Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
| A mon mari Et aux milliers de disparus En Guinée |
A Neene Rabi Ma mère guinéenne |
« La seule force, la seule valeur,
la seule dignité de tout, c'est d'être aimé. »
Charles Péguy
Cette histoire est malheureusement vraie. Toute ressemblance avec des personnes vivant ou ayant vécu en Afrique ou en Europe n'est que le reflet de la réalité.
Un bouquet de manguiers,
Un tout petit sentier;
Mes pas sur le gravier
S'en vont vers Kouroula 1
N. B.
Conakry, le 27 juillet 1971
Le charognard la fixe d'un œil maléfique quand elle franchit la porte de l'aérogare. Décidément, elle n'aura jamais pu s'habituer à l'air souffreteux de ces volatiles cependant si précieux puisqu'ils assurent, avec l'armée, l'essentiel du service de voirie à Conakry. L'oiseau de mort accroît le malaise de Nine, pourtant bien résolue à se montrer courageuse aujourd'hui.
Au chauffeur des Nations Unies, où elle est employée, elle a dû expliquer que son mari, retenu au travail, viendrait lui dire au revoir une fois terminées les longues formalités du départ. L'homme a sournoisement demandé pourquoi repartir en France sept mois seulement après être revenue de congé. Elle a inventé que le petit était malade de la hanche et peste maintenant contre le sentiment de culpabilité qui l'a aussitôt submergée alors que le fautif, c'était cet homme avec son indiscrétion.
C'est agaçant, à la fin, de toujours se sentir coupable de quelque chose dans ce pays. De quoi exactement, vous n'en savez fichtre rien mais les autorités, elles, le savent et, une fois de plus, Nine cherche sa respiration : depuis quelques mois, exactement depuis qu'elle est revenue en Guinée avec le nouveau-né dans son couffin, une chape de plomb lui écrase la poitrine. Tout a commencé ici, à l'aéroport, où la touffeur tropicale lui a paru plus moite que d'habitude. Des militaires, arme au poing, dirigeaient les quelques arrivants sur un bâtiment annexe à l'aérogare. Motif: l'expulsion de toutes les familles ouest-allemandes, car la RFA aurait aidé au débarquement guinéo-portugais en novembre 1970 et à la tentative de coup d'État. C'est du moins ce qu'a dit le « Responsable suprême de la Révolution ».
Il est vrai, songe Nine, que les Allemands font, comme elle, partie de cette famille d'Occidentaux capitalistes, « valets de l'impérialisme et suppôts du colonialisme revanchard 2 », qui fait tellement peur à Sékou Touré, Petit Père de la Révolution guinéenne.
Réflexion faite, voilà bien la première raison qu'elle a de se sentir coupable : européenne, bourgeoise, catholique, universitaire et phlébitique, elle n'a pas la veine d'être née conforme à l'idéal révolutionnaire guinéen. D'ailleurs, son mari non plus n'est pas bien « conforme » puisque, s'il a de bonnes jambes, lui, sa tête a néanmoins été pressée dans le moule de la dissidence gauloise et intellectuelle. Elle s'inquiète pour lui, depuis quelque temps.
Djibril, en effet, est maintenant toujours tourmenté et comme frappé de stupeur. Les fous rires qui les secouaient tous deux au début de leur mariage ne sont plus que lointains souvenirs. Son mari, comme bien d'autres Guinéens pourtant d'un naturel rieur et bavard, est devenu grave et méfiant. Ellemême, si primesautière d'ordinaire, a perdu son rire de collégienne. Il faut dire que la recherche de la pitance familiale (le marché noir est roi), la nécessité de tenir sa langue en toute occasion et surtout devant ses amis (des propos baptisés contre-révolutionnaires, ça peut vous mener loin!) et, depuis janvier, les arrestations de quantité de gens qu'on aurait crus au-dessus de tout soupçon, tout cela a fini par forger en Guinée des hommes nouveaux, timorés et sans consistance. La nécessité de survivre est devenue le principal moteur des activités du Guinéen moyen. Et la conscience d'appartenir à la minorité prétendument favorisée de l'Intelligentsia ne peut même pas rassurer des gens comme Djibril qui savent quel, précisément, c'est surtout dans ses rangs que la Révolution s'acharne à trouver des ennemis.
