Editions L'Harmatan. Paris. 2005. 232 pages
Le 14 mai 1947 un petit groupe
de pionniers crée la section guinéenne
du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), qui prit plus tard le nom
officiel de Parti Démocratique de Guinée (PDG). Le RDA, constitué le
18 octobre 1946 à Bamako, recommandait la création au niveau de chaque
territoire d'une section du RDA. Sékou Touré, au cours d'un meeting
populaire le 13 mars 1947, propose la mise en place d'un Comité d'Union
Démocratique chargé de préparer le congrès constitutif
de la section guinéenne.
Le parti ainsi créé résultait de la coalition des mouvements
ethniques :
Il s'agissait d'un front national regroupant des intérêts
et tendances contradictoires, et non d'un parti politique. Lors de ce Congrès,
la direction ne fut pas élue mais constituée sur la base d'un compromis.
En 1948 les groupes ethniques quittent le PDG qui se reconstitue avec les cadres
syndicaux et ceux du Parti Progressiste et des groupes d'études marxistes.
Lors du 2ème Congrès, tenu du 15 au 18 octobre 1950 à Conakry,
une mutation s'opère vers l'organisation d'un vrai parti C'est ainsi qu'à partir
de 1952 sont créés :
Les structures de base inspirées des soviets 1 qui vont faire la force du PDG sont déjà mises en place.
Le 3ème Congrès qui s'est déroulé du 23
au 26 janvier 1958 à Conakry renforce la démocratisation du Parti et crée
un Bureau politique et des Comités de femmes.
Le 4ème Congrès se réunit les 5-7 juin
1958 à Conakry,
la Guinée vivant sous le régime de la Loi-cadre et à quelques
mois du référendum proposé par le Général de
Gaulle aux Territoires d'Outre-mer. Ce congrès radicalise les positions
du Parti en proclamant la prééminence du Parti sur l'Etat à tous
les échelons de l'organisation administrative. Il se prononce pour l'option
pour l'indépendance sans en fixer ni les délais ni les modalités,
et crée une organisation unique de jeunesse.
Cette dernière décision est entérinée par le Congrès
constitutif de la JRDA (Jeunesse de la Révolution Démocratique Africaine
). Sékou Touré proclame: « A partir de ce jour, aucune organisation
de jeunesse : étudiants, équipes sportives, associations culturelles
ou religieuses n'a d'existence légale en Guinée . Tous doivent désormais
se fondre dans la JRDA. En feront obligatoirement partie tous les jeunes garçons
et fines âgés de 10 à 25 ans ». Il indique la nouvelle
voie à suivre, l'unanimisme.
Le 5ème Congrès réuni à Conakry du 14
au 17 septembre 1959 se fixe pour objectif le renforcement de l'unité nationale au sein
du Parti, et le renforcement de l'autorité du Parti, seule garantie de sa
suprématie.
Le 6ème Congrès fut une étape difficile pour Sékou
Touré., C'est au cours du séminaire préparatoire au congrès
qui s'est tenu en novembre 1962 à Foulaya qu'apparurent des divergences
mettant en cause l'autorité de Sékou Touré, qui se heurte à de
vieux militants du Parti : Bengali Camara, Tounkara
Jean Faragué, Madame Loffo Camara. Ces militants demandent que les règles statutaires du PDG
soient respectées dans deux domaines :
Le congrès se tient du 27 au 31 décembre 1962 à Conakry dans
un état de grande tension. Les contestataires de Foulaya ne baissent pas
pavillon et font élire Saifoulaye Diallo Secrétaire Général
du Parti. A la stupéfaction de la majorité des participants, il se
retire et cède son poste à Sékou Touré. A titre de
consolation et grâce à un compromis, Saifoulaye Diallo est nommé Secrétaire
politique du Parti. Mais cette victoire à la Pyrrhus ne peut combler la
soif de pouvoir de Sékou Touré. Il décide de convoquer le
Conseil National de la Révolution (CNR) en août 1963 à Kankan
qui statutairement doit préparer le congrès suivant. Sékou
Touré joue son va-tout et, alors que le CNR est réuni depuis 2 jours,
décide de transformer ce CNR en 7ème Congrès extraordinaire.
