Editions L'Harmatan. Paris. 2005. 232 pages
Le phénomène totalitaire, avec ses traits antiutilitaires frappants
et son étrange dédain pour les faits, est basé en dernière
analyse sur la conviction que tout est possible. Les systèmes totalitaires
tentent à démontrer que l'action peut être basée sur
n'importe quelle hypothèse , et que dans le cours d'une action conduite
de manière cohérente l'hypothèse particulière deviendra
vraie, réelle, d'une réalité de fait.
Hannah Arendt 1.
Quand Sékou Touré prend en charge les destinées de la Guinée
en 1957 avec la loi-cadre, et pleinement en 1958 avec l'indépendance, la
Guinée connaît une économie de traite basée sur l'échange
de produits agricoles et de minerais contre des produits manufacturés, comme
tous les pays africains sous contrôle britannique, français ou portugais.
Cependant la Guinée dispose de deux atouts majeurs pour son développement.
Tout d'abord elle atteint l'autosuffisance alimentaire grâce à sa
production de plantes vivrières : mil, sorgho, fonio, manioc et notamment
de riz , nourriture de base de la population. Ensuite elle est riche de potentialités
minières considérables.
On dit que la Guinée constituait « un scandale géologique où Dieu
a oublié le sac contenant les richesses de la planète ». Le
gouverneur Roland Pré, dès les années 1950, qualifiait la
Guinée de nouveau Katanga. En outre elle était considérée
comme le château d'eau de l'Afrique de l'ouest, les fleuves Sénégal,
Niger, Konkouré, Milo, Gambie, prenant leur source sur son territoire. Enfin
sa population semblait prête à se mobiliser pour le développement
du pays, notamment la classe « d'intellectuels » formés à Dakar
et en France, revenant au pays avec une compétence reconnue.
Quant à Sékou Touré, il abordait l'économie guinéenne
avec sa formation de syndicaliste teintée de marxisme, c'est-à-dire
avec un esprit basé plus sur la contestation que sur la création.
Les décisions prises par Sékou Touré durant les premières
années de son gouvernement, soit de 1958 à 1961, furent influencées
par l'abandon de la Guinée par la France, qui retira ses fonctionnaires
et qui répondit avec réticence aux avances de Sékou Touré pour
renouer les liens. Il y eut tout une période en 1959 de « valse-hésitation ».
En janvier 1959 les deux pays signaient des accords de coopération dans
les domaines économique, technique, monétaire et culturel. Ces accords
devaient être suivis de conventions d'application qui ne virent jamais le
jour. Sékou Touré se trouve isolé. Nous sommes en pleine guerre
froide. Il lui faut choisir un camp : le capitalisme ou le communisme. Mais il
refuse ce choix et se tourne vers les Etats-Unis qu'il appelle à l'aide.
Dans un télégramme du 8 avril 1959 adressé directement au
président des Etats-Unis, le général Eisenhower, il se plaint
de l'attitude du gouvernement français, dont l'intention est « d'entraîner
la Guinée dans la misère, l'appauvrissement et des difficultés
extrêmes par une politique de blocus économique et d'isolement politique ».
Le Département d'Etat fait passer la réponse américaine par
le chargé d'affaires des Etats-Unis à Conakry. A la suite d'un voyage
officiel aux Etats-Unis du 26 octobre au 8 novembre 1959 au cours duquel Sékou
Touré est reçu par le président Eisenhower et le vice président
Nixon, il se rend compte de l'ambiguiité de la politique de Etats-Unis,
qui pratique sur son territoire une discrimination anti-noire et qui se refuse
de choisir entre son attachement à ses alliés européens et
son désir d'aider l'Afrique. D'ailleurs, elle considère celle-ci
comme un enjeu dans sa rivalité avec le Bloc soviétique. Néanmoins
les Etats-Unis maintiendront leur aide principalement alimentaire à la Guinée
jusqu'à la fin du règne de Sékou Touré, ce qui assurera
la survie du régime.
