Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Le geôlier est un autre prisonnier.
Proverbe bamiléké
27 septembre 1980
Nouvelle audience à l'Élysée. Cette fois, il a fallu beaucoup insister pour que le conseiller Kirsch reçoive les représentants de l'Association. D'ailleurs, il le fait sur le ton du Monsieur-qui-est-bien-bon-de-les-écouter-car-il-doit-s'occuper-des-affaires-de-l'État.
— Nous revenons vous trouver, car trois mois se sont écoulés sur les six que vous vous êtes donnés pour résoudre le problème de ces prisonniers en Guinée. Et nous n'avons pas l'impression que l'affaire ait avancé.
— Mais si, mais si. J'ai pris contact avec nos amis ivoiriens, la semaine dernière encore.
— Pour une médiation?
— Ah! s'exclame le conseiller, courroucé. Permettez-moi de le garder pour moi.
— Certes, reprend Jean-Michel, mais à force de ne jamais rien vouloir dévoiler aux principaux intéressés, vous risquez de notre côté une fausse manoeuvre publique. D'un part, les femmes en ont assez de voir que la promesse a Président de la République est tombée aux oubliettes…
— Promesse? Quelle promesse?
— Mais… celle que M. Sékou Touré a faite à M. Giscar d'Estaing à Conakry, en décembre 1978, répond Nine qui la fameuse promesse tient lieu de viatique depuis quatorze mois.
— D'un autre côté, poursuit Jean-Michel, le mouvement se développe dans l'opinion publique et des comités de soutien se constituent un peu partout en France. Il sera diflicile de convaincre leurs membres du bien-fondé de cette diplomatie secrète, qui s'est révélée en l'occurrence stérile depuis dix ans déjà.
— Écoutez! Vous êtes venus me trouver il y a trois mois et j'ai donné la première impulsion nécessaire.
— Il faut maintenant une deuxième impulsion, Monsieur le conseiller.
— Une deuxième, une deuxième… marmonne M. Kirsch, agacé. Voyons: accepteriez-vous, madame, de rencontrer l'ambassadeur de Guinée en France?
— Mais bien sûr, répond Nine. Pouvez-vous arranger cela pour nous?
— Je le ferai. Je connais Somparé. C'est un gentil garçon et si je le lui demande, il vous recevra.
Huit jours plus tard, Martin Kirsch téléphone à Nine: l'ambassadeur est d'accord pour recevoir les représentants de l'Association :
— Mettez-vous en rapport avec lui pour convenir de la date.
Jean-Michel téléphone au nom de l'Association. En bon occidental habitué à la dignité compassée des représentants diplomatiques, il n'en revient pas de la familiarité bon enfant avec laquelle cet ambassadeur africain le salue au bout du fil.
— Si Somparé n'est pas trop gêné de la présence d'une femme de détenu, l'entretien ne devrait pas être difficile, dit-il à Nine.
L'entrevue doit avoir lieu à la résidence de l'ambassadeur. Le domestique qui les introduit a l'air d'être peul. Il les fait asseoir juste devant l'immense portrait du Responsable Suprême de la Révolution en grand boubou 1. La pièce est vaste, mais sobrement meublée. L'ambassadeur arrive, tout sourire. Lui aussi porte un boubou, bleu ciel comme ceux qu'affectionnait Djibril. Tous trois quittent le voisinage du portrait géant pour s'asseoir sur un deuxième jeu de fauteuils, l'ambassadeur prenant place sur le divan.
— Alors, Mme Bari, dit-il, faussement jovial. Comment allez-vous? Et Strasbourg? C'est une belle ville, m'a-t-on dit. Un café? Vous prendrez bien un café? Vous aussi, monsieur?
— Oui, s'il vous plaît.
Son Excellence àppelle un autre domestique et demande trois cafés. Nine a la chair de poule mais Somparé ne le remarquera pas : pendant l'heure et demie que durera la conversation, il ne se tournera que deux fois vers la femme du prisonnier. Il est tellement plus facile de bavarder avec ce grand jeune homme qui, lui a-t-on dit, n'est jamais allé en Afrique.
— Si j'ai accepté de vous recevoir, c'est que l'Élysée m'a assuré que vous n'aviez rien à voir avec tous ces groupuscules d'agitateurs qui ne cherchent qu'à nuire à la Révolution guinéenne.
— Les objectifs de notre Association de familles françaises sont en effet purement humanitaires, sans aucune coloration politique.
— Cependant, plusieurs de ces femmes de détenus sont membres du bureau directeur d'un mouvement d'opposition au régime guinéen.