Et voilà que son Peul 3 si fier, son Moodibbo 4 chez qui elle a toujours autant admiré la hardiesse que la tendresse, n'était plus qu'angoisse pour les siens (un père de famille est toujours un lâche., disait-il pour se justifier). Il est vrai que plusieurs Européennes, épouses de hauts fonctionnaires récemment arrêtés, ont été expulsées en janvier et que, pour éviter qu'elles ne parlent à leur retour en Europe, le Responsable Suprême a donné l'ordre de garder leurs enfants en Guinée.
On a assisté à l'aéroport à des scènes déchirantes. Marie croyait pouvoir emmener en France sa fille âgée d'un an, mais le commissaire de l'aéroport avait des ordres: les militaires lui ont arraché l'enfant des bras. On a raconté aussi l'expulsion de cette femme des Antilles néerlandaises (dont la couleur de la peau ne rachetait pas la malchance d'être ressortissante d'un pays impérialiste) que les militaires ont dû traîner dans l'avion. La malheureuse mère, contrainte elle aussi de laisser sa fillette en bas âge, n'était que hurlements. L'un des témoins a dit à Nine que jamais il ne pourrait oublier les cris de cette mère déchirée. Et Nine s'est demandé comment Sékou, en qui chacun s'accorde à reconnaître un chef d'État intelligent et rusé, en était arrivé à commettre des erreurs aussi grossières.
— Il faut partir, répétait Djibril. Dans mon pays, l'esprit meurt et le corps n'est qu'en sursis. Personne n'est plus en sécurité. Il faut partir.
— Mais pourquoi ? s'insurgeait Nine. Tu aimes, nous aimons la Guinée que tu veux servir. De quoi aurions-nous peur? Tu as toujours été un administrateur loyal, un « fidèle serviteur de l'État » comme on dit chez moi. Tu n'as rien à te reprocher !
— Alfa, Mamadou, Boubacar et les autres n'avaient rien à se reprocher non plus. Ils n'étaient pas conformes, c'est tout. Où sont-ils à présent? Peux-tu me le dire? Non. Le mieux est que les enfants et toi partiez les premiers et je vous rejoindrai à la première occasion.
— Partons ensemble, disait Nine. Je ne veux pas te laisser. Souviens-toi de ce que le Karamoko 5 a dit à ta tante l'année de tes dix-sept ans. Djibril ne sera heureux qu'avec une femme au teint très clair qu'il ira chercher très loin et il n'aura de chance qu'aussi longtemps que cette femme sera près de lui. Je reste. Nous partirons ensemble.
Son mari pestait contre ces sornettes de bonne femme :
— Mais, enfin, réfléchis! tu me vois passer inaperçu en pleine brousse avec une femme blanche et des moutards café au lait! Non, mon idée est la meilleure.
La décision conjugale, sinon conjuguée, était définitive: on partirait, dans l'ordre et suivant le plan tracé par le chef de tribu. Les deux aînées avaient été envoyées les premières, en vacances chez les grands-parents. Cependant, les démarches pour le départ « officiel » des deux derniers enfants et de leur maman ne furent pas aussi faciles que Djibril se l'imaginait. Sept papiers ou autorisations diverses étaient nécessaires et, quand le dossier revint, la déception fut grande pour Monsieur : seule Madame (à qui le permis de séjour était provisoirement retiré) était autorisée à se rendre en France, sans les enfants. Nine y vit un signe du destin : il fallait abandonner l'idée pour le moment. Mais lui resta sourd et recommença tout à zéro. Il reprit son patient travail de fourmi opiniâtre, du ministère au service fiscal, de l'ambassade au tribunal et à la Présidence (le feu vert du service des voyages était obligatoire). Les papiers furent établis au nom de jeune fille de Madame et on supprima les prénoms à consonance trop africaine des enfants; désormais, Mme B… souhaitait se rendre en France, accompagnée de deux de ses enfants, âgés respectivement de quatre ans et de huit mois. Quelques pots-de-vin, toujours nécessaires pour faciliter et accélérer les démarches, furent savamment distillés dans le circuit susdit par un Djibril aussi lucide qu'entêté.
