Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Quand on veut continuer à vivre, on doit demeurer fidèle et pourtant ne pas abandonner la lutte.
Marcel Schneider
Toussaint 1981
A nouveau, le bruit court dans les salles de rédaction des journaux parisiens que Sékou Touré viendrait à Paris. Il s'agirait d'une visite non pas officielle mais privée, à l'occasion du sommet franco-africain prévu les 2 et 3 novembre. Du coup, le Bureau de l'Association convoque une Assemblée générale des membres pour les 31 octobre et 1er novembre : l'Assemblée générale aura lieu à Paris, chez le père d'une amie de Claudine. Ainsi les familles des détenus guinéens seront-elles sur place si la venue de Sékou se confirme pour début novembre. C'est d'ailleurs le seul avantage car, psychologiquement, la date est mal choisie: trop proche du 10 mai, elle se situe dans le « délai de grâce » que les familles ont bien été forcées de laisser au nouveau Gouvernement:
— Donnons-leur le temps de se familiariser avec le dossier, d'envoyer des émissaires à Conakry, disent les unes.
— Maintenant que nous avons un bel engagement écrit du Président de la République, il est certain que le Gouvernement français va prendre en charge notre problème et se donner les moyens de le résoudre, affirment les autres.
Une fois de plus, Nine et Jean-Michel, appuyés par Denyse nouvellement élue secrétaire adjointe, doivent jouer les trouble-fête. Ils expliquent que leurs contacts téléphoniques et épistolaires fréquents leur laissent des doutes sur les intentions réelles des autorités françaises. Il est certain que le marché guinéen constitue un excellent débouché pour les entreprises françaises maintenant que les dirigeants de Conakry boudent l'URSS et ses satellites, Cuba et autres anciens pourvoyeurs de la Guinée. La majeure partie des entreprises industrielles installées par l'Est il y a quinze ans ont été récemment reprises par des investisseurs français. Et la France a toujours grand besoin des richesses minières du sous-sol guinéen; à cet égard, rien n'a changé côté français. Donc, la coopération va être relancée, des pressions considérables s'exercent d'ailleurs en ce sens sur le Gouvernement français et c'est pourquoi il faut éliminer le problème gênant, très gênant des maris de Françaises. Ce contexte est à la fois un atout puisqu'il amène le Gouvernement à rechercher une solution, et un risque: celui de voir précipiter, bâcler n'importe quelle solution pourvu qu'on en finisse avec ces maris de Françaises empêcheur de coopérer en rond.
Nine explique que les juristes du Quai d'Orsay se sont mis au travail: dépourvus d'éléments sûrs quant au sort réel de ces hommes dont il y a tout lieu de croire qu'ils sont morts, ils conseillent de ne pas prendre le risque de faire des papiers aux épouses et de voir réapparaître ensuite l'un des disparus. Ils pencheraient plutôt pour la délivrance par le Tribunal d'instance de Paris d'un jugement dl' absence valant acte de décès. Naturellement, si les familles qui ont des doutes sérieux quant à la situation de leurs pères et maris pouvaient demander ce jugement elles-mêmes, une partie non négligeable du problème serait réglée — pour les gouvernements concernés bien sûr. Nine a reçu un coup de fil des Relations extérieures l'incitant à une démarche en ce sens. Mais elles n'ont pas attendu dix ans et plus pour continuer à vivre dans l'incertitude moyennant un vague papier qui n'aurait de valeur que juridique. Non, au point où elles en sont, la solution ne peut être que politique, voulue par les deux gouvernements. Il faut donc maintenir la pression.
A l'intention du Gouvernement français, l'Assemblée générale vote une résolution qui rappelle les termes vigoureux de la lettre adressée à l'Association par F. Mitterrand, ainsi que les prises de position publiques du Gouvernement français à l'égard de la défense des droits de l'homme. Elle constate que malgré l'annonce officielle de l'existence, invérifiée, de survivants, l'incertitude demeure. Elle constate aussi que l'héritage d'accords de coopération légué par le gouvernement précédent est sur le point de se grossir de nouveaux projets. Mais surtout, l'AFFPPG, réunie en Assemblée générale ordinaire,
« REDOUTANT qu'à plus ou moins brève échéance, le, intérêts contraires des investisseurs et industriels français ne l'emportent finalement sur la stricte défense des droits des familles françaises de disparus en Guinée,
« DEMANDE au Gouvernement français de s'en tenir, dans l'affaire des détenus politiques en Guinée, aux engagements publics et privés qu'il a pris avant et après son entrée en fonctions. »
Cette Résolution sera adressée aux fédérations du Parti socialiste des départements habités par des membres de l'Association. Elle l'est également, séance tenante, au Président de la République et au ministre des Relations extérieures.