Pour éviter un naufrage économique, Sékou Touré se
voit contraint de faire appel à l'URSS et à ses satellites. Ceux-ci
répondent avec empressement aux demandes de la Guinée et pèsent
sur les premiers choix économiques de Sékou Touré. Nous voyons
là se dessiner ce qui sera la politique de Sékou Touré, qu'il
définit comme le « neutralisme positif ».
La Guinée connaît alors quelques années privilégiées
où l'aide apportée par les pays de l'Est en tracteurs, camions, armes
et produits manufacturés, l'assistance technique de nombreux cadres africains
et l'enthousiasme des Guinéens mobilisés par l'investissement humain,
ouvrent le chemin d'une grande espérance.
Conseillé par les experts des pays de l'Est, le gouvernement se lance dans
une politique de nationalisations tous azimuts. C'est tout d'abord le commerce
qui est visé avec la création du Comptoir Guinéen du Commerce
Extérieur ( CGCE) le 21 janvier 1959, qui a le monopole des importations
de tous les produits de consommation courante. Le 11 mai 1960 est créé le
Comptoir Guinéen du Commerce Intérieur (CGCI) chargé de la
commercialisation de tous ces produits sur l'ensemble du territoire. Cette substitution
d'un commerce d'Etat aux maisons commerciales traditionnelles qui pratiquaient
la traite pouvait avoir des effets bénéfiques. Mais il fallait trouver
des gens compétents et ayant un esprit de dévouement et de désintéressement.
La précipitation de ces décisions ne permit pas de sélectionner
et encore moins de former le personnel chargé d'organiser ce commerce d'Etat.
Mais l'erreur la plus grave fut la création, le 1er mars 1960, du franc
guinéen. Le secret en fut bien gardé et la surprise complète.
Cette mesure irréaliste fut très mal préparée et les
conséquences qu'elle pouvait avoir sur l'économie ne furent pas mesurées.
Comment penser que pouvait être viable une monnaie indépendante de
toutes zones monétaires et s'appuyant sur une économie de subsistance
? Les conséquences immédiates furent la fuite des capitaux, selon
le principe bien connu en économie, « la mauvaise monnaie chasse la
bonne », et l'abandon par les Européens de leurs plantations. Par
la suite se créa un marché parallèle, les produits importés
par l'Etat étant vendus dans les pays voisins qui bénéficiaient
d'une monnaie plus solide car gagée sur les zones Franc ou Sterling.
La deuxième décision inspirée par le bloc soviétique
porte sur la planification de l'économie. Un premier plan triennal, d'un
montant de 38 milliards de FG (soit 760 millions de nouveaux francs métro)
dont 6 milliards sont apportés par la Guinée, 3 milliards par l'investissement
humain et 29 milliards par des fonds extérieurs, couvrant la période
1960-1963, est élaboré en détail par l'équipe du professeur
Charles Bettelheim 2. Il s'agit d'un plan de transition bien équilibré,
axé sur le développement de l'agriculture et des industries de transformation.
Le but est l'extension de la propriété collective et sociale des
moyens de production. Le plan est présenté à Kankan du 2 au
5 avril 1960 par le ministre de la Coopération N'Famara Keita aux militants
du PDG qui lui font un triomphe et l'adoptent à l'unanimité. A la
surprise générale, Sékou Touré prend la parole le dernier
jour de la conférence et déclare: « Vous savez, vous avez applaudi
parce que vous n'avez pas encore compris, encore assimilé. J'ai beau dire
que le PDG doit réfléchir, creuser les mots, vous ne me suivez pas
du tout. Pourquoi avoir tant applaudi le plan ? Quel est le meilleur planificateur
du monde ? Le meilleur planificateur du monde, c'est le paysan, il sait ce qu'il
fait »3.