— J'y arriverai, tu verras, répétait-il à Nine de plus en plus angoissée.
De fait, le dossier revint, muni de tous les tampons et cachets requis. Conséquence inévitable : supprimer du passeport français de Nine les photos des deux bambins dont la couleur aurait trani la supercherie. En juriste respectueuse des lois, elle renâcla à la besogne mais céda sans peine devant l'implacable logique de Djibril. Elle eut, en décollant minutieusement les deux photos de son passeport, le même pincement au coeur qu'en déchirant, six mois plus tôt, sa propre photo de mariage : si elle avait dû en arriver là, c'est que sur les quatre Guinéens souriant ce jour-là de toutes leurs dents, le premier venait d'être condamné à mort par contumace et ses deux voisins étaient portés disparus dans les geôles désormais surpeuplées de Sékou Touré… Le quatrième, inquiet pour sa survie, avait exigé que l'épousée de 1961 supprimât en 1971 la « preuve » d'une collusion malencontreusement fixée sur papier toilé par un photographe inconscient.
Nine n'en finissait pas de s'effrayer devant pareille accumulation de mauvais présages.
— Alors, Madan 6, vous me les donnez ces clés, demande d'un ton rogue le douanier.
Nine revient à la réalité du départ et lui tend un ravissant petit trousseau en daim beige, parfaitement contrerévolutionnaire. Depuis des années, elle s'obstine par ces menus détails à faire délibérément réactionnaire pour ne pas avoir l'air de renier son éducation et son passé. Djibril lui a souvent fait remarquer que c'était là un effort bien inutile: toute la petite personne de Nine est enveloppée d'une aura bourgeoise garantie grand teint. Trente ou quarante ans de bain révolutionnaire guinéen ne la délaveront pas.
— Et ça, c'est quoi ? aboie le représentant de la loi.
— Un petit transformateur qui va avec le flash de l'appareil photo et permet de brancher indifféremment sur du 110 ou du 220, répond la dame qui a l'air trop bien renseignée pour une personne du sexe non-bricoleur. C'est sûr, elle vient d'éveiller bêtement la méfiance du douanier. Estce qu'un transformateur figure d'habitude dans la panoplie du parfait petit espion? se demande Nine en regrettant d'avoir toujours délaissé la lecture des romans policiers qu'affectionne son mari. Apparition du chef, impeccable de dignité dans son costume Mao couleur kaki. La fouille des bagages se poursuit sous cette double paire d'yeux inquisiteurs.
— Quatre albums de timbres, rien que ça ! s'exclame le sous-fifre fureteur. Et qui viennent de la République populaire de Chine ! Alors, comme ça, vous fréquentez beaucoup de camarades chinois, Madan?
— Mais, je les ai achetés à Libraport 7, Monsieur, répond Nine interloquée.
— C'est évident, réplique le chef. Ces albums font partie du dernier arrivage d'articles de nos amis chinois. Une pure merveille, d'ailleurs. N'est-ce pas, Madame?
