontation aura lieu à l'Assemblée territoriale où de
Gaulle et Sékou Touré se rendent à pied. Sékou Touré prononce
un discours de tribun , haranguant la foule
et ignorant superbement le Général
de Gaulle. Il lance des mots chocs: « Nous préférons la pauvreté dans
la liberté à la richesse dans l'esclavage » 3 ou
encore « Nous
ne renoncerons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime
et naturel à l'indépendance ». De Gaulle est fortement blessé par
cette charge que l'accueil qui lui a été réservé jusqu'alors
ne laissait pas prévoir. Il
déclare: « Il n'y a pas de raison
pour que la France rougisse en rien de l'oeuvre qu'elle a accompli ici avec les
Africains », et poursuit: « Cette communauté, la France la propose;
personne n'est tenu d'y adhérer. On a parlé d'indépendance,
je dis ici plus haut encore qu'ailleurs que l'indépendance est à la
disposition de la Guinée. Elle peut la prendre, elle peut la prendre le
28 septembre en disant « Non » à la proposition qui lui est
faite, et dans ce cas je garantis que la métropole n'y fera pas obstacle
Elle en tirera, bien sûr, des conséquences, mais d'obstacle elle n'en
fera pas et votre territoire pourra comme il le voudra et dans les conditions qu'il
voudra, suivre la route qu'il voudra ». Le général s'en retourne
au Palais, furieux jusqu'à oublier son képi à l'Assemblée.
Les commentateurs de cette j ournée, journalistes, historiens, hommes politiques,
ont beaucoup glosé sur la portée de cet événement.
Certains ont avancé que la partie était jouée d'avance, chacun
des protagonistes ayant pris sa décision: Sékou Touré étant
pour le Non, et de Gaulle refusant de faire plus de concessions, et considérant
qu'un Non guinéen était préférable à un Oui
qui porterait en lui beaucoup d'ambiguïtés.
De son côté Sékou Touré, convaincu que le Sénégal
et le Niger choisiront le Non, rédige un discours très virulent,
indiquant la volonté de la Guinée de choisir l'indépendance.
Une commission du PDG chargée d'examiner ce discours en atténue les
termes provocateurs. Du côté français, le discours a été communiqué au
ministre de la FOM Cornut-Gentille et au gouverneur de Guinée Mauberna.
Ils l'examinent avec Gabriel d'Arboussier et tentent de persuader Sékou
Touré d'en atténuer les effets et d'assouplir certains passages.
Ils soulignent également le droit à l'indépendance accordé par
le Général de Gaulle dans son discours de Brazzaville Rien ne peut
faire fléchir Sékou Touré. Quoi qu'il en soit, c'est plus
le ton dans lequel il est prononcé que les termes mêmes du discours
qui choque le Général de Gaulle.
D'autres commentateurs estiment que ce discours qui a été l'occasion
d'affrontement de deux personnalités qui ne se connaissaient pas, a été à l'origine
de la rupture. Dans Les carnets secrets de la colonisation, tome 2, Georges Chaffard
35 ne déclare-t-il pas « Voilà. En une demi-heure, ce 25 août
1958, le sort des relations francoguinéennes vient de se jouer — sur
des humeurs — sur des fautes de psychologie — sur des impolitesses
Le vieux président directeur-général de la « Franco-Africaine » arrivait
avec de bonnes intentions. Le jeune « meneur » de la CGT locale l'a
exaspéré par son agressivité, par l'impudence avec laquelle
il avait préparé sa « claque » aux alentours de la salle ».
Dès son retour au Palais du Gouverneur, de Gaulle déclare à M.
M. Cornut-Gentille, Messmer et Mauberna : « Messieurs, voilà un individu
avec lequel nous ne pourrons jamais nous entendre. Nous n'avons plus rien 'à faire
ici. Allons, la chose est claire: le 29 septembre au matin, la France s'en ira »,
et ajoute « La Guinée, Messieurs, n'est pas indispensable à la
France, qu'elle prenne ses responsabilités ». A la réception
donnée dans la soirée au Palais du Gouverneur, qui réunit
toutes les personnalités africaines et européennes de la politique
et de l'économie de la Guinée, de Gaulle se montre moins abrupt dans
ses propos. Il déclare dans un aparté à l'un des dirigeants
de la Compagnie Fria: « J'espère que la Guinée votera « oui »,
mais ce « oui » sera prononcé avec une équivoque sur
sa portée véritable. Il faut que vous sachiez que le Gouvernement
ne fera pas ce qu'ils voudront, qu'il fera ce que la France voudra, j'y veillerai
moi-même personnellement, et on ne fera même pas ce que vous voudriez ».
Les autres personnalités présentes, MM. Cornut-Gentille, Messmer,
Foccart, estiment que les choses peuvent encore s'arranger.