— Mais oui, celui de ce James Soumah par exemple. Il a créé je ne sais quelle ligue fantoche de prétendue défense des droits guinéens, lui qui est un délinquant sorti d'une maison de redressement à Ratoma! Parfaitement! un délinquant!
— Je ne connais pas ce monsieur, tranche Jean-Michel. Nous n'avons dans nos rangs aucun membre de l'opposition guinéenne. Notre bulletin d'adhésion interdit toute appartenance à un mouvement pour ou contre Sékou Touré. Vous-même, monsieur l'Ambassadeur, ne seriez pas accepté chez nous puisque vous êtes partisan de M. Sékou Touré !
L'ambassadeur verse dans les tasses trois cuillerées de café en poudre qu'il arrose avec l'eau chaude d'une thermos.
— Vous n'êtes sans doute pas un mouvement d'opposition, mais vous utilisez la presse française pour faire parler de vos maris. D'ailleurs, ça n'est pas difficile : ce sont tous des vendus qui se liguent pour dire du mal de notre pays. Le Monde, La Croix, par exemple. Et la presse socialiste est la plus venimeuse de toutes! J'ai lu l'article que le Nouvel Observateur a publié fin juillet sur votre Association un tissu d'injures contre la Guinée et son cheff Si, si je vais chercher l'article et vous verrez.
L'Ambassadeur se lève. Nine fait signe à Jean-Michel qu'il est inutile de s'appesantir sur ce sujet mais le secrétaire tient à rassurer son Excellence sur les intentions louables de l'Association. Et pendant un bon quart d'heure, phrase par phrase, Somparé et lui feront l'exégèse des 40 lignes parues le 26 juillet 1980.
— Ecoutez ça! tonne l'Ambassadeur: des hommes que « la vigilance révolutionnaire » du maître de Conakry a bientôt considérés comme suspects! Ce n'est pas une injure, ça?
— Pas du tout, des faits tout au plus. Vous savez bien, monsieur l'Ambassadeur, que, dès 1964, le président Sékou Touré avait en permanence, sur son bureau, la liste des « ménages mixtes » qui marchaient encore à l'époque. Vous savez aussi qu'immédiatement après le putsch manqué de 1970, un Conseil des ministres a désigné les maris de Françaises à la vigilance révolutionnaire, comme étant des collaborateurs naturels à la solde de la France.
— Justement, rétorque l'ambassadeur. Et vous, Français, qu'avez-vous fait de vos collaborateurs en 1945? Fusillés, vous les avez fusillés. Après ces articles de fin juillet, j'ai adressé la mise au point que voici à tous les journaux rançais sans exception. Un seul, vous m'entendez! un seul l'a publiée, la revue Afrique-Antilles.
— Connais pas, dit Jean-Michel en prenant la « mise au point » de l'Ambassadeur de Guinée, en date du 29 juillet 1980.
Nine n'a pas besoin de parcourir ce texte : elle en a eu connaissance par un journaliste du Point qui le lui a montré. L'Ambassadeur y compare son mari à Joseph Darnand et au maréchal Pétain! Elle pourrait en rire si elle n'avait pas eu sa vie brisée par cette farce tragique.
— Donc, monsieur l'Ambassadeur, conclut Jean-Michel, vous estimez que la presse française tout entière vilipende la Guinée à plaisir.
— Même celle de gauche. Pourtant, parmi les hommes politiques, il y a des amis de la Guinée: M. Mitterrand, par exemple?
— Oh! un hypocrite qui laisse publier par le PS des mensonges sur la Guinée. Non, il n'y a qu'un seul homme politique honnête en France: c'est Georges Marchais! Lui n'a pas varié à notre égard.
— De toute façon, nous ne sommes pas venus pour parler politique. Vous pouvez en avoir l'assurance et la transmettre au président Sékou Touré : ces Françaises ne veulent rien d'autre que des nouvelles fiables de leurs maris, savoir au moins s'ils sont en vie. Voici la liste complète de ces hommes.
— Oh! mais je vois là des noms d'ennemis du peuple, de traîtres à la Révolution : le général Keita, le ministre Balla Camara!
— Sont-ils morts? demande Jean-Michel.
— Le peuple les a condamnés en tout cas. Eh! que voulez-vous qu on fasse des traîtres? On les fusille. Pan! Pan! dit Son Excellence dans un formidable éclat de rire.
Nine n'en peut plus de se contenir :
— Si la Révolution les a tués, leurs veuves réclament un acte de décès, dit-elle d'une voix blanche.
