Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Comme il ne restait pas d'autre solution, il choisit cette forme d'héroïsme: rester fidèle.
Mourad Bourboune
Strasbourg, Toussaint 1980
C'est Jean-Louis, le plus âgé des membres de la « deuxième génération » qui arrive le premier au rendez-vous fixé pour l'Assemblée générale. Sa pétulante jeune femme, Samira, l'accompagne :
— Ah! Nine, je suis tellement émue d'être associée à votre réunion. Quel bel exemple de fidélité vous donnez à notre jeune couple!
Nine comprend bien l'enthousiasme de Samira mais aujourd'hui, elle ne laisse pas de s'inquiéter: si elle a voulu ce rassemblement à Strasbourg, dans sa maison, c'est pour symboliser leur unité d'action. Cependant, va-t-on réussir à fondre en une volonté commune ces éléments jusqu'ici presque tous étrangers les uns aux autres? Le rêve de Nine va même plus loin; au-delà d'une communauté d'action, il faudrait que se crée à Strasbourg une véritable solidarité des familles françaises de prisonniers politiques en Guinée, femmes et enfants.
A l'aube de cette première assemblée générale, elle a peur: ces huit femmes n'ont peut-être pas beaucoup plus en commun que la nationalité française et un mari disparu. Et encore ne faut-il pas chercher à les rapprocher par les maris pris un à un : elles avaient épousé, en effet, des hommes très différents par l'ethnie, la religion, l'éducation, les idées. Seulement, tous étaient guinéens et leur petit groupe est un reflet, minuscule certes, mais fidèle, de la société guinéenne: des Keita les uns malinkés, les autres soussous, des Soumah ou Sylla (soussous), des Bari (peuls). Cependant, leur ciment ne tient pas tant aux maris qu là l'amour qui liait ces couples dits mixtes: toutes les huit, de la plus jeune (Claudine) à la doyenne (Alix), avaient fait un mariage d'amour, contre le gré d'ailleurs des familles, concernées (la française comme la guinéenne). Et toutes avaient dû, contre vents et marées, essuyer les intempéries, familiales avant de prouver la solidité de leur embarcation : le navire conjugal, n'ayant pas fait naufrage, s'en était renforcé d'autant et la tempête d'il y a dix ans n'avait, pas réussi à l'engloutir. Comment expliquer autrement qu'aucune d'entre elles n'ait songé à se remarier? Chacune, à sa manière avait ce qu'on appelle du caractère. N'en fallait-il pas d'ailleurs une bonne dose pour choisir et, surtout, imposer un nègre?
Mais aujourd'hui, dix ans après la séparation involontaire des époux, réussira-t-on à fondre ces individualités que le célibat forcé et les responsabilités de chef de famille ont transformées en solides personnalités? Car cette assemblée générale n'a pas seulement pour but de se conformer à l'obligation imposée par la loi de 1901 aux associations : se réunir une fois l'an en assemblée plénière. Non, le secrétaire et la présidente ont, depuis quelques mois, peaufiné un plan d'action qu'ils souhaitent voir approuver par l'assemblée générale. Cependant, pour approuver, il faut être convaincu. Or, Nine et Jean-Michel ne disposent que de trente-six heures d'horloge pour amener les membres actifs de l'Association à faire le travail de réflexion qu'euxmêmes ont muri six mois durant.
Aussi est-ce un véritable conclave que les organisateurs, prévoient ce week-end-là : l'appartement a été aménagé pour l'hébergement complet de chaque participant de façon que les débats puissent se poursuivre tard dans la nuit, si nécessaire. La grande table a été munie de toutes ses rallonges pour que les dossiers puissent circuler facilement entre les « commensaux ». Les repas eux-mêmes ont été conçus pour rassembler sans désordre ni perte de temps : le samedi midi, l'énorme couscous préparé par une amie tunisienne de Nine, le dimanche midi, la traditionnelle choucroute alsacienne et deux buffets froids pour les dîners. C'est à la table de conférence que les participants partagent aussi les repas : Nine compte beaucoup sur cette convivialité de fait pour créer une communauté de vue et d'action.
Chaque participant a reçu, il y a quinze jours, un ordre du jour annoté qui vise à cerner les vrais problèmes. A l'ouverture de la réunion, et pour chacun des points inscrits à l'ordre du jour, les participants recevront un dossier destiné à aider à la réflexion pour définir une action commune. Tous ces petits aide-mémoire représentent des heures de travail pour Nine et JeanMichel, qui voudraient tant rallier l'AG à leurs idées.
Mais les débats sont parfois difficiles : l'ordre du jour est chargé et, pour le boucler, Jean-Michel bouscule, houspille, se montre parfois volontairement brutal lorsque la discussion s'égare sur le bon vieux temps à Conakry et que les heures passent sans que « le plan » soit approuvé de A à Z. Lyse l'Arménienne, aussi patiente qu'une soupe au lait, lui dit ce qu'elle pense de ce « traitement »! Marie, elle aussi, trouve agaçant d'être malmenée de la sorte. Claudine approuve. Nine temporise, explique, arrondit les angles. Jean-Louis souhaite comprendre, mais sa femme bout d'impatience : elle ira dans la pièce voisine faire des travaux de secrétariat pour calmer son énervement. Jean-Michel se contient et cherche à faire comprendre qu'on n'a pas le temps de s'appesantir sur les dîfférences ou les réticences, qu'il faut avancer dans la discussion pour arriver à une quasi-unanimité. Denyse, en syndicaliste habituée à ce genre de réunions et sensible aux tensions, ouvertes ou cachées, entre les participants, laisse planer sur cette mêlée un regard bleu de glace que Nine prend, à tort, pour de l'indifférence.