Quant à Sékou Touré, il se veut rassurant vis-à-vis
des représentants de la Compagnie Fria et des Bauxites du Midi. Il n'écarte
pas à ce moment-là de voter « oui » si le Général
de Gaulle fait droit à ses deux revendications :
limiter la liste des questions réservées à la Communauté en
excluant principalement la Justice, les Postes et télécommunications,
et le contrôle des matières stratégiques
s'engager à respecter pleinement l'autonomie interne des territoires.
Le mois qui sépare cette visite du référendum
verra de nombreuses concertations à plusieurs niveaux. Dans la nuit du 27
au 28 août, à Dakar,
le ministre de la FOM Cornut-Gentille, jouant de l'empire qu'il croyait avoir sur
Sékou Touré depuis son passage comme Haut-Commissaire en AOF, a essayé sans
succès de le rallier au projet constitutionnel. Jacques Foccart, présent à Conakry,
raconte qu'il n'avait pu s'entremettre dans ce débat ayant reçu à Conakry
un message de Paris l'informant qu'un attentat contre le Général
de Gaulle devait avoir lieu à Alger où il était prévu
qu'il devait se rendre après sa tournée africaine. Cela avait mobilisé toute
son énergie et tout son temps.
Au lendemain de cette journée historique, Sékou Touré mesure
soudain les conséquences du NON et estime nécessaire de justifier
son choix auprès des militants du PDG, des citoyens guinéens et des
milieux économiques français. Dès le 29 août, Sékou
Touré tient un meeting au cinéma Vox. Il y développe une dichotomie
entre la France et le gouvernement du Général de Gaulle « Nous
avons toujours dit « oui » à la France et nous le dirons sans
honte parce que nous séparons la France d'une constitution qui veut faire
de nous des esclaves » Il y fait l'éloge du Général
de Gaulle, symbole de la résistance qui a dit non à l'esclavage.
Il ajoute:
« Nous affirmons sans équivoque notre option Elle est pour la France,
elle ne sera jamais contre la France, mais si le gouvernement actuel de la France
ne veut pas respecter la dignité de l'Afrique, nous dirons « oui » à la
France mais nous dirons « non » au gouvernement, « non » à la
constitution ». Il ressort de toutes ces déclarations que Sékou
Touré avait déjà décidé avant son discours du
25 août de faire voter « Non » mais qu'il voulait en faire porter
la responsabilité au général de Gaulle en le provoquant.
Le 1er septembre il rencontre les hommes d'affaires français à la
Chambre de commerce. Il défend sa position et confirme sa volonté de
rester dans l'ensemble français, avant de conclure: « Nous ne nous
prononçons pas pour la sécession d'avec la France: on nous l'accorde,
nous ne la voulons pas. Nous voterons contre le projet et nous dirons à la
France: nous voulons rester avec vous sur telle et telle base. Nous savons que
ce n'est pas seulement l'intérêt de la Guinée qui est pris
en considération, mais aussi l'intérêt de la France. La sécession
sera évitée parce qu'on aura, sur le plan du territoire, trouvé les
bases d'une association respectant les intérêts réciproques » Sékou
Touré va camper sur cette position ambiguë jusqu'à ce qu'il
comprenne que le Général de Gaulle restera intraitable sur sa position:
le Non signifie la rupture avec la France. Il écrit dans ses Mémoires
d'espoir qu'il lance un dernier appel à Sékou Touré: « .
. . étant donné les liens qui ont uni nos deux pays, vous ne pouvez
douter qu'un « Non » solennellement adressé par vous à la
solidarité que la France vous propose, fera que nos relations perdront le
caractère de l'amitié et de la préférence au milieu
des états du monde ».
Sékou Touré semble louvoyer. Il refuse de participer au bureau du
RDA à Paris qui décide de voter « oui ». Mais au leader
guinéen de la FEANF, le Docteur Charles Diane, qu'il reçoit début
septembre avec des responsables étudiants, il fait part de ses doutes quant à la
capacité de la Guinée d'exercer le pouvoir d'Etat. « C'est
pour cela que si j'ai une promesse du Général de Gaulle pour le maintien
des fédérations, je demanderais aux Guinéens de voter Oui ».
Cependant Sékou Touré se sent débordé par les partisans
du Non, le Parti du Rassemblement Africain qui, en compétition avec le RDA,
fait de la surenchère, les syndicalistes de l'UGTAN et les étudiants
de la FEANF qui se positionnent sur la voie marxiste. C'est au milieu de toutes
ces contradictions que Sékou Touré aborde la conférence territoriale
du PDG qui se tient à Conakry le 14 septembre dans un vaste hangar près
de la plage de Boulbinet. Le RDA avait envoyé deux émissaires, Gabriel
Lisette et Jean-Marie Koné, qui n'étaient pas des « poids lourds » du
mouvement, ce qui laissait entendre qu'il estimait ne plus être en mesure
de peser sur le choix du PDG. En fin d'aprés-midi une immense clameur avec
un Non retentissant nous fit comprendre la voie choisie. Il n'y eut d'ailleurs
aucun décompte des voix, ce qui inaugurait un nouveau type de pouvoir reposant
sur le peuple, dont Sékou Touré allait user et abuser.