Nine se sent plus à l'aise avec cet homme courtois. Sa gorge se dénoue. Le chef tire un livre de la valise. Le tenant à l'envers, il en secoue les pages pour en faire tomber un éventuel courrier à poster à l'étranger (elle se félicite in petto d'avoir refusé les deux lettres que des amis l'avaient priée d'emporter). Le livre, édité par le ministère de l'Information et du Tourisme. C'était le seul que Djibril lui eût conseillé d'emporter. D'ailleurs, elle ne pouvait prendre que quelques kilos de bagages si elle ne voulait pas attirer Pattention sur son départ. Et comment faire son choix dans la bibliothèque qu'elle regrettait tant de laisser à Conakry: des centaines d'ouvrages de droit, d'économie, de littérature qui avaient constitué un véritable ballon d'oxygène dans ce pays où l'on était tellement sevré de lectures. Il n'existait alors qu'une seule bibliothèque, dans le pays et elle était chichement approvisionnée. Aucune librairie, aucun kiosque à journaux, mais un journal, un seul, gouvernemental bien sûr, organe du Parti-État de Guinée et tri-hebdomadaire, « Horoya » 8. Le désert spirituel, la sclérose cérébrale, voilà ce que Djibril lui faisait quitter aujourd'hui.
Pourtant, ce pays spirituellement moribond, elle l'aime du plus profond de son être (elle avait même choisi l'endroit où elle souhaitait être enterrée, près de Timbo au coeur du Fouta-Djallon : une oasis de manguiers au milieu du boowal 9 grêlé par la sécheresse). Elle sentait qu'elle, pouvait être heureuse ici, aux côtés de l'être qui avait su lui faire aimer la Guinée. Rien n'était plus facile pour lui, car l'amour de la patrie l'habitait tout entier, cet homme venu des montagnes du Fouta pour la rencontrer sur les bancs de la Faculté de Droit de Paris.
Justement, comme les douaniers tracent sur ses valises la croix de craie libératrice, elle aperçoit son mari qui pénètre dans le hall. Fin et racé, la démarche souple, il suscite toujours autant l'admiration de la petite Nine qui se sent fondre de tendresse pour lui.
— Le boy 10 est là-bas, au fond, avec les petits. Mieux vaut ne te montrer avec les enfants qu'au dernier moment, lui murmure-t-il à l'oreille ; inutile d'attirer l'attention sur eux. Allons boire un verre au premier étage : là-haut, il y a toujours des citadins qui viennent passer le temps.
Nine est nerveuse. Elle sent les larmes lui piquer les yeux et voudrait se blottir dans les bras encore protecteurs de son mari.
— Oh! Djibril, quand te reverrai-je? Que vais-je faire là-bas, sans toi, avec les quatre enfants?
Il la fusille du regard et serre les lèvres pour dire
— Ne prends pas ton air tragique, je t'en prie. N'oublie pas : tu pars seulement quelque temps soigner le petit Imran. Inutile de dramatiser, tu sais qu'à la première occasion je te rejoindrai et…
Il se tait brusquement car s'avance un sien cousin averti du départ de Nine et des petits. Oh! non, c'est trop bête. Il va leur voler leurs derniers instants de solitude à deux! C'est fini, ils ne pourront plus rien se dire. De fait, la conversation languit. Le cousin, jovial quand même, commande les inévitables « Fruitaguinée » (mangue ou orange?). Le serveur les apporte d'un air absent. Tiens, songe Nine, la production de ces jus de fruits continue malgré la récente arrestation du directeur de la fabrique, marié à une Française lui aussi. Voilà! l'inquiétude la reprend. Pourvu qu'elle ne se mette pas à pleurer ! Elle jette à son mari un regard de détresse que le cousin surprend. Celui-ci se lève en disant qu'il va acheter un paquet de Milo 11.
— Il a compris, c'est sûr, s'inquiète Djibril. Je t'en prie : surveille-toi. Tu t'en vas mais moi, je reste encore un peu ici. Ne me mets pas en difficulté maintenant.
— Surveille-toi! Surveille-toi! Elle n'a fait que cela ces derniers mois : étouffer ses envies de parler, de crier parce qu'il faut à tout prix se faire oublier, se fondre dans la masse des militants anonymes que rien ne signale à la guillotine révolutionnaire.