Le professeur Bettelheim s'est fâché et est rentré le jour
même à Conakry où, de passage au service de la Statistique,
il confie : « Sékou ne comprend rien à l'économie ».
Il quitte la Guinée par ses propres moyens pour Freetown. Il n'est plus
jamais revenu en Guinée. Ce plan ne fut appliqué que très
partiellement alors qu'il représentait un excellent outil pour faire démarrer
l'économie guinéenne.
L'étatisation de l'économie est réalisée par une série
de décrets pris entre août 1960 et juin 1962. Tout d'abord est décidée
en août 1960 la fermeture des établissements bancaires français
: BNI, Société Générale, Crédit Lyonnais, BCA,
et leur remplacement par la Banque Guinéenne du Commerce extérieur
et le Crédit National. En janvier 1961, les sociétés de distribution
d'Eau et d'Electricité sont nationalisées, et en juin 1961 est créée
l'ENAT, entreprise nationale d'acconage, de transit et de consignation qui se substitue
aux sociétés privées existantes, et l'ONAH, qui a le monopole
d'importation des hydrocarbures. En octobre 1961, tirant les leçons des
pertes catastrophiques accusées par les Comptoirs Guinéens du Commerce
Extérieur et du Commerce Intérieur, le gouvernement décide
leur suppression. Ces comptoirs sont remplacés par une série d'entreprises
spécialisées : en juin 1961, Sonatex (textile), Diverma (marchandises
diverses), Batiport (matériaux et matériels pour le bâtiment),
et en juin 1962 des entreprises en charge d'importer tous les produits nécessaires à la
vie courante. De même, en juin 1962 est créée une entreprise
ayant le monopole d'exportation de tous les produits à l'exception des produits
agricoles qui sont assurés par GUINEXPORT, et des produits miniers comme
l'alumine produite par la Compagnie Fria qui, protégée par une convention
d'établissement, garde le contrôle de ses exportations.
Dans le domaine minier, deux décisions importantes sont prises. Tout d'abord,
en décembre 1960, la Conférence de Kissidougou transfère à l'Etat
les mines de diamants, ce qui entraîne en juillet 1961 la nationalisation
de la société privée Soguimex et son remplacement par l'EGED,
Entreprise Guinéenne d'Exploitation des Diamants. Fin 1963 la bourse du
diamant qui détient le monopole de la commercialisation est transférée
de Conakry à Kankan. Dès lors ce minerai, qui selon les experts soviétiques
rapporterait 3 milliards de FG par an, relève du domaine réservé du
Président de la République. Dès 1964 les exportations de diamants
n'apparaissent plus dans les statistiques d'exportation de la Guinée alors
que la production n'a jamais été arrêtée. Il s'agit
bien là de ressources détournées par le pouvoir au détriment
du peuple de Guinée.
En novembre 1961 le gouvernement guinéen nationalise toutes les installations
de la Société des Bauxites du Midi, fifiale d'Alcan, déjà implantées
dans la région de Boké, cette société refusant de réaliser
la construction d'une usine d'alumine de 220.000 tonnes, cormne elle s'y était
engagée dans sa convention d'établissement.
Il ressort de l'ensemble des décisions prises dans la période 1958-1962,
que le gouvernement guinéen a clairement opté pour un socialisme
dEtat s'appuyant sur une coopération étroite avec les pays du Bloc
soviétique. En réalité, à la suite de cette « expérience
guinéenne », la situation économique de la Guinée est
très préoccupante. Les nombreux visiteurs et journalistes atterrissant à Conakry
constatent la dégradation de la ville, la pénurie alimentaire et
le désenchantement de la population.
Comment en est-on arrivé là ? Lors d'une tournée en Haute-Guinée
en décembre 1961, Sékou Touré souligne les limites et les
dérives de l'investissement humain : « les paysans stigmatisent et
la forme et les méthodes employées pour les astreindre à un
travail qu'ils ne considèrent pas autrement que comme du travail forcé »4.