Cette décision est accueillie dans un grand enthousiasme par tous les co'ngressistes
et la majorité des Guinéens, principalement les jeunes. Avec exaltation
et la théâtralité qui lui devient coutumière, Sékou
Touré s'écrie: « Chers camarades, il vous reviendra de sauver
pour la Guinée et pour l'Afrique l'honneur de l'homme africain. Nous réalisons
ainsi devant l'histoire de ce continent une œuvre décisive dans sa
transformation de pays dépendant en pays libre. Le 28 septembre sera désormais
notre Fête nationale et ainsi le hasard qui s'inscrit comme un signe dans
notre histoire aura fait que le mois de septembre 1898 soit la date décisive
de la colonisation de la Guinée par la France, et que le mois de septembre
1958 soit celui de l'octroi de l'indépendance » 5. Toutefois, selon
le témoignage d'un haut fonctionnaire guinéen qui, étudiant à l'époque,
faisait campagne pour le Non dans la région de Kankan, il y avait une certaine
appréhension de la population, et chez les partisans du Non un peu de nWiveté.
Aux questions des chefs de village, des notables, des anciens militaires de l'Armée
française, les partisans du Non répondaient: « Nous ne prenons
aucun risque, nous garderons des rapports avec la France, nous serons autonomes,
nous prendrons nos décisions en fonction de nos intérêts ».
Une atmosphère étrange règne dans les milieux français.
Les membres de l'administration se démobilisent. Les milieux d'affaires
restent inquiets en dépit des assurances données par Sékou
Touré, et se préparent au repli D'ultimes tentatives ont lieu M.
Pouech, président de la Chambre de Commerce, se rend le 20 septembre à Paris
sans pouvoir obtenir la moindre concession du gouvernement français.
Le président de la Compagnie Fria, M. de Vitry, a le 23 septembre un entretien
avec le Général de Gaulle qui souhaite connaître les conséquences
qu'aura l'indépendance de la Guinée sur les investissements en cours
dans les domaines de la bauxite et de l'alumine. Les implications réciproques
de la Guinée et des compagnies privées rendaient difficile toute
rupture De son côté, le Général tient à assurer
M de Vitry « qu'il ne voit aucune raison que les engagements pris par l'Etat
français à l'égard de Fria ne soient pas tenus »
Sékou Touré demande le 24 septembre au Gouverneur Mauberna de prévenir
le gouvernement français que la Guinée envisage d'envoyer à Paris
dès le lendemain de l'indépendance une délégation pour
négocier des accords d'association à la communauté dans le
cadre de l'article 88 de la nouvelle constitution En réponse à cette
demande, le gouverneur Mauberna reçoit l'ordre de quitter la Guinée
dès le 26 septembre.
Le référendum se déroule le 28 septembre dans le plus grand
calme L'administration française, considérant que la partie est déjà jouée,
se tient à l'écart. Le PDG contrôle tous les bureaux de vote
et, voulant une large victoire, n'hésite pas à truquer les élections.
Je tiens de deux amis guinéens qui dirigeaient des bureaux de vote à Conakry
et N'Zérékoré, que les urnes ont été bourrées
de Non. Le principal problème qu'ils eurent à régler a consisté à faire
admettre pa r les autres membres du bureau que l'on ne pouvait pas dépasser
les 100% de votes pour le Non. Quoi qu'il en soit le Non l'aurait anporté,
mais certainement pas avec un tel écart, le résultat officiel ayant été 1.130.292
Non et 56.959 Oui.
Il y avait dans le Foutah et dans la région forestière de nombreux
anciens militaires ou des notables démis par le gouvernement de la loi-cadre
mais qui gardaient une influence non négligeable, qui militaient pour le
Oui en dépit de la propagande outrancière et musclée du PDG.
Sékou Touré se retrouve soudain au faîte du pouvoir et de la
gloire: les Africains le tiennent pour un héros, les élites intellectuelles
des autres territoires se mettent à la disposition de la Guinée pour
faire fonctionner le nouvel état.
Notes
1. Ce discours est prononcé 14 ans après la déclaration faite à l'issue
de la Conférence tenue à Brazzaville du 30 janvier au 8 février
1944
2. L'auteur de ce livre séjournait à Conakry à cette date
et se trouvait dans la foule qui, au-delà des portes de l'Assemblée, écoutait
Sékou Touré
3. En réalité, ce mot est emprunté à Kwame Krumah qui
avait déclaré : “Nous préférons la liberté dans
le risque à l'opulence dans l'esclavage.”
4. L'auteur de ce livre était présent dans
les coulisses de cette conférence et avait estimé jusqu'au dernier
moment que le Oui allait l'emporter en dépit de tout.
5. Sékou Touré: Conférence territoriale du PDG
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