Il réduit de 17 à 15 les membres du BPN qui sont désormais
cooptés et non plus élus. Bengali Camara et Tounkara Jean Faragué,
les opposants de Foulaya en sont exclus. Il met en place un engrenage qui va broyer
non seulement ses anciens adversaires ralliés qui n'ont jamais obtenu
sa confiance, mais également ses amis les plus
proches. Le 8
novembre 1964 Saifoulaye Diallo est évincé du poste de Secrétaire politique
du PDG, et Bengali Camara et Tounkara Jean Faragué démis de leurs
postes ministériels. Le congrès renforce l'emprise du Parti et du
BPN sur toutes les structures annexes comme la JRDA et la CNTG (Confédération
Nationale des Travailleurs Guinéens) qui n'existent que pour mettre en oeuvre
les mots d'ordre du Parti.
Une nouvelle étape vers le pouvoir personnel est franchie. Par la suite,
toutes les décisions viseront à une plus grande concentration des
pouvoirs dans les mains du Secrétaire Général.
Le 8ème Congrès, qui se tient à Conakry du 28
septembre au 2 octobre 1967, appelé le congrès de la vérité et
de la fermeté révolutionnaires, met au point les deux principaux
piliers de la Révolution Socialiste le Pouvoir Révolutionnaire Local
et le Centre d'Education Révolutionnaire. Il est créé un Comité Central
du Parti qui est coiffé par un Bureau politique de 7 membres, au lieu de
15 précédemment. Son Secrétaire Général, Sékou
Touré, est nommé Responsable Suprême de la Révolution.
De même est décidée l'intégration totale dans le Parti
des mouvements péniphériques : JRDA, CNTG et Mouvement des Femmes
1.
Le CNR qui se tient à Conakry du 9 au 12 janvier 1969 adopte les nouveaux
statuts du PDG 2. Désormais « est membre du PDG tout citoyen de la
République de Guinée âgé de 7 ans au moins qui en accepte
le programme et les statuts ». Voilà un pays où les citoyens
connaissent une maturité politique précoce. Les autres novations
portent sur la création au sein des entreprises et sociétés
d'un Comité d'Unité de Production (CUP), et au sein de chaque unité militaire
et paramilitaire d'un comité de base. Les structures de l'Armée Populaire
sont remaniées de manière à faire participer les camarades
militants en uniforme à la vie politique du pays et à élever
davantage le niveau de leur formation idéologique et politique. En outre,
les militaires sont intégrés au statut unique de la Fonction Publique.
Enfin ce CNR approuve le maintien et le développement de la Milice Populaire,
considérant les résultats positifs qu'elle a obtenus tant dans la
lutte contre les trafiquants et les contrerévolutionnaires que dans sa participation à la
mobilisation du Peuple 3.
Le 9ème Congrès du PDG tenu à Conakry du 24
au 26 avril 1972 est placé sous le signe de la radicalisation de la Révolution avec
pour thème « l'homme qu'il faut à la place qu'il faut ». « Les
responsables les plus engagés, les plus incorruptibles, les plus énergiques,
les plus décisifs, les plus travailleurs, les plus dévoués,
les plus honnêtes et les plus efficaces doivent désormais occuper
les postes de commande de la Révolution » « La radicalisation
de la Révolution requiert de notre part un travail acharné, exigeant
chaque jour que nous atteignions les limites de la résistance humaine ».
Le Comité Central de 20 à 25 membres ne sera plus une instance du
Parti comme le Congrès, mais un organisme dirigeant. La décision
majeure et inattendue de ce congrès porte sur la création d'un poste
de Premier ministre qui est confié à Lansana Beavogui, fidèle
inconditionnel de Sékou Touré, qui était ministre de l'Economie.
Le gouvernement sera composé de 6 grands ministères dont 3 sont confiés à des
membres de la famille du Président. En outre, Saifoulaye Diallo, vieux compagnon
du Président, n'appartient plus au gouvernement. Tout cela conduit à conclure à un
glissement vers un régime familial. Quoi qu'il en soit, le centralisme démocratique
se renforce au sommet du pouvoir.
Le 10ème Congrès 4 qui se tient à Conakry les 28-29
septembre 1973 est essentiellement consacré à l'adoption du Plan quinquennal
qui a été préparé pendant un an à tous les échelons
du Parti, soit des villages, des Pouvoirs Révolutionnaires Locaux, jusqu'à la
Commission du Comité Central. Nous reviendrons sur la politique planificatrice
du régime dans le chapitre consacré à l'économie.
Le 11ème Congrès 5, réuni du 18
au 21 novembre 1978 à Conakry, est précédé de
la 41ème
session du Conseil National de la Révolution 6 qui s'est
tenue à Kankan
du 21 au 25 août 1978 pour préparer idéologiquement,
politiquement et moralement ce 11ème Congrès. Le mot d'ordre est « ouvrir
les bouches pour faire du 11ème Congrès le congrès de la vérité,
de l'honnêteté et de la responsabilité » Les militants
du PDG se souvinrent sans doute que le même appel avait été lancé par
Sékou Touré en vue de la préparation du 8ème Congrès
en 1967. S'appuyant sur ce mot d'ordre Magassouba Moriba,
alors ministre de l'Education Nationale, avait fait publier dans Horoya plusieurs
articles critiquant le comportement de nombreux responsables. La publication fut
arrêtée et Magassouba
Moriba périt pendu en 1971. Ce congrès est un congrès
de routine. L'élan
révolutionnaire semble brisé, seule demeure la phraséologie.
C'est ainsi que l'Etat guinéen prend la dénomination de République
Populaire et Révolutionnaire de Guinée. (RPRG). Sékou
Touré est
présenté comme un des trois piliers inviolables de la Révolution,
et qualifié de « Héros du 28 septembre et du 22 novembre, père
de la Nation guinéenne, Serviteur Suprême du Peuple, Stratège
Président ». Dans le même temps le pays est plongé dans
un profond marasme économique.
Enfin le 12ème Congrès qui s'ouvre à Conakry en novembre
1983 est le premier de la phase dite du « Parti-Etat » décidée
lors du 11ème Congrès, et le dernier de l'ère Sékou
Touré. Faisant fi de la dure réalité qui pèse sur le
peuple guinéen, Sékou Touré fait l'apologie du Parti unique
qui « demeure incontestablement le facteur décisif de la promotion
des peuples africains ». Son discours comporte de nombreuses critiques
des cadres du Parti et dénonce « la démagogie, l'opportunisme,
le népotisme, la tricherie et les malversations », ajoutant que la
phraséologie révolutionnaire est un véritable cancer qui ronge
le tissu social, et qu'il s'agit « de socialiser véritablement les
moyens de production et non de les étatiser » 7.
Elle a évolué dans le temps, mais dans ses grandes lignes elle est restée fidèle au schéma suivant
Dans la pensée révolutionnaire :
Le PDG compte 3 mouvements parallèles :
Les mouvements
parallèles n'ont pas de ligne politique différente
du PDG. Ils veillent à l'application fidèle des décisions
des instances du Parti.
Sékou Touré dans son rapport politique d'orientation du 6ème
Congrès publié par Horoya du 28 décembre 1962 annonce : « Avec
ses 7.200 comités de village et de quartier, ses 7.200 souscomités
de la JRDA, ses 7.200 sous-comités de Femmes, ses 167 comités directeurs
et son Bureau Politique National, le PDG s'est confondu intimement avec les villages,
les arrondissements, les régions administratives et la nation tout entière.
Notre Parti compte actuellement 1.800.000 membres, et aux différents échelons
de son organisation 226.056 dirigeants, tous démocratiquement élus ».
C'est dire clairement que le PDG n'est pas un parti de classe, mais un parti de
masse.
L'élément majeur de cette organisation est l'assemblée générale
des comités de base qui réunit chaque vendredi tous les membres du
Parti au niveau des villages et des quartiers. Un décret interdit d'ailleurs
toutes festivités ce jour-là. Si théoriquement la présence à cette
assemblée n'est pas obligatoire, tout Guinéen a un intérêt
majeur à y participer car c'est là qu'on attribue les aliments de
base, les vêtements et tous les objets de première nécessité.
C'est à ce niveau que sont organisés la participation aux défilés
pour montrer sa fidélité au Responsable Suprême de la Révolution
ou pour accueillir les chefs d'état étrangers, et la préparation
des congrès des instances supérieures du Parti.
A un journaliste français, Sékou Touré déclare : « Aucune
limitation au pouvoir du Peuple, il peut se saisir de tous les problèmes
de la Cité, et là l'assemblée générale peut
décider Il peut aussi se saisir [de] problèmes la région et
de la nation. Il n'y a pas de limitation pouvoir de décision du Peuple ».
8
Les mouvements totalitaires ont besoin d'un moteur qui repose sur une notion simple
et floue. Pour le nazisme, il s'agit de sauver la race aryenne et pour le communisme
de mettre en action la lutte des classes. Dans le totalitarisme de Sékou
Touré ce moteur est le Peuple, auquel il se référe dans tous
ses discours. Il met en avant la Volonté du Peuple. A un journaliste de
la télévision française qui l'interroge à Conakry en
1982, quelques jours avant son voyage officiel en France et lui demande d'expliquer
pourquoi il proclame « je suis le dictateur du Peuple », il répond
: « Le Peuple, c'est la partie saine de la Nation. Tout n'est pas Peuple.
Nous appelons Peuple la partie saine, celle qui est débarrassée de
l'égoïsme, de la volonté d'exploitation et d'oppression, qui
aspire à vivre dans le bonheur ».
Dans le tome XXI de ses œuvres complètes intitulé « Stratégie
de la Révolution », se référant à un discours
du 25 août 1975, Sékou Touré fixe comme suit la ligne idéologique
du PDG: « Le Peuple est, dans le cadre de la philosophie du PDG, la base
déterminante de toutes les activités du Parti; c'est ce Peuple, élément
référentiel qui détermine tout, qui est à la fois le
sujet, l'unique sujet et l'objet privilégié de toutes les luttes
organisées par le PDG »
Et pour mieux montrer son rôle il ajoute: « Nous considérons
le Peuple tout d'abord comme la classe suprême au niveau de la nation On
entend par “Classe-Peuple” l'ensemble de toutes les couches sociales
qui, fondamentalement, ont pour intérêt commun, dans la lutte qu'elles
mènent, la conquête du Pouvoir et de tous les pouvoirs, l'exercice
du Pouvoir et de tous les pouvoirs ». Pour Sékou Touré le Peuple
est omniprésent, souverain, impérissable, représentant de
Dieu sur terre. A défaut de trouver les mots rendant compte de cette exaltation
du Peuple, nous préférons citer Sékou Touré :
« Le génie du Peuple est inépuisable; il n'y a pas de problème que le Peuple ne puisse résoudre, il n'y a pas d'adversité que le Peuple organisé ne puisse surmonter »9
« Il n'y a rien de plus instruit que le Peuple; il n'y a rien de plus digne que le Peuple; il n'y a rien de plus savant que le Peuple » 10.
« L'homme chaque seconde vieillit, l'arbre vieillit, tout ce qui existe et vit vieillit, sauf le Peuple; chaque jour le Peuple est rajeuni » 11
« Désobéir au Peuple a la même signification que désobéir à Dieu, car la force que représente Dieu sur le sol de chaque Pays, c'est le Peuple ».
« Seul le Peuple voit tout ce qui se passe, entend tout ce qui se dit et est partout à la fois ». 12
Ce sont là les racines du totalitarisme que Sékou Touré met
minutieusement en place. Cette idéologie repose sur une propagande de tous
les jours qui passe par l'école, de l'école primaire à l'université,
par les innombrables discours de Sékou Touré D'ailleurs, comme il
le déclare au cours d'une conférence de presse tenue le 20 septembre
1982 à Paris 13 : « Tout guinéen est obligatoirement membre
du Parti ». « Notre idéologie, nous l'apprenons à nos
enfants dès le plus jeune âge. Un guinéen de 8 ans est capable
de vous l'expliquer »
Toute une série de mesures viennent organiser cette propagande. Le 6 mai
1968 est créée l'Ecole du Parti qui a pour fonction « d'organiser,
d'assurer et contrôler les formations politique, idéologique et philosophique
des cadres et des militants du PDG » 14. L'Ecole organise à l'intention
des étudiants ayant terminé leurs études des cours de formation
politique obligatoires. C'est ainsi que la titularisation des agents du cadre B « est
subordonnée à un 12/20 en Idéologie attribué par l'Ecole
des Cadres du Parti » 15. Mais ce contrôle des cerveaux ne suffit pas à Sékou
Touré. Par décret du 26 avril 1972, il s'adoube Maître en Idéologie
16. « L'Idéologie est réservée à la compétence
exclusive du Responsable Suprême de la Révolution ». Toute cette
organisation ne vise quà donner au Secrétaire Général
du Parti, Sékou Touré, des pouvoirs exorbitants et à placer
tous les Guinéens sous contrôle.
Mais qu'est l'idéologie ? Selon Hannah Arendt 17 « une idéologie
est très littéralement ce que son nom indique: elle est la logique
d'une idée. Si les idéologues prétendent connaître les
mystères du processus historique tout entier, les secrets du passé,
les dédales du présent, les incertitudes de l'avenir, c'est à cause
de la logique inhérente à leurs idées respectives » Le
totalitarisme se caractérise par le mépris des faits, la mise en
avant du mouvement pour aboutir à la création d'un homme nouveau « La
pensée idéologique ordonne les faits en une procédure absolument
logique qui part d'une prémisse tenue pour axiome et en déduit tout
le reste: autrement dit elle procède avec une cohérence qui n'existe
nulle part dans le domaine de la réalité. » 18
Au 8ème Congrès du PDG , Sékou Touré proclamé: « La
pratique de la démocratie nationale a permis la construction de la Nation à partir
de l'édification de l'Etat Mais l'Histoire ne s'arrête jamais. La
Nation constituée, c'est une autre étape de la Révolution
qui commence »19.
Ce mouvement ne connaît pas de pause, car en face d'un présent décevant
seule la valorisation du futur peut mobiliser le Peuple Et au 9ème Congrès
tenu le 26 avril 1972 à Conakry il complète ainsi sa pensée: « Les
victoires historiques que notre peuple a remportées lui fait obligation
de radicaliser sa Révolution pour des conquêtes encore plus grandes
: donc plus dures à atteindre. Si la tête de la Révolution
est en prison, sa queue est pam ii nous. Il faut se défaire de la queue
de la 5ème colonne » 20
En effet au bout du chemin, si difficile soit-il, brille un avenir radieux. Il
est annoncé ainsi le 12 novembre 1968 par Sékou Touré aux
enseignants réunis à Labé 21 : La Révolution est la
résultante
d'une prise de conscience d'un passé et d'un présent lourds de conséquences,
doublée d'une autre prise de conscience d'un avenir radieux que l'on peut
atteindre à condition d'agir ».
Et le 2 août 1975, aux élèves et étudiants réunis
pour fêter le 8ème anniversaire de la Révolution Culturelle
il déclare: « La Révolution culturelle est radicale. Elle va à la
racine de la Société, de l'Homme, de la nature Son caractère
est éminemment libérateur et transformateur, car il crée une
nouvelle nature des choses, une éthique nouvelle, un type d'homme nouveau » 22.
Ce discours vient justifier l'envoi aux champs des élèves et étudiants
pour mener des campagnes agricoles. Comme la plupart des grandes mesures économiques
décidées par le régime, ce fut un fiasco.
Mais puisque le Peuple a toujours raison, pourquoi est-il nécessaire de
créer un homme nouveau ? Parce qu'il y a l'élite, ferment de la contre-révolution « Or
la contrerévolution n'est pas seulement extérieure,
elle existe et couve au sein de la Révolution qui l'a créée.
La contre-révolution occupe les fauteuils, roule en voiture, habite les
villes et rêve de futur, mais jamais au bonheur du peuple laborieux »
Dans son message à la nation, publié par Horoya du 11 janvier 1964,
Sékou Touré explicite les rôles respectifs de l'Etat et du
Parti. Partant du constat que l'Etat ne résultait pas en Guinée de
l'organisation de la Nation, mais que c'est au contraire la Nation qui devait être
bâtie à partir de l'Etat, il met en place la prééminence
du Parti.
« Donner un sens juridique à l'action du PDG aboutirait, en la subordonnant à la
loi, non seulement à priver notre Parti de la prééminence
qu'il exerce sur l'ensemble des activités de la nation, mais également à lui
retirer la vocation populaire et son efficacité pratique. Il n'appartient
pas à l'Etat d'assumer la responsabilité du Parti, mais bien au contraire
c'est au Parti que revient la fonction de diriger l'Etat selon les intérêts
et la volonté du Peuple ».
Partant de là, est mise en place une organisation de la Nation, que le schéma
figurant en Annexe 3 présente. Toute l'impulsion part du Peuple au niveau
du Comité de village ou de quartier, et à travers les échelons
intermédiaires des Sections et des Fédérations aboutit au
Bureau Politique National du PDG.
Le BPN traduit les souhaits de la base en décisions qui sont mises en œuvre
par ce qui est appelé « la structure administrative » représentée
au sommet par le Gouvernement et l'Assemblée Nationale, qui les diffusent à travers
les instances des Régions administratives, des Arrondissements et des Communes.
Réélu Président de la République en ja nvier 1968 avec
99,98 % des suffrages 23 , Sékou Touré dans son message à la
nation précise sa pensée :
« Il ne peut être toléré le moindre divorce entre l'Etat et le Parti. En Guinée la première valeur, celle qui crée toutes les autres, c'est le Peuple. La seconde, celle qui organise, dirige, contrôle toutes les valeurs du Peuple, c'est le Parti, et enfin la troisième, qui gère et développe les valeurs créées par le Peuple et par le Parti, c'est l'Etat. L'Etat est subordonné au Parti, lequel l'est au Peuple Voilà les trois fondements du régime guinéen hiérarchisé en termes de grandeur, de valeur »
Le renforcement de l'emprise du PDG sur les citoyens guinéens ne connaît
aucune pause. On peut cependant dégager quelques étapes majeures.
Pour faire face au marasme économique, qui est mis sur le compte des commerçants,
Sékou Touré fait adopter la Loi-cadre du 8 novembre 1964. Le PDG
met l'accent sur la lutte des classes et se transforme en parti révolutionnaire
d'avant-garde, instrument de la dictature du Peuple laborieux pour la construction
du socialisme. Cette loi comporte de nombreuses dispositions à caractère économique
que nous examinerons plus loin dans le chapitre consacré à l'économie
24. Sur le plan politique elle renforce l'emprise du Parti, d'une part en écartant
les personnes exerçant le commerce privé. Les commerçants
sont déclarés ennemis publics No. 1 du régime et responsables
de tous les maux dont souffre l'économie. D'autre part en rendant obligatoire
l'adhésion au Parti des responsables administratifs membres des cabinets
ministériels, chefs des services, des entreprises, des sociétés
de l'Etat. Cette loi comporte plusieurs mesures contraignantes. Tout d'abord est
créée une commission chargée de la vérification de
tous les biens des citoyens et surtout des responsables administratifs et politiques
acquis depuis le 28 septembre 1958. Les biens de toute nature mal acquis seront
confisqués au bénéfice de la Nation et du Peuple. En outre « tout
acte et propos raciste, toute déclaration subversive de nature à saper
sous quelque forme que ce soit le régime guinéen à travers
son Parti et son Etat sera puni de 5 ans de prison »
Le 4ème anniversaire
de la Loi-cadre de 1964 est l'occasion de constater ses difficultés d'application.
En vue de reprendre la situation en main, Sékou Touré lors d'un
meeting au stade du 28 septembre déclare: « La
Loi-cadre brisera les ennemis du Peuple, liquidera le faux militant, détruira
la corruption, anéantira l'opportunisme, jugulera l'irresponsabilité et
extirpera de nos réalités le bureaucratisme, la veulerie, l'indignité,
le mépris et l'égoïsme »25.
La magie du verbe ayant montré ses limites pour transformer la réalité des
choses, la Loi-cadre qui comportait 12 points est complétée par 6
nouveaux points visant à sanctionner les fonctionnaires exerçant
des activités parallèles, ou voulant échapper à des
mutations, ou occupant à tort des immeubles de l'Etat, ou communiquant des
renseignements confidentiels à des étrangers ( or l'on sait qu'en
Guinée la moindre donnée officielle, et notamment les exportations
et importations, est confidentielle ) 26. De même, en vue d'exercer un meilleur
contrôle sur les militants, le nombre de cartes du PDG pour la région
de Conakry sera limité à 30.000.
Une autre étape importante dans la radicalisation du régime est franchie
lors du 8ème Congrès du PDG qui s'est tenu à Conakry du 25
septembre au 2 octobre 1967. Sékou Touré ajoute à ses titres
de Président de la République de Guinée et de Secrétaire
Général du PDG celui de Responsable Suprême de la Révolution,
et confirme l'option pour le socialisme. Le Congrès décide la création
des Pouvoirs Révolutionnaires Locaux (PRL) qui remplacent les Comités
de base des villages et des quartiers. Le PRL, unité de base du Parti-Etat,
exerce en plus du pouvoir politique les pouvoirs administratif, économique,
socioculturel, domanial, d'Etat. Le PRL représente une communauté rurale
ou urbaine d'au moins 1.500 habitants dont le secteur le plus éloigné ne
doit pas être distant de plus de 10 km du chef-lieu. Le PRL a mission d'assurer
l'édification d'une économie socialiste prospère. Le Maire
du PRL dispose des pouvoirs les plus larges. Il est chargé de la défense
de la Révolution, du maintien de l'ordre public et de la police économique,
de la préparation et de l'exécution du budget, de la création
et de l'impulsion des brigades de production, de l'attribution en zone rurale des
terrains de culture et de construction. Enfin, il est officier judiciaire et président
du Tribunal populaire. Il cumule donc à son échelon tous les pouvoirs
sous le contrôle de l'Assemblée générale du PRL. Les
PRL ont le monopole du commerce. Le PRL, c'est le Parti et l'Etat fondus et confondus
au niveau du Peuple, à la base. C'est dire l'emprise qu'exerce sur les citoyens
guinéens ce nouveau pouvoir. Sont créés à côté des
PRL les CUP, Comités Usine Production, dans toutes les entreprises d'Etat
ou privées. En outre, les Collèges d'Enseignement Rural créés
en 1966 sont transformés en Collèges d'Enseignement Révolutionnaire
dont les missions principales sont l'enseignement professionnel et la pratique
productive.
Une nouvelle étape est franchie lors du 9ème Congrès du PDG
réuni à Conakry du 24 au 26 avril 1972 qui suivait le débarquement
des portugais le 22 novembre 1970. Il fut placé sous le signe de la radicalisation
de la Révolution. Il s'agit de faire « le choix des hommes qu'il faut à la
place qu'il faut ». Ce Congrès a confirmé la mise en place
du Parti- Etat qui repose sur les deux piliers de la Révolution Socialiste
qui sont le Pouvoir Révolutionnaire Local et le Centre d'Education Révolutionnaire.
Ces mesures semblent viser à l'effacement de l'Etat. Or ce même congrès
crée un poste de premier ministre qui n'a jamais été prévu
par la Constitution guinéenne et concentre les pouvoirs au sein de 6 ministères
dont 3 sont affectés à des hommes apparentés au président
Sékou Touré. D'ailleurs ce glissement vers un régime familial
est amorcé depuis longtemps. Attribuant tous les pouvoirs au Peuple sous
le couvert des PRL, Sékou Touré supprime tous les échelons
intermédiaires et donc tous les obstacles pouvant entraver sa marche vers
un pouvoir de plus en plus absolu.
Notes
1. Plus précisément du principe du centralisme démocratique. [webGuinée]
2. Horoya, 17 janvier 1969.
3. Horoya, 25 avril 1972.
4. Horoya, 2 octobre 1973.
5. Horoya, no. 2347 spécial 11ème Congrès.
6. Horoya, 9 septembre 1978.
7. Bulletin d'Afrique du 18 novembre 1983.
8. Interview réalisée à Conakry par un journaliste d'Antenne 2 quelques jours avant le voyage officiel en France de Sékou Touré en septembre 1982.
9. Discours prononcé au Dahomey en octobre1973 et publié dans Horoya, no. 2052
10. Discours prononcé dans un meeting à Forecariah en novembre 1975.
11. Idem
12. Idem
13. Jeune Afrique, 29 septembre 1982
14. Décret No 181 PRG
15. Arrêté du 9 Septembre 1969
16. Décret 113 PRG
17. Les Origines du Totalitarisme, page 825 et sq
18. Note 136 page 828
19. Horoya, 2-3 octobre 1968
20. Horoya, 24 avril 1972
21. Horoya, 12 novembre 1968
22. Horoya, 2 août 1975
23. Horoya, 4 janvier 1968. Sékou Touré obtient 1.576.580 voix sur 1.576.747 exprimés.
24. Horoya, 5 novembre 1968, à l'occasion du 4ème anniversaire de la loi du 8 novembre 1964.
25. Horoya, 8 novembre 1968, idem.
26. Horoya, 7 novembre 1968, idem.
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