Il apparut rapidement que le modèle économique inspiré des
méthodes soviétiques produisait des effets pervers, car nullement
en phase avec la mentalité des Guinéens. Le contact ne s'établit
jamais vraiment entre les coopérants des pays de l'Est et la population
guinéenne. En outre l'aide fut très souvent inadaptée depuis
les produits de base : les allumettes ne s'allumaient pas, le sucre ne fondait
pas, jusqu'aux tracteurs et camions livrés sans pièces de rechange,
en passant par les lavabos et bidets qui restaient entreposés sur le port,
Conakry étant la seule ville bénéficiant d'un réseau
de distribution d'eau. Les fonds prêtés ou donnés par les pays
de l'Est étaient orientés vers des investissements de prestige servant
la propagande du régime : stade, aéroport, imprimerie Patrice Lumumba,
un émetteur radio surdimensionné, un réseau de haut-parleurs
dans les rues de Conakry destinés à la diffusion des informations
officielles. Le secteur productif était négligé. En outre
la confiance entre la Guinée et le Bloc soviétique avait été ébranlée à la
suite du « complot » de novembre 1961 dit « des enseignants et
des intellectuels marxistes tarés » qui avait entraîné l'expulsion
de l'ambassadeur soviétique Daniel Solod 5.
Devant cette situation le gouvernement guinéen navigue à vue, prend
des positions incohérentes et contradictoires, bien que Sékou Touré continue à prôner
dans ses discours une ligne révolutionnaire, anticolonialiste et anti-impérialiste.
Nous allons examiner les conséquences de cette politique dans les différents
secteurs de l'économie. Il s'agit avant tout d'assurer la survie du régime.
Alors que le gouvernement guinéen avait signé avec la France un
accord prévoyant la création d'une monnaie guinéenne définie
par rapport au franc français, et qu'il avait entamé des entretiens
avec le Ghana pour une éventuelle adhésion à la zone sterling,
Radio Conakry annonce le 1er mars 1960 au matin la création du Franc Guinéen
dont la teneur-or s'élève à 0,0036 grammes d'or fin, soit
l'équivalent du Franc CFA. La proclamation de cette naissance s'accompagne
de le création d'un Office des Changes, l'importation et l'exportation de
la monnaie guinéenne étant absolument interdites 6. La surprise fut
totale. Quoi qu'il en soit, cette réforme fut mal préparée
et son impact sur l'économie ne fut pas mesuré. Une monnaie est gagée
sur une réserve d'or, ce dont ne disposait pas la Guinée, et/ou sur
une économie développée, ce qui n'était pas le cas
de la Guinée.
Le gouvernement guinéen anticipait les rentrées de devises provenant
des exportations de bauxite, d'alumine et de minerai de fer alors que seule la
Compagnie Fria avait commencé en 1960 à exporter de l'alumine. Le
Franc Guinéen fit l'objet de spéculations entraînant la fuite
des capitaux et l'exportation clandestine des produits et matériels importés
en Guinée et payés en devises vers les pays voisins dont les monnaies étaient
rattachées aux zones Franc et Sterling. Par ailleurs la planche à billets
fonctionna sans contrôle strict. Pour faire face à cette crise, le
gouvernement décida plusieurs changements de billets afin de réduire
la circulation monétaire, notamment en mars 1963. Mais la solution résidait
dans une dévaluation du Franc Guinéen, ramenant son cours au niveau
de celui du marché clandestin, et surtout dans son rattachement à une
zone monétaire.
Pour mettre un terme à cette dérive, le gouvernement guinéen
décida le 2 octobre 1972 de créer une nouvelle monnaie, le Syli 7 dont la teneur-or est de 0,036 grammes d'or fin, soit 10 FG pour 1 Syli. A cette
occasion, Sékou Touré, dressant le bilan de la réforme, reconnaît
que l'échange de billets a porté sur 38 milliards de FG alors que
les montants échangés étaient de 12.350 millions en mars 1963,
et de 10 milliards en 1960, montrant ainsi une inflation galopante.
