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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


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Bluff à l'Élysée

De grands vanteurs, petits faiseurs.Proverbe français

Paris, le 16 juillet 1980

Maintenant que lAssociation est née officiellement, Nine va redoubler les démarches auprès du Gouvernement français. Après le décès de René Journiac, demeuré inexpliqué pour le grand public, elle a attendu que Martin Kirsch, son successeur à l'Elysée, ait pu se familiariser avec le dossier. Début avril déjà, elle avait jugé le moment venu de prendre officiellement contact, d'autant qu'André Lewin, elle le sait, a abordé le problème avec lui. Juriste comme Journiac, le nouveau conseiller aux affaires africaines est spécialiste de droit du travail, breveté de l'École nationale de la France d'Outre-Mer et a exercé des fonctions judiciaires en Afrique. Il est originaire de Strasbourg, mais Nine a vainement cherché une personnalité strasbourgeoise le connaissant et susceptible d'appuyer sa démarche auprès du « nouveau ».
Elle avait donