Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Ils sont devenus durs d'oreille
et ils ont fermé les yeux,
de peur qu'ils ne comprennent
avec leur coeur.
Prophétie d'Isaïe — 6 (8-10)
Paris, 16 janvier 1978
Cependant, Nine poursuit ses démarches pour sensibiliser au problème le Gouvernement français. Ses tentatives ont toutes échoué quand le juge français à la Cour européenne des Droits de l'Homme, l'ancien ministre Pierre-Henri Teitgen, fait une intervention personnelle auprès du ministère des Affaires étrangères 1 et conseille à Nine de s'adresser à Claude Chayet, Directeur des conventions administratives et des affaires consulaires au Quai d'Orsay. Directement responsable des Français résidant à l'étranger, M. Chayet est réputé l'homme des négociations difficiles. Il a mené à bien les pourparlers avec les rebelles Toubous qui, au Tchad, avaient enlevé Mme Claustre en avril 1973. C'est lui aussi qui, à deux reprises, dut faire libérer des Français, otages du Polisario en Mauritanie et dans le Sud saharien, et d'autres encore, prisonniers au Zaïre des rebelles katangais.
Bref, c'est un homme rompu aux négociations délicates qui fixe au 16 janvier 1978 la réunion qu'il présidera et à laquelle assisteront deux de ses collaborateurs (MM. Houdart et Pleyon), l'ambassadeur de France à Conakry (M. Lewin) et une « délégation » des Françaises épouses de prisonniers en Guinée. Pour des raisons pratiques, cette délégation se compose de trois femmes habitant Paris (Claudine, Mme K. et Mme S.), auxquelles se joint Nine, qui est à l'origine de la réunion. Les quatre « déléguées » commettent une première erreur, irréparable : elles se donnent rendez-vous devant le ministère, ce qui ne leur laisse que quelques minutes pour se concerter.
C'est donc parfaitement innocentes et vaguement impressionnées qu'elles s'installent sur le côté droit de la grande table ovale, pendant que Claude Chayet prend place en face, avec André Lewin à sa droite et les deux collaborateurs à sa gauche.
— Alors, Mesdames, commence-t-il glacial. Voyons, qui va parler? Vous avez sûrement désigné un porte-parole?
Les quatre se regardent un peu étonnées : leur problème est si douloureux à vivre qu'elles s'attendaient à un accueil empreint de chaleur, mais cet homme n'a rien de chaleureux. Non, elles n'ont même pas songé à désigner un porteparole. Comme elles hésitent toutes, Nine commence:
— Vous connaissez notre problème. Nos maris sont détenus en Guinée depuis six et sept ans. A présent que les relations diplomatiques ont repris avec ce pays, nous demandons l'aide du Gouvernement français, de notre Gouvernement, pour hâter la libération de nos époux.
— Oui, reprend Claude Chayet, M. Lewin m'a parlé de ce problème. Que proposez-vous?
Aucune des quatre ne s'attendait à cette question, évidente pour un négociateur.
— Proposer, proposer, bégaie Nine. Nous vous demandons de nous aider à obtenir la libération de nos maris, dont deux ont servi la France, dans les colonies et dans l'armée. C'est à vous de savoir comment faire pour demander cela à Sékou Touré.
— Demander n'est pas obtenir. M. Lewin a déjà parlé de certains de vos maris au Président guinéen, sans résultats.
— Sans doute parce qu'il faut faire pression sur lui, interrompt Claudine.
— Il est difficile de faire pression sur un homme comme Sékou Touré, siffle Chayet entre ses lèvres minces. Que proposez-vous encore?
— Mais nos maris peuvent servir de monnaie d'échange, comme cela fut le cas des Français libérés le 14 juillet 1975.
Claude Chayet balaie d'un geste cette comparaison, venue pourtant naturellement à Nine.
— Et contre quoi proposeriez-vous d'échanger vos maris?
— Mais, un accord commercial, un contrat d'industrie, que sais-je, moi? Il paraît qu'il s'en conclut en moyenne un par mois depuis la reprise des relations diplomatiques.