Pour la première fois Sékou Touré reconnaît la faillite
de son économie. Nous savons « les difficultés qu'ont les travailleurs
pour vivre correctement. Les prix, notamment des produits alimentaires, sont exorbitants.
Une telle pratique de hausse est une honte pour un régime révolutionnaire
comme le nôtre ». L'échange de billets s'effectue dans un climat
de grande tension, voire de terreur. Onze communiqués ignés du Haut-commandement
organisent cet échange comme une opération militaire, communiqués
portant sur l'aspect technique de l'échange de billets, mais appelant aussi
au soutien de la Révolution, et faisant peser des menaces sur les trafiquants
8. En dépit de cette mobilisation, Sékou Touré faisait fin
octobre 1972 devant l'Assemblée Nationale une série de déclarations.
Il stigmatise « les défaillances des cadres administratifs et les
facilités accordées par eux aux trafiquants, les malversations dans
les opérations d'échange et une volonté délibérée
de profiter de l'ignorance des paysans pour les voler ». Il constate également
que « certains agents non alphabétisés se sont vus confier
des responsabilités ». C'est donc que, contrairement aux affirmations
répétées, la ferveur militante et révolutionnaire ne
peut pallier le manque de formation.
Il faut noter que, contrairement aux billets en Franc Guinéen, les billets
en Syli ne portent pas l'effigie de Sékou Touré mais celle de Samori,
Alpha Yaya, le roi Béhanzin et Patrice Lumumba. Il faut dire qu'à la
suite des purges sanglantes de 1970 et 1971 la popularité de Sékou
Touré a brutalement chuté dans la population. Comme le Franc Guinéen,
et pour les mêmes motifs économiques, le Syli ne cessera de se dévaluer.
Les 17-19 avril 1981, le gouvernement décide un nouveau changement de monnaie
qui se traduit par une ponction de 55 % de la circulation monétaire depuis
1975. Le 28 décembre 1983, Sékou Touré menace de dévaluer
le Syli si les commerçants ne déposent pas dans les 60 jours leur
avoir en banque. En dépit de cela, le Parti célèbre chaque
année l'anniversaire de la création d'une monnaie indépendante
comme une grande victoire de la Révolution socialiste.
L'obstacle majeur à une analyse des Finances Publiques, c'est-à-dire
du Budget, de la Balance du Commerce extérieur et des Aides extérieures,
est l'absence de données fiables. En effet, la politique du gouvernement
guinéen a consisté à occulter toutes informations chiffrées
sur l'état de sa population et de son économie. A l'occasion d'une
mission de la Banque Mondiale en 1965, venue négocier des prêts liés à l'investissement
de la CBG 9, Sékou Touré convoque les responsables du Service de
la Statistique pour leur dire : « On va recevoir les agents des impérialistes,
il ne faut pas qu'on leur donne de chiffres » 10. On a très bien reçu
les membres de cette mission, on leur a fait un cours théorique de statistique,
on les a promenés à travers le pays où ils ont assisté à des
danses folkloriques. Mais quand la mission est repartie à Washington, elle
n'avait pas obtenu le moindre chiffre. Elle a alors informé le gouvernement
guinéen que la Banque Mondiale ne pouvait accorder, dans ces conditions,
aucun prêt à la Guinée. Sékou Touré mit cette
situation sur le compte de l'incompétence de ses fonctionnaires, et demanda à la
Banque Mondiale d'envoyer une nouvelle mission. Ordre fut alors donné par
Sékou Touré « de donner des chiffres, mais des chiffres falsifiés ».