Justement, le ministère se manifeste pendant l'Assemblée générale. Le fonctionnaire est optimiste: l'Ambassadeur. de France à Conakry a eu confirmation qu'il y a des survivants et que Sékou va faire un geste, peut-être à l'occasion des fêtes nationales du 22 novembre, peut-être avant. Mais, évidemment, ce n'est pas le moment de faire des remous: « Pas de fausses manoeuvres surtout! »
— Dites-le bien à votre Assemblée générale, madame Bari. Nous avons vraiment l'impression que l'on s'achemine petit à petit vers une solution, peut-être parce qu'il y a en France une nouvelle donne politique, mais surtout parce que divers projets de coopération sont en cours à Conakry.
—Ah! oui, et lesquels?
— Je ne peux pas vous le dire mais le 6 novembre va se tenir au Quai d'Orsay une réunion interministérielle qui examinera la relance de la coopération franco-guinéenne.
L'Assemblée générale vote immédiatement après ce coup de fil l'envoi à MM. Cheysson et Cot d'un télégramme demandant si, conformément aux engagements du Gouvernement, le problème des maris de Françaises sera prioritaire lors de la réunion du 6 novembre. Ni le ministre des Relations extérieures ni celui de la Coopération ne daigneront répondre.
L'Assemblée générale décide aussi, à l'unanimité, de ne plus se soumettre à aucune condition de discrétion demandée par le Gouvernement, avant ou pendant une visite de Sékou Touré, même dans l'hypothèse de l'annonce d'une ou plusieurs libérations (le fameux « geste de Sékou » qu'on a maintes fois fait miroiter à l'Association). D'ailleurs, même dans l'hypothèse d'une libération, les femmes ne s'en tiendront pas là : chacune des huit signe l'engagement écrit qu'elle continuera à se battre jusqu'à ce que les sept autres aient une certitude. Donc, même si l'une voit son mari libéré, les huit continueront à réclamer la preuve écrite de la mort des sept maris restants. Car il ne faut pas donner prise aux tentatives de désolidarisation : les huit resteront unies. Et même, elles vont réclamer, avant la venue du Président guinéen, une preuve matérielle qu'il y a effectivement un ou deux survivants : une lettre du prisonnier lui-même ou visite à ce dernier par l'Ambassadeur de France. Après tant d'années de faux espoirs, elles ont bien le droit d'exiger des preuves!
L'Assemblée générale met aussi au point les actions à mener si Sékou vient au sommet francoafricain (articles de presse, lettre ouverte à Mitterrand, manifestation dans la rue). Précisément l'Association a déclaré, le 27 octobre, au Préfet de Police de Paris son « intention de manifester pour l'ouverture du sommet franco-africain, au cas où le Président de la République populaire et révolutionnaire de Guinée assisterait à la réunion ». Cette modeste déclaration d'intention va déclencher toute une série de réactions policières surprenantes. Le vendredi 30 octobre, après le départ de Nine pour Paris, deux policiers en civil se présentent à son domicile strasbourgeois pour lui dire que, Sékou ne venant pas, il ne faut pas organiser de manifestation. Les deux hommes inquiètent les enfants par leur insistance à obtenir le numéro de téléphone pour joindre leur mère à Paris. Le même jour, à 21 h 45, coup de fil chez l'amie qui héberge Nine, de la part de « l'État-Major de la Sécurité ». Un personnage, qui refuse de se nommer et de donner le numéro de sa ligne directe pour que l'on s'assure que ce n'est pas un plaisantin, annonce qu'il a des ordres pour dire à Mme Bari que Sékou Touré ne vient pas le lundi et qu'il y a donc lieu d'annuler la manifestation prévue.
— Il est évident que si Sékou Touré ne vient pas, il n'y aura pas de manifestation. Nous n'avons pas besoin de vos conseils dans ce cas, dit Nine avec humeur. Mais Sékou vient-il le mardi?
L'État-Major n'en sait rien : il a seulement des ordres pour le lundi.
— Bon, s'il y a doute pour le mardi, nous reportons la manifestation au mardi, même heure, même endroit. La déclaration que j'ai faite demeure-t-elle valable dans ces conditions?
— Je n'en sais rien. Appelez demain le cabinet du Préfet. C'est donc après ce Président guinéen que vous en avez?