Finalement, le travail se fera tout de même, entrecoupé de pauses où quelques fous rires nerveux relâcheront les tensions. L'AG prendra d'importantes décisions sur la conduite à tenir lors d'une éventuelle visite, privée ou officielle, de Sékou Touré. Il y a facilement accord sur une demande d'audience au Président guinéen, en présence d'un témoin du Gouvernement français, et sur ce que le bureau de l'Association devra dire quant aux buts de l'Association et à la promesse de 1978. On prépare les réponses aux objections possibles de Sékou Touré sur « le divorce prononcé d'office », selon la législation guinéenne, «lorsque l'un des conjoints est incarcéré comme contrerévolutionnaire », sur la nécesisité d'un acte de décès écrit pour engager la responsabilité du Gouvernement guinéen, etc. L'AG va meme jusqu a autoriser le Bureau à s'engager à la discrétion en cas de résultats. Elle prévoit aussi, à l'unanimité, la conduite à tenir si Sékou Touré refuse l'audience demandée.
Curieusement, l'action dans la presse suscite davantage de remous et, notamment, la décision à prendre quant à la communication éventuelle des photos des maris à certains journaux qui en ont fait la demande. Marie explose: rien à faire, elle ne veut pas voir la photo de Théo dans les journaux! Elle a vu Théo défiguré, épinglé par son étiquette de « traître » dans le journal « Horoya », elle ne PEUT plus voir la photo de Théo publiée où que ce soit. Tout son être se révulse à cette idée, que Nine a du mal à comprendre, elle qui voudrait voir son Djibril partout sur les murs de Paris! Mais, comme le dit si délicatement Denyse, les plaies sont toujours vives que nul baume n'a pansées.
Claudine, elle aussi, soutient Marie: à la rigueur, elle accepterait la publication de la photo de son mari, mais pas la sienne à ses côtés! Sans le vouloir, on a touché avec cette histoire de photos des points tellement sensibles que l'unanimité est impossible à cet égard. Jean-Louis l'obtient pourtant en décidant de photographier séance tenante le groupe de femmes en discussion. L'atmosphère se détend. On ouvre les fenêtres et on passe au point suivant.
Divers slogans sont adoptés pour une éventuelle action dans la rue : les textes à coloration politique sont écartés, à l'exception de celui que propose Lyse: « Sékou-Giscard: du cran! répondez! » Les autres banderoles auront une connotation plus « humaine » : la fille aînée de Nine tient à « Sékou, où est papa? », le fils aîné d'Alix à « Nos enfants ont le droit de savoir ». La réalisation d'affiches est confiée à François Thouvenin, un collègue de Nine qui a proposé à l'Association ses talents de graphiste bénévole.
En attendant la visite, diverses démarches, directes ou indirectes, sont prévues auprès du Gouvernement français pour l'obliger à prendre ce problème en considération: appui, publie ou privé, de personnalités de tous bords, interventions des syndicats d'enseignants (dont Denyse et Marie font partie), des syndicats de magistrats (pour les trois juristes), contacts du Bureau avec le Parlement européen et les organismes internationaux de défense des droits de l'homme. On décide aussi que le Bureau demandera une nouvelle audience à Martin Kirsch à l'Élysée et à Somparé, ambassadeur de Guinée. Par ailleurs, l'AG décide d'encourager les amis et sympathisants à multiplier les comités de soutien dans toutes les régions de France. Ces comités sont bien utiles pour faire pression sur les autorités françaises.
Nine demande à l'AG de se prononcer sur la proposition d'André Lewin: l'accompagner à Conakry pour un ou plusieurs entretiens avec Sékou Touré. On envisage diverses hypothèses en fonction des rencontres et des conversations possibles. On décide que Nine n'ira à Conakry que sous la protection déclaree du Gouvernement français. Le Bureau donne des détails sur les témoignages recueillis quant aux transferts nocturnes de prisonniers politiques guinéens à Cuba, pendant la guerre d'Angola. Rosemonde offre de se renseigner auprès de certaines personnalités africaines et de l'association portugaise qui s'est créée à Lisbonne pour rechercher les disparus portugais à Cuba. Enfin, l'AG décide d'une collecte de fonds auprès des membres dits bienfaiteurs. En effet, le Bureau de l'Association étant à Strasbourg, les frais de téléphone et le coût des déplacements à Paris sont élevés. Les cotisations versées par les membres actifs ne permettent pas de constituer un volant de trésorerie suffisant.
Le dîner-détente se prolonge en bavardages animés. Nine regarde ses compagnes: Claudine, la benjamine et peutêtre sa préférée; Marie, dont la véhémence tout à l'heure à propos de la photo de Théo l'a bouleversée; Rosemonde au grand cœur qui n'a pas hésité à ajouter à sa tribu parisienne un enfant que son mari avait eu d'une autre femme; Lyse qui se plaint toujours de sa santé, de son métier, de son bonheur perdu, mais qui fait quand même son petit bonhomme de chemin; Denyse qu'on a bien du mal à découvrir derrière son visage de marbre et Alix qui croit toujours entendre les pas de son mari dans le jardin! Sans oublier Renée qui n'a pas pu venir à l'AG. Voilà des femmes qui vivent différemment l'absence de leur mari, l'assumant avec vaillance ou la subissant avec résignation, selon les jours. Ce soir, Nine a l'impression que la décision de mener le combat ensemble pour mettre fin à leur incertitude a créé beaucoup plus qu'une camaraderie. D'ailleurs, cette petite flamme qu'on voit briller dans l'oeil de Claudine, n'est-ce pas de l'espoir?
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