C'était vouloir ignorer que des recoupements étaient possibles avec
les statistiques des pays fournisseurs ou clients de la Guinée. En mettant
sur le compte d'ordinateurs défaillants ces chiffres erronés, la
Guinée obtint enfin ses prêts. Cette déformation systématique
des chiffres, et donc des faits, affecta continuellement les études économiques à la
base de toutes les décisions.
L'autre difficulté pour l'analyse provient de la monnaie de compte. En effet,
le Franc Guinéen puis le Syli, sont des monnaies inconvertibles qui ne sont
pas cotées sur le marché monétaire. Les taux de change retenus
avec les monnaies transférables pour établir les documents officiels
sont des taux de change théoriques calculés en fonction du poids
en or de chaque monnaie. En réalité la monnaie guinéenne a
une cote sur le marché parallèle très inférieure à la
cote théorique, ce qui rend non fiables les comparaisons des données
dans le temps.
Selon la Consitution le budget présenté par l'exécutif doit être
examiné, amendé si nécessaire, et adopté par l'Assemblée
Nationale. Or on sait qu'élue sur une liste nationale et sans concurrente,
celle-ci n'est qu'une chambre d'enregistrement. Ce budget est ensuite publié par
le Journal Officiel ou par Horoya, mais de manière irrégulière.
Le tableau figurant en Annexe 5, établi sur la base des données du
Bulletin Statistique de la Guinée, donne le budget officiel de fonctionnement
et d'investissement pour la période d'octobre 1964 à septembre 1973,
l'année fiscale allant du 1er octobre au 30 septembre, établi en
millions de FG, et le budget de fonctionnement de 1981 à 1984 établi
en millions de Sylis.
Pour la période 1964 à 1973 les budgets sont équilibrés
en recettes et dépenses grâce à la prise en compte d'emprunt
extérieur et de dons étrangers, ces derniers représentant
les fonds obtenus de la revente aux citoyens des dons alimentaires reçus
par la Guinée. Il convient de noter une forte augmentation de ces budgets
pour les années fiscales 1967-1968 et 1972-1973 qui correspondent aux mises
en chantiers d'une part de l'extension de l'usine d'alumine de Fria de 480.000 à 700.000
tonnes, d'autre part du complexe de bauxite de la Compagnie des Bauxites de Guinée à Boké.
En revanche, les budgets de 1981 à 1984 ne prennent pas en compte les aides
extérieures et présentent un déficit en 1982, 1983 et 1984.
La forte augmentation du budget en 1982 est due à des efforts exceptionnels
faits par le gouvernement guinéen dans le recouvrement des impôts
pour satisfaire le FMI en négociation avec la Guinée pour l'obtention
de nouveaux prêts.
La critique la plus sérieuse que l'on peut faire au système budgétaire
guinéen est l'absence d'examen des réalisations budgétaires
jusqu'en 1968 et leur peu de fiabilité pour les années suivantes.
A l'occasion de la présentation du Budget 1970 - 1971 à l'Assemblée
Nationale 239, le rapport indique que désormais les réalisations
seront confrontées aux prévisions et annonce que le recouvrement
des impôts a été de 53,6 % pour l'exercice 1967 - 1968, 57,6
% pour l'exercice 1968 1969 et 75,6 % pour l'exercice 1969 -1970. En fait le budget
est l'affaire personnelle de Sékou Touré. Sans pouvoir indiquer des
chiffres précis, ces données étant confidentielles, on peut
avancer qu'une part importante du budget a été consacrée aux
différents organismes policiers et à l'aide aux mouvements révolutionnaires
anticolonialistes, notamment à l'Union des Populations du Cameroun (UPC)
de Félix Moumié et de Ruben Um Niobé, au Parti Africain pour
l'Indépendance de la Guinée Bissau et des Iles du Cap Vert (PAIGC)
d'Amilcar Cabral dont le siège est implanté à Conakry, au
Mouvement du prince Sihanouk qui s'est rendu à plusieurs reprises en Guince,
au Mouvement Populaire de Libération de l'Angola (MPLA).