— C'est après sa venue sur le territoire français que nous en avons, monsieur.
— Ah! bon. (Il note.)
— Dautres manifestations que la nôtre sont-elles prévues pendant le sommet?
— Non, à ma connaissance, vous étiez les seuls.
— Décidément, constate Nine, le Président guinéen ne rallie pas les suffrages puisque, sur les vingt chefs d'Etat venant au sommet, il est apparemment le seul contesté!
— Ce n'est pas là mon problème. Je suis seulement chargé de vous dire que ce Président ne vient pas lundi.
Le samedi 31 octobre, le bureau de l'AFFPPG envoie au Préfet une déclaration de manifestation pour le mardi « si Sékou Touré vient au sommet ce jour-là ». L'après-midi, nouveau coup de fil d'un correspondant qui veut garder l'anonymat (de lui-même et de son service) et qui cherche en vain Mme Bari dans Paris à propos du sommet franco-africain. Le lundi 2 novembre, même scénario, cette fois avec une dame excédée téléphonant de la part du « Service des étrangers de la Préfecture de Police ». Elle cherche Mme Bari depuis des heures car elle a « des ordres pour lui dire de ne pas manifester puisque le Président guinéen ne vient pas. La prochaine fois, Mme Bari devra donner ses coordonnées dans Paris » (sic).
Cette succession rapprochée de tracasseries, jointe au « cambriolage » récent du Secrétariat de l'Association 1 énerve fortement les membres de l'Assemblée générale:
— Mais le Gouvernement se trompe d'objectif! remarque Denyse.
— Il faut l'écrire à Defferre, suggère Jean-Michel.
L'Association enverra effectivement au ministre de l'Intérieur la lettre suivante :
« Les Françaises épouses de disparus en Guinée font observer que si la France avait dépensé en dix ans autant d'énergie que vos services l'ont fait pour les épouses en trois jours, leurs familles seraient depuis longtemps fixées sur le sort de leurs proches (…). Ajoutons que ce genre de procédés malencontreux (visites de policiers à l'heure du dîner, coups de fil plus ou moins anonymes à des heures indues) nous a fâcheusement rappelé le genre de méthodes en usage à l'aube du régime totalitaire de Conakry. La circonstance était d'autant plus consternante que, soucieuses de respecter la loi, nous nous étions senties obligées de déclarer notre intention de manifester “pour le cas où”, afin de n'être pas prises au dépourvu, sur le plan légal, si le Président guinéen venait finalement au Sommet. »
Gaston Defferre ne répondra jamais, pas même après que les représentants du « Mouvement de la Jeunesse socialiste » du Bas-Rhin lui eurent adressé une autre demande d'explications.
L'Assemblée générale se sépare sur un repas de fonio 2, préparé à la guinéenne par Rosemonde qui a traversé tout Paris avec ses marmites dans le taxi. La réunion a permis d'approfondir l'action commune, de créer de nouveaux liens ou de renforcer les anciens, de faire la connaissance de Martine, fille d'Alix, si poignante par sa personnalité écartelée entre deux cultures. Mais cette Assemblée générale 81 restera surtout celle du « ras-le-bol » psychologique, et de la grogne envers un Gouvernement que l'on avait élu pour ses idées généreuses.
Quinze jours plus tard, en réponse à la Résolution votée par l'Assemblée générale, Claude Cheysson adresse à l'Association une lettre disant notamment:
« Je souhaite d'abord vous assurer que, contrairement aux craintes émises dans l'avant-dernier paragraphe de ce texte, aucune préoccupation d'aucune sorte ne viendra contrecarrer les efforts déployés pour obtenir des autorités guinéennes la libération de nos compatriotes détenus. Je tiens surtout à vous redire que j'ai naturellement en mémoire les assurances qui vous ont été données et que je continue de veiller personnellement à ce qu'elles ne soient perdues de vue à aucun moment. »
Ces propos ministériels si fermes, l'Association les considérera comme une hypocrisie supplémentaire dans le contexte de la préparation active de la visite du Président guinéen. Trois semaines plus tard, le même ministre portera d'ailleurs le coup de grâce aux espoirs des femmes de disparus en Guinée:
« Il n'existe pas de contentieux entre la France et la Guinée et la coopération économique a repris sérieusement 3. »
Notes
1. Signalé à la police le 7 octobre 1981 (Procès verbal n° 2213/81)
2. Variété de sorgho entrant dans la composition de plats africains.
3. Propos rapportés dans Libération, 8 décembre 1981.
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