Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Un roi n'a pas d'ami.
Proverbe peul
1973-1974
La mer est d'huile. Yves a vu tout à l'heure un banc de bongas. Le chalut sera rempli, c'est sûr. Ils avaient raison de pousser jusqu'à la Guinée et la Sierra-Leone, ils n'auront pas à le regretter : la pêche sera bonne.
— Mais, qu'est-ce que c'est que ce bateau? M'a l'air de foncer droit sur nous. Eh! Jean, viens voir!
Une vedette garde-côtes (on est pourtant bien loin de la côte!) se rapproche et un homme crie quelque chose d'incompréhensible dans son mégaphone.
— Mais qu'est-ce qu'y nous veulent, ceux-là?
— M'en fous. On est en règle, on a ce qu'il faut à leur présenter. N'ont qu'à venir, dit Jean d'un air rogue.
La vedette s'est approchée et maintenant apparaissent nettement quatre ou cinq hommes en treillis.
— Des militaires? Mais qu'est-ce qu'y nous veulent? répète Yves vaguement inquiet.
— Verra bien, commente laconiquement l'autre pendant que deux hommes montent à bord du chalutier arraisonné.
— Prêt pour la Révolution! lance en guise de salut celui qui doit être le chef.
Il claque les talons et dit que la Révolution est exigence.
Il veut savoir ce que font ces deux hommes déguisés en pêcheurs.
— Hé là! hé là! temporise Jean qui n'y comprend goutte. On est des pêcheurs: voyez not' chalut!
— Classique, couverture classique, dit le chef qui a l'air d'avoir son idée sur la question. Accompagnez-moi pour la fouille à Conakry.
— A Conakry? Mais on est dans les eaux sierra-leonaises!
— Vous étiez hier dans les eaux guinéennes. Notre radar vous a repérés et j'ai mission de vous amener à Conakry pour la fouille. Allons, pressons!
— Mais qu'est-ce que vous cherchez? On est des pêcheurs honnêtes, nous. On fait pas de contrebande.
— Pas de contrebande, oui, mais ça, qu'est-ce que c'est? demande le militaire en désignant la radio de bord.
— Ben, c'est la radio.
— Émetteur-récepteur, classique, classique, répète le chef têtu. Veuillez nous suivre au port pour les contrôles.
— Mais c'est qu'il est loin, le port! Tonnerre de Brest! mais j'ai rien à y foutre, là-bas. Et vous allez peut-être me le payer, mon carburant?
Rien à faire. La vedette les accompagne au port. De contrôles en interrogatoires, ils se retrouvent à la Prison civile où ils sont incarcérés pour espionnage à la solde de l'impérialisme et du néocolonialisme français. Le tribunal les condamne malgré « l'erreur de navigation » de la vedette militaire qui les a arraisonnés au-delà de la limite réglementaire des douze milles et dans les eaux étrangères de la Sierra-Leone.
Mais tonnerre de Brest! les Guinéens ont mal choisi leurs espions à la manque: nos deux pêcheurs habitent le seul village de Bretagne (à l'époque) dont la municipalité soit communiste. Averti par les édiles concernés, le PCF entre en action et multiplie les démarches auprès du parti-frère de Guinée, le PDG (Parti démocratique de Guinée). Dix mois plus tard, les deux pêcheurs rentreront en héros dans la petite commune bretonne en fête.
La pêche n'avait pas été bonne cette année-là.
Cette histoire de pêcheurs tirés d'affaire par le Parti communiste incite Nine à faire intervenir pour Djibril des amis du parti guinéen. Elle entreprend diverses démarches. Me Labadie notamment, avocat au Barreau de Paris et membre du Comité central du PCF, qui effectuera plusieurs voyages à Conakry pour des familles françaises ayant les leurs prisonniers de Sékou Touré, se charge des colis de Nine pour son mari. Mais il a l'honnêteté de préciser, d'entrée de jeu, qu'il ne pourra rien faire d'autre. Nine ne cherche d'ailleurs pas un avocat pour défendre Djibril : elle sait qu'il n'y aura pas de procès au sens démocratique du terme, la fonction d'avocat-défenseur ayant d'ailleurs été supprimée officiellement depuis quelque temps déjà. Sékou Touré la considère comme l'expression d'un « formalisme juridique non seulement inutile, mais encore incompatible avec les réalités sociales d'une jeune nation africaine » et l'a purement et simplement rayée d'un trait de plume. La Commission internationale de juristes a violemment protesté, en décembre 1971, contre «la comédie juridique à grand spectacle » que constitue le « jugement sans appel prononcé en janvier 1971 par le Tribunal révolutionnaire suprême (composé exclusivement de membres nommés par Sékou Touré) 1 ». De même, des observateurs amis de la Guinée, comme François Mitterrand, jugeaient très mal le procès de Conakry:
« Un procès tel que le plus récent, avec ses accusés absents, son tribunal populaire et les exécutions sommaires qui l'ont suivi, ne peut supporter aucune complaisance, fûtelle celle des souvenirs Il n'y a pas d'excuse à la parodie de justice 2.»