La création d'un Ministère du Contrôle Financier en 1967 avait
suscité beaucoup d'espoirs. A sa tête avait été nommé Baldet
Ousmane, haut fonctionnaire compétent et honnête. De nombreuses missions
de contrôle furent envoyées à travers le pays. Leurs rapports
dévoilèrent beaucoup de malversations mettant en cause les plus hautes
autorités de l'Etat. Il fallait se débarrasser de ces gêneurs
du Ministère du Contrôle Financier. La purge sanglante consécutive
aux évènements du « 22 novembre 1970 » fut l'occasion
de les éliminer, notamment Baldet Ousmane, pourtant fidèle serviteur
du régime qui finit pendu sous le pont « Fidel Castro Ruz ».
De même Jean-Paul Alata, un Français qui s'était mis à la
disposition de la Guinée et avait exercé des fonctions d'inspection,
passa plusieurs années au Camp Boiro pour avoir ignoré que certaines
personnalités étaient intouchables.
Bien que se réclamant d'une politique extérieure anticolonialiste
et anticapitaliste, la Guinée accepte les concours de tous les pays. Au
commencement les principaux donateurs sont les pays du Bloc Soviétique et
la Chine, qui financent la presque totalité du plan triennal 1960-1963,
soit 31 milliards de FG sur 38 milliards. Fin 1961, le refroidissement des relations
avec le Bloc Soviétique à la suite du « complot des enseignants » et
l'accumulation de la dette de la Guinée vis-à-vis de ces pays, qui
atteint 119 millions de dollars 12 entraînent un ralentissement de l'aide.
A partir de 1964, à la suite de sa querelle avec l'URSS, la Chine vient
occuper la place en partie vide. Son aide, à base de dons alimentaires et
de services techniques, est mieux adaptée au milieu africain.
Mais durant toute l'existence de la République de Sékou Touré l'aide
américaine ne s'est jamais démentie. Elle portait sur des fournitures
de denrées alimentaires, principalement de riz, des équipements divers
notamment dans le domaine éducatif, et l'octroi de bourses. Cette aide s'est élevée à 20,6
millions de dollars de 1959 à 1961, à 16,6 millions de dollars, dont
13 millions de denrées alimentaires en 1962. Elle est par ailleurs estimée à 105
millions de dollars de 1964 à 1967. Il serait fastidieux de donner la liste
de tous les prêts et dons faits à la Guinée sous le régime
de Sékou Touré, que ce soit des pays de l'Est, des pays occidentaux,
de la Chine et du Japon, ou des organismes internationaux, Banque Mondiale, ou
continentaux, Banque Africaine de Développement, Communauté Européenne.
La Guinée était devenue un véritable tonneau des Danaïdes.
Le régime de Sékou Touré, en permanence au bord de la faillite,
tapait à toutes les portes.
Au milieu des années 1970 Sékou Touré se sentit une vocation
de musulman et émailla ses discours de références à l'Islam.
Dans le même temps — c'était après le boom pétrolier — Sékou
Touré comprit qu'il y avait dans les pays arabes du Golf, une marin, financière
qui pouvait l'aider. Pour Orienter ce pactole vers la Guinée, Sékou
Touré commence à visiter régulièrement les pays du
Golfe. Se montrant plus musulman que les Arabes, il obtint leur confiance jusqu'à devenir
président du Comité islamique des bons offices entre l'Iran et l'Irak.
Les résultats furent à la hauteur des efforts déployés.
Entre 1973 et 1980, la Guinée obtint une aide de 604,6 millions de dollars
dont 370,9 millions de dollars en 1980 — soit plus de 10 % des engagements
arabes vis-à-vis de 41 états africains 13.
L'endettement de la Guinée auprès de ses créanciers publics
et privés est considérable à la fin du règne de Sékou
Touré en mars 1984.
Endettement de la Guinée sous
Sékou Touré |
|
Année |
Montant (Millions $US) |
1965 |
204 |
1970 |
494 |
1984 |
1.570 |
L'endettement a donc septuplé en 20 ans 14 malgré les mises en exploitation des gisements de bauxite de Boké par un consortium de sociétés occidentales et de Kindia par l'URSS qui ont généré d'importantes entrées de fonds pour la Gumée.
Le tableau figurant en Annexe 6 donne l'état des importations et des exportations
de la Guinée de 1959 à 1984. Les valeurs ont éét traduites
en millions de dollars US.
La variation des importations est due en grande partie à la mise en œuvre
des investissements miniers et industriels de la Compagnie Fria puis Friguia, de
l'Office des Bauxites de Kindia (URSS) et de la Compagnie des Bauxites de Guinée,
l'essentiel du matériel provenant de l'extérieur.
Un autre point doit être signalé : la progression presque continue
des importations de riz alors que la Guinée était autosuffisante
avant l'indépendance. Ceci traduit l'échec de la politique agricole
de Sékou Touré. En dépit des importants investissements réalisés
dans ce secteur par la Chine, les Etats-Unis et les états occidentaux, la
Guinée ne réussit jamais à redevenir autosuffisante. L'absence
de données à partir de 1976 est due à la carence du service
de statistiques de Guinée.
Dans le domaine des exportations il faut signaler une augmentation considérable à partir
de 1960, soit de 77%, due à la mise en service en avril 1960 de l'usine
d'alumine de Fria. La part prise par l'alumine de 1962 à 1972 représente
46% à 70% des exportations totales. A partir de 1973 entrent en jeu l'OBK à Kindia
et la CBG à Boké. Le premier minéralier de bauxite quitte
Kamsar, le port de la CBG en août 1973. A partir de là il y a une
montée en puissance des exportations de CBG qui passèrent de 85 millions
de dollars en 1975 à 318 millions de dollars en 1984.
D'un autre côté les exportations traditionnelles de la Guinée en produits agricoles n'ont cessé de décliner: elles représentaient en 1972 la moitié de leur valeur de 1960. Si l'on entre dans le détail on constate une chute spectaculaire des exportations de bananes qui s'élèvent en 1972 au quart de leur valeur de 1964. En revanche les ananas viennent compenser à partir de 1968 cette baisse, ce secteur d'activité étant contrôlé par Coficomex.
Notes
1. Les origines du totalitarisme.
2. Il avait une incontestable expérience tiers-mondiste après ses
interventions en Inde, en Egypte, et à Cuba.
3. Extrait d'une interview de M. Vaferé Coulibaly réalisé par
l'auteur le 14 janvier 2003.
4. Horoya, 5-7 décembre 1961.
5. Complot des enseignants.
6. J.O. de Guinée du 1er mars 1960.
7. Syli signifie éléphant en langue soussou, nom donné par
la population à Sékou Touré, et emblème du PDG.
8. Horoya, 8 octobre 1972.
9. CBG Compagnie des Bauxites de Guinée, société d'économie
mixte avec 51 % à Harvey Aluminium et 49 % au Gouvernement Guinéen.
10. Témoignage de Julien Condé, directeur adjoint du Service des
Statistiques.
11. Horoya-Hebdo, 29 août-4 septembre 1970.
12. Pierre Chauleur. « La Guinée après
3 ans d'indépendance » Etudes,
novembre 1961. Cette dette se répartit ainsi :
Pays |
Montant (Milions US$)
|
| Union Soviétique | 56 |
| Rép. Arabe Unie d'Egypte | 18 |
| Chine | 25 |
| Pologne | 5 |
| Tchécoslovaquie | 10 |
| Yougoslavie | 5 |
13. Jeune Afrique, 13 mai 1981.
14. Bulletin de l'Afrique Noire, 12 juin 1986.
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2013 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.