L'avion ne devrait plus tarder. Djibril se lève pour aller chercher les enfants au rez-de-chaussée. Le cousin parle, parle. Nine le voit sans l'entendre : elle cherche vainement le nom de la lotion d'après-rasage qu'il utilise. Une marque française, elle en jurerait. Le cousin vient sûrement de dire une bonne blague car il éclate de rire. Nine rit pour lui faire plaisir quand le haut-parleur se fait entendre : une voix mâle annonce que l'avion pour Paris aura du retard. Djibril, qui remonte avec les enfants, en sait davantage : le commissaire de l'aéroport lui a dit qu'il y a eu une alerte à la bombe au départ de Dakar. Il a fallu faire descendre tous les voyageurs, fouiller l'appareil, les gens, les bagages. On prévoit un long retard!
On s'installe donc dans l'attente. Nine espère que le cousin va se lever pour prendre congé. Mais non, il s'incruste, le fâcheux. Il est plein de bonnes intentions. Il veut soutenir le moral de son parent lorsque la belle-cousine aura disparu en haut de la passerelle. Ah! l'importun qui cristallise sur sa personne innocente toutes les rancoeurs accumulées par Nine ces derniers jours. Le temps n'en finit pas de durer. Le jus de fruit se réchauffe et s'épaissit dans les verres tièdes. Les enfants s'impatientent. Nine espère bêtement que l'avion ne viendra pas et qu'on annulera tout. Djibril, comprenant qu'il vaut mieux garder sa femme près de lui, ramènera tout son petit monde à la maison.
Mais non, à force de vouloir intensément le départ des siens et de regarder sans arrêt sa montre, son inconscient de mari fait venir le gros oiseau fatidique. Près de trois heures de retard n'auront rien changé au destin. Il faut embarquer. Chaleureuses embrassades du cousin qui est peut-être un brave type, malgré tout. Djibril tient à accompagner son précieux trésor jusquà l'aire de départ.
Nine s'étonne de voir deux militaires plantés de part et d'autre de la passerelle où elle va s'engager. Elle sait pourtant que, depuis la tentative de coup d'État, la capitale grouille de ces « militants en uniforme », comme les a baptisés il y a peu Sékou Touré. Devant cet oeil, militant précisément, elle n'ose pas trop appuyer ses lèvres sur celles de Djibril et en veut encore à la Révolution de lui voler jusqu'à son dernier baiser avec son mari.
— Attends-moi, lui souffle celui-ci à l'oreille. J'arrive.
Le bébé sur les bras, elle monte précipitamment quelques marches en évitant de se retourner pour un dernier regard à Djibril : les militaires, et surtout le barbouze de service serait capable de lire dans ses yeux que son départ est définitif!
Soudain, un coup de sifflet rageur lui vrille les oreilles, immédiatement suivi d'un «Halte! Halte! » aboyé à la prussienne. La peur lui coupe les jambes. On a sûrement trouvé quelque chose de bizarre dans son dossier, ou ailleurs. Elle savait bien qu'elle devait être coupable de quelque chose : le militaire, lui, sait de quoi. S'il court, c'est sans doute parce qu'il a des ordres. Va-t-il lui poser la main sur l'épaule et lui dire froidement : non, Madame! vous ne partez pas! suivez-moi. Va-t-il … ?
Une folle envie de courir la saisit : oh! vite, quitter ce pays maudit. Mon Dieu! laissez-nous partir. Le militaire arrive à sa hauteur sans lui adresser la parole. Il la bouscule contre la rambarde et se rue dans la carlingue. Elle monte à sa suite, sans oser se retourner pour ne pas montrer son soulagement.