— Ce ne doit pas être difficile au Gouvernement français de choisir la monnaie d'échange, ajoute Mme S.
— Madame! s'exclame le diplomate vertueusement indigné. La France ne saurait s'abaisser à pareil marchandage. D'ailleurs, Sékou Touré n'accepterait pas de discuter sur ce terrain, Madame.
Néanmoins, songe Nine, Sékou Touré a bien accepté de discuter avec l'Espagne de Franco et juste après les événements de 1971, précisément. Grâce à l'intelligence du grand-père paternel des enfants, mais surtout au dynamisme et à l'humanité du consul d'Espagne à Conakry, Franco a purement et simplement « échangé » les deux fillettes d'une ressortissante espagnole, épouse d'un prisonnier guinéen, contre… la construction d'une cimenterie, à des conditions intéressantes pour la Guinée. Les négociations, très discrètes, sont restées ignorées du grand publie. En quelques mois, l'Espagnole retrouva ses enfants tout à fait officiellement, tandis quil fallut des années aux Françaises dans la même situation pour embrasser les leurs, venus clandestinement et par leurs propres moyens.
A cette évocation, Nine bout de colère: pourquoi la France n'a-t-elle pas levé le petit doigt pour obliger Sékou Touré à rendre à leurs mères françaises les enfants qu'il avait gardés en otages à Conakry (et à quoi sert un otage, sinon à un échange?). Quant à s'abaisser à un marchandage, la France y a bien consenti au Tchad, en échangeant Mme Claustre contre les hélicoptères et les armements que demandait le rebelle Hissène Habré.
La froideur de Claude Chayet et l'absence de toute « proposition d'aide » côté français écoeurent Nine. Ne représentent-elles pas, ces femmes si minables à la table des négociations, des hommes élevés dans le giron de la culture et des valeurs françaises? Leurs maris ne sont-ils pas en prison pour « collaboration avec la France »? D'ailleurs, certains ne sont-ils pas Français, légalement? L'un d'eux n'a-t-il pas été administrateur des colonies françaises et collaborateur d'Yvon Bourges lorsque ce dernier était gouverneur de la Haute-Volta? Quant au général, mari d'Alix, n'a-t-il pas risqué sa vie, deux fois au moins, au service de la patrie française (en 1940 et en Indochine)? Médaillé militaire et chevalier de la Légion d'honneur, va-t-il, après trente ans passés dans l'armée française, être abandonné par la France, malgré sa famille française, simplement parce qu'il ne faut pas ternir le bleu du ciel franco-guinéen? Nine a l'impression que M. Lewin, lui aussi, s'attendait à mieux. Mais il est diplomate avant tout et aussi hermétique que ses congénères du Quai quand il le faut. Elle a beau lui lancer des regards découragés de l'autre côté de la grande table, c'est Claude Chayet qui mène le jeu sans pourtant dire trois phrases.
L'entretien a d'ailleurs changé de cap. Fortement préoccupée par des ennuis financiers personnels, consécutifs à sa vie matérielle difficile depuis son départ de Guinée, Mme K. fait dévier, à son insu sans doute, l'essentiel de la conversation. Claudine et Nine se regardent, effondrées : certes, les difficultés d'argent n'ont pas manqué aux Françaises très moyennes qu'elles sont; ayant tout laissé en Guinée, elles ont dû trouver un autre emploi, racheter à crédit ce qui est nécessaire à une femme seule avec enfants à charge et, le plus souvent, sans l'aide de personne. Mais, bonté divine! Sept ans plus tard, elles ne viennent pas négocier une aide matérielle avec leur Gouvernement! Le problème n'est pas là, mais le négociateur Chayet a beau jeu maintenant de chercher à les apaiser :
— Mes collaborateurs, et notamment M. Houdard, ici présent, sont à votre disposition pour étudier, cas par cas, vos doléances éventuelles.
— Que chacune d'entre vous fasse un état de ses revenus et de ses charges et nous verrons ce qu'il est possible de faire, complète M. Houdard.
— Le problème n'est pas là, on s'égare, constate avec amertume Mme S. qui a pourtant cinq enfants à charge, dont un aveugle.
De fait, Claude Chayet semble soulagé: l'entretien a divergé du propos essentiel, dangereux, vers une question d'ordre purement matériel qui, selon Nine, aurait dû rester mineure. Le manque d'unité de vues des « déléguées » est à cet égard une faille que M. Chayet se plaît à élargir. On en revient tout de même au coeur du problème : la libération des maris, mais Chayet reste de marbre sur ce chapitre. Les quatre femmes ne réussissent à lui arracher que la simple promesse de faire inscrire le problème à l'ordre du jour du voyage que le président Giscard d'Estaing effectuera en Guinée dans les prochains mois.
— Tout de même! s'exclame Nine, c'est bien le moins que vous puissiez faire.
— Personnellement, ajoute André Lewin, je vais m'employer à convaincre le président Sékou Touré qu'il vaudrait mieux régler cette question litigieuse avant le voyage officiel pour éviter des frictions au moment de la visite.
Pour une fois, Claude Chayet approuve chaleureusement cette « proposition ». Cependant, il insiste:
— Naturellement, vous comprendrez que les démarches du Gouvernement français doivent, pour être efficaces, être entourées de la plus grande discrétion. Pas de déclaration à la presse, bien sûr. C'est le gage de notre réussite.
Les quatre oies blanches de la diplomatie en conviennent aisément, laissant allégrement passer leur meilleure chance de se faire entendre. Nine se demande si, en l'absence de tout soutien côté officiel, mettre leur problème sur la place publique ne serait pas l'unique moyen de sauver ceux de leurs maris qui ont survécu. Elle sent confusément qu'une occasion de sauver Djibril est en train de lui échapper parce qu'elle n'a pas su se montrer à la hauteur de la situation.
De fait, le principal « résultat » de cet entretien de plus d'une heure sera — quatre jours plus tard! — une « offre » d'aide forfaitaire et définitive, faite par téléphone seulement et à chacune des dix femmes en particulier. Il faut, pour moduler l'aide, envoyer un état de ses revenus. Une poignée d'entre elles refusent par principe : elles attendent un autre genre d'assistance du Gouvernement français qu'elles ont contribué à porter au pouvoir. Les autres accepteront et recevront royalement entre 5 000 et 10 000 F chacune. Ce que craint Nine arrivera: quelques mois plus tard, le bruit court dans la communauté guinéenne de Dakar (et sans doute aussi ailleurs) que les Françaises mariées à des prisonniers guinéens ont touché « des millions » de leur Gouvernement ! En fait, elles ont été jouées par plus malins qu'elles et ont perdu sur toute la ligne.
En sortant du ministère le 16 janvier 1978, Nine a l'impression d'une belle occasion manquée, d'un échec irréparable. Ses compagnes et elle auraient dû comprendre que l'entretien avait pour seul but de les sonder pour connaître leurs intentions réelles, leur éventuelle « dangerosité » dans le cadre des relations franco-guinéennes en voie d'amélioration constante. Claude Chayet voulait voir jusqu'où le Gouvernement français devait aller, au regard des revendications de ces dames, pour les apaiser sans nuire au climat Giscard-Sékou. Or, l'absence d'un front uni chez cette délégation de novices a fait d'une rencontre qui eut pu être décisive pour Djibril et ses compagnons, un examen de passage auquel le professeur-sphinx Chayet a pris plaisir à recaler quatre collégiennes.
Leur absence de solidarité culmine en un bouquet final lorsque Nine, profitant de la présence d'André Lewin, remet au diplomate un paquet qu'elle a apporté de Strasbourg pour Djibril. Elle entend alors l'une de ses compagnes d'infortune remarquer d'un ton persifleur:
— Mais, ma chère, vous prenez un ambassadeur de France pour un commis voyageur!
— Ma foi! rétorque Nine. Si la France ne veut pas m'aider à faire libérer mon mari, qu'au moins son représentant lui porte un colis…
Notes
1. Lettre du 21 juillet 1977.
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