Cependant, s'il n'y a pas officiellement de relations diplomatiques entre la Guinée et le Gouvernement en tant que tel, en fait les multinationales à dominante française sont toujours en Guinée et, par ailleurs, les contacts sont nombreux avec des Français d'horizons très divers. Lorsque François Mitterrand se rend à Conakry en novembre 1972, Nine le contacte. Il écrit 3 : « J'ajoute le nom de M. Bari à ceux que je détiens déjà. » La presse de fin novembre annonce que le Premier Secrétaire du Parti socialiste a assisté à Conakry aux fêtes du deuxième anniversaire de l'agression manquée du 22 novembre 1970 4 et qu'il ramène dans ses valises trois Français arrêtés depuis plus d'un an et jamais jugés 5. Un peu plus tard, Nine apprend qu'en entendant parler de détenus guinéens comme Djibril, Sékou Touré a dit à son interlocuteur :
« Parlez-moi des Français si vous voulez, mais les Guinéens, c'est mon affaire.»
Le 30 décembre 1973, René Cazau (fondateur de la section guinéenne du Parti communiste au lendemain de la deuxième guerre mondiale) est libéré du camp Boiro et rapatrié. Nine va le voir chez sa fille, près de Paris. C'est son premier contact avec un ancien prisonnier. Des mois durant, elle gardera l'image de ce petit homme nerveux, affligé d'un début de cancer au nez, qui décrit les horribles conditions dans lesquelles les détenus tentent de survivre mais persiste à croire que son ami Sékou Touré ne sait rien de ce qui se passe dans les camps de la mort. Il montre d'un air navré ses pieds gonflés par les séquelles du béribéri (maladie de carence qui, selon lui, frappe tous les prisonniers) mais il retrouve des accents admiratifs pour raconter comment, à sa sortie du camp, une voiture offidelle est venue le chercher pour l'emmener déjeuner à la Présidence, et comment Sékou Touré — qui venait de lui remettre en cadeau la série de ses « oeuvres complètes » (plusieurs épais volumes) — l'a involontairement précipité, lui et son chargement, dans les escaliers du Palais en donnant une bourrade dans le dos de son vieil ami René ! En l'invitant à revenir le voir en Guinée, le Président lui a même dit qu'il lui offrirait le billet aller et retour (il est vraiment gentil, vous savez, il n'est pas au courant de ce qui se passe!). Interrogé sur son jugement, M. Cazau répond quil n'en a rien su, personne ne lui ayant posé de questions. Cependant, il montre à la visiteuse le décret par lequel le président Sékou Touré a eu la bonté de gracier son vieil ami. Le texte précise que le gracié a été condamné tel jour, soit en fait un mois avant la date réelle de l'arrestation.
— Ils se sont trompés, dit le libéré. Ou alors, c'est une faute d'impression.
Devant les photos de Djibril, le vieux monsieur croit reconnaître un « squelette ambulant » qu'il a remarqué le soir, quand on ouvrait les portes des cellules et que les prisonniers allaient vider leur tinette. Oui, c'était lui, il en est sûr. Mais quand Nine donne certaines précisions, pose certaines questions, alors tout se brouille dans la tête du vieil homme et il n'est plus si sûr. Nine tremble de tout ce qu'il a dit et plus encore de ce qu'il a tu. Elle enrage d'avoir devant elle quelqu'un qui a peut-être vu Djibril (mais oui, je me souviens très bien de M. Bari qui travaillait aux affaires étrangères!) mais ne peut pas dire formellement avoir revu le même homme dans le camp (Je n'arrive plus très bien à me souvenir!).
— Mon père est fatigué, dit sa fille. Il mélange un peu les choses, c'est normal.
— Oui, excusez-moi d'avoir insisté. Merci, Monsieur, soignez-vous bien.
Et elle est repartie, emportant pour des années une vision d'horreur et de cauchemar où Djibril a certainement sa place mais où elle est incapable de le situer.
Si le PCF a mis René Cazau en première place sur la liste de « ses » prisonniers, il est aussi intervenu pour d'autres et ses délégués à Conakry pressent le chef de l'État guinéen de consentir de nouvelles libérations. Mais Sékou, pas fou, se fait prier et préfère garder ses otages français pour un meilleur usage. Il a l'idée de jouer un bon tour à ces quémandeurs:
— Voilà, leur dit-il. Les instances suprêmes de la JRDA ont voté : elles ont décidé de vous remettre Chailleux.