Ce n'est pas à elle que le pandore en veut : il fulmine contre un passager en transit qui, pour passer le temps, a pris des photos de l'aérogare. Le brave homme, qui ne sait pas que le tourisme est interdit en Guinée, est obligé séance tenante de vider son chargeur et de remettre la pellicule indiscrète au maton triomphant qui l'emporte comme un trophée.
— Bon Dieu! quel pays! râle le photographe amateur pendant que Nine s'effondre sur son fauteuil.
Ce n'est qu'en plein ciel que la boule se défera dans sa gorge et que la petite toubabesse 12 osera enfin libérer ses larmes. Alors, Yasmine lui prend doucement la main:
— Tu aurais bien voulu que Papa vienne avec nous, hein, maman?
Notes
1. Petit cimetière français, situé à Timbo, capitale de l'ancien régime du Fouta-Djallon sur lequel régnait l'Almamy, toujours choisi dans le clan des Bari.
[Bari est l'un des quatre patrononymes des Fulbe du Fuuta-Jalon. Les trois autres sont : Bah-Balde (Uururbhe), Diallo (Dial-Diallo), et Sow (Ferobbhe, sing. Pereejo). Les Bari forment le grand groupe des Dayeebhe (sing. Dayeejo). Chacun des patrononymes est segmenté en plusieurs sous-clans. La conférence de Talansan (vers 1725) désigna le leader des Bari Seydiyabhe, Ibrahima Sambegu ou Karamoko Alfa mo Timbo, dans les fonctions héréditaires de Commandeur des Croyants (Amîrul-Mûminina) et chef de l'Etat. A sa mort, la querelle de succession scinda les Sediyaabhe en deux branches : Alfaya (descendants de Karamoko Alfa) et Soriya (descendants de Ibrahima Sori Yero Poore, Almami Sori Mawdho). Le mari de Nadine était un Dayeejo Sediyanke Alfaya. Consulter la bibliothèque de webFuuta, entre autres : Vieillard (ethnographie), Tauxier (histoire), Marty (Islam), Dupire (ethnologie), Sow (littérature/linguistique), Diallo (histoire politique), Richard-Molard (géographie). Les souverains de la théocratie du Maasina étaient également des Bari. Mais c'étaient des Dayeebhe non-Seediyaabhe. — Tierno S. Bah]
2. Extrait des discours du Président guinéen.
3. Les Peuls ou Fulbe : peuple islamisé de l'Afrique occidentale, dispersé depuis le Sénégal jusqu'à l'est du lac Tchad.
4. Monsieur, terme de respect donné par l'épouse à son mari, au Fouta-Djallon.
[C'est également un titre princier pré-colonial. Le mot désignait les fils des familles aristocratiques de Timbo, des provinces (diiwe, de l'arabe dîwan) et des paroisses islamiques (misiide, de l'arabe masjid, mosquée). Le titre Moodi ou Modibbo occupait l'échelon inférieur de la titulature musulmane, au-dessous de Alfa, Tierno, Shayku, et Almami. T.S.B]
5. Lettré coranique, marabout sachant interpréter les rêves pour annoncer l'avenir. [étymologiquement c'est un mot maninka composé de karan (lire) et mökö (personne). Tierno S.B.]
6. Déformation courante de « Madame » en Afrique de l'Ouest.
7. Entreprise nationale ayant alors le monopole de la vente des articles de papeterie (rares) et de librairie (quasi inexistants).
8. « Liberté » en Maninka, langue de Sékou Touré. Horoya tire à 2 000 exemplaires.
9. Mot peul d'où les géographes français ont tiré le mot bowalisation, phénomène de dégradation du sol par l'érosion.
10. Appellation courante pour désigner le domestique.
11. Cigarettes guinéennes fabriquées à l'usine ENTA construite par la République populaire de Chine. Ce paquet porte le nom du fleuve qui arrose la ville de Kankan en Haute-Guinée.
12. Féminin de toubab ; terme wolof (Sénégal) vaguement péjoratif par lequel les Noirs désignent les Blancs.
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