— Il sera certes plus facile, dit Somparé, d'obtenir copie du certificat d'inhumation qu'une libération. Parce que le Gouvernement guinéen ne saurait accepter une action qui oblige à libérer les prisonniers. Ce que fait le Parlement européen est une forme de chantage. Car le problème des prisonniers politiques est un problème de souveraineté. Cependant, on peut poser la question au niveau des individus, à titre amical.
— Mais vous savez bien que certains de ces hommes n'ont jamais été ni jugés ni condamnés. Où sont-ils? insiste Nine.
— Le cas de votre mari est un peu spécial, répond l'ambassadeur sans la regarder. M. Bari n'a pas été arrêté lors d'un complot. Son cas est différent.
— En quoi? interroge Nine.
L'Ambassadeur, gêné, ne dit plus rien.
— Il a ceci de commun avec les autres, ajoute Jean-Michel, qu'il est prisonnier et qu'on ne sait pas ce qu'il est devenu.
— Oh! mais il n'est pas le seul. Que faites-vous alors de tous les autres Guinéens qui ne sont pas maris de Françaises? Votre problème est indissociable de celui des autres familles guinéennes.
— Certes, et elles sont très nombreuses, mais l'Association s'est constituée pour les maris de Françaises parce que nous ni avons pas les moyens de nous occuper de toutes les femmes de prisonniers en Guinée. Il y en a trop. Mais elles aussi se grouperont peut-être un jour pour réclamer publiquement des nouvelles de leurs maris.
— La plupart de ces hommes, ajoute Jean-Michel, Wavaient rien fait de ce qu'on leur a reproché officiellement, n'est-ce pas?
— Ah! mon cher monsieur, « la Révolution est exigence 2 ». Tel que vous me voyez là, ambassadeur aujourd'hui, je puis très bien me retrouver demain en prison avec le mari de Mme Bari. Alors, rien de ce que j'aurai fait pour la Révolution ne me sera compté. Seul compte ce que l'on pense que vous ferez demain. Et la restructuration qui est nécessaire doit briser les échines. Il y a peut-être des cas regrettables de violence inévitable, ajoute-t-il d'un air pensif.
Nine se souvient alors des statistiques éloquentes publiées par Amnesty International : deux ambassadeurs de Guinée à Paris incarcérés et le troisième condamné à mort par contumace. Sur les six ambassadeurs à Washington, quatre ont été emprisonnés. Sur les six représentants de Sékou Touré à Moscou, trois emprisonnés, un condamné à mort par contumace, un autre en exil. Elle le plaindrait presque, cet ambassadeur qui risque sa vie en poste à Paris! Pourtant, tout à l'heure, l'homme riait à la pensée de fusiller les « traîtres ». Elle en a trop connu en Guinée, de ces hommes faussement débonnaires et pourtant tout disposés au zèle et à la délation. Allons, cette comédie a assez duré, songe-t-elle en exprimant tout haut son désir de partir.
Cependant, l'Ambassadeur continue ses réflexions :
— La Guinée, savez-vous, est une nation de croyants, donc incapable d'excès (il oublie l'Inquisition et les Frères musulmans! pense Nine). Mais j'ai un conseil à vous donner : vos démarches seraient maladroites si elles étaient publiques. La position de la Guinée se durcirait. Sékou Touré a dit: « Si on parle de quelqu'un publiquement et que celui-ci soit vivant, on le fusillera. »
Nine se lève, imitée par les deux hommes.
— Ah! vous êtes une femme dynamique, Mme Bari. Vous avez fait quantité de démarches au Parlement de Strasbourg.
— Allons-nous-en, dit Nine à Jean-Michel. (Elle n'a que faire de l'admiration de cet homme.)
— Et comment vont vos enfants? demande encore l'Ambassadeur.
— Ils iraient mieux s'ils avaient leur père à côté d'eux.
Jean-Michel prend congé pour eux deux. Somparé promet d'expliquer leur souci au président Sékou Touré. Cependant, Nine sait bien qu'à Conakry l'homme ne fait pas le poids et qu'il sera partagé entre le désir d'en finir avec un problème épineux, susceptible de ternir le voyage de Sékou Touré à Paris, et la peur de déplaire au Responsable suprême de la Révolution. Mais que lui importent les états d'âme de cet ambassadeur? Elle, elle est la femme d'un disparu nommé Djibril. Et elle se hâte de descendre dans la rue pour que Son Excellence ne voie pas ses larmes.
Notes
1. Grande toge africaine.
2. Slogan du Parti-État de Guinée.
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