Stupéfaction chez les délégués du PCF : ce détenu leur est totalement inconnu et ne figure même pas sur leur liste de Français prisonniers.
— Pourquoi lui? demandent les visiteurs.
— Parce quil est le plus jeune, répond Sékou Touré ravi de son idée.
C'est ainsi que le PCF fit libérer sans le vouloir un jeune Nantais de vingt-cinq ans, venu en Afrique chercher du travail à la sortie de son service militaire parce qu'on lui avait vanté les charmes de l'Afrique noire. Désireux de voir du pays avant de s'en aller travailler à Abidjan, il passa quelques jours à Dakar puis se présenta à la frontière sénégalo-guinéenne, sans visa sur son passeport. On l'arrêta sur-le-champ comme « agitateur venu renverser le Gouvernement ». Il ne fut jamais jugé mais sa condamnation fut diffusée à la radio. On ne lui en indiqua jamais la durée. Personne ne réclama jamais ce détenu, malgré les démarches effectuées par ses parents (agriculteurs en Loire-Atlantique) auprès du Vatican, de la Croix-Rouge et du Gouvernement français.
Dans l'avion qui le ramène dans la patrie qu'il n'aurait jamais dû quitter, les délégués du PC lui conseillent de ne rien dire à la presse française de sa malheureuse expérience :
— Estimez-vous heureux que votre histoire se termine bien, c'est l'essentiel, n'est-ce pas?
Mais lui s'insurge contre ses sauveteurs :
— Mais je ne suis pas communiste, moi! Je ne vous ai rien demandé!
Seuls, quelques journaux régionaux s'intéresseront à sa rocambolesque aventure dans les camps guinéens de concentration, aventure qui s'était terminée par un dîner chez le président Sékou Touré et Madame, où on lui remit quelques bons disques de musique guinéenne et… une invitation à revenir visiter le pays!
Quelques semaines plus tard, Nine apprend que l'ancien ministre André Bettencourt, qui a gardé des relations amicales avec le Président guinéen, va se rendre à Conakry pour tenter de renouer le fil rompu entre la France industrielle et la Guinée minière. Elle lui écrit. Effectivement, il est invité par Sékou Touré et le président Pompidou a donné son assentiment au voyage. Cependant, la mort du chef de l'État français retarde le départ de M. Bettencourt jusqu'en juillet 1974. Mais les efforts de l'ami du Président guinéen doivent d'abord porter sur les « Français d'origine » 7 . De fait, le voyageur en verra cinq 8 au Camp Boiro, mais écrit aux parents de Nine, pleins d'espoir : « Parmi les prisonniers que j'ai été amené à voir, je n'ai pas rencontré votre gendre 9. »
La même année, Nine apprendra trop tard le départ pour Conakry de Georges Séguy, Secrétaire général de la CGT. Lui aussi ramène dans ses bagages un Français, gendre de René Cazau et prisonnier depuis quatre ans. Marcel Ropert raconte comment une voiture présidentielle l'amena à l'aéroport de Conakry. Le passager sur le siège avant était Georges Séguy et le chauffeur... Sékou Touré lui-même. Nine n'y comprend rien: voilà un homme qui, dans ses « aveux », s'est accusé d'être un agent stipendié du SDECE français, de la CIA américaine et d'un réseau nazi. Et c'est cet « espion » que le Président guinéen lui-même accompagne à l'avion! Ces « cadeaux » de prisonniers à des visiteurs de marque sont décidément une drôle de manière pour Sékou Touré de prouver son amitié, mais après tout, elle n'a jamais rien compris à la politique. L'essentiel est de trouver la personne à qui Sékou Touré sera content de faire plaisir en remettant Djibril en cadeau. Elle ne désespère pas de trouver cet ami-là. Mais ce qu'elle ignore, dans sa naïve confiance en la force de l'amitié, c'est qu'elle vient à peine d'entamer la longue série des gens qui, de par le monde, se disent les amis de Sékou Touré.
Notes
1. Revue de la Commission internationale de juristes (Genève), no. 7, décembre 1971.
2. France-Soir du 31 Janvier 1971.
3. Lettre du 2 novembre 1972.
4. Une délégation de trois membres du PCF y assistait aussi.
5. Il s'agit de Mlle Lepage, laborantine, et de M. et Mme Picot, coopérants.
6. Jeunesse révolutionnaire et démocratique africaine, organe d'encadrement de la jeunesse guinéenne.
7. Lettre du 20 mai 1974.
8. MM. Michel Lepan, Boris Treschoff, Augustin Peronne, R. Ploquin et P. Drablier.
9. Lettre du 12 septembre 1974.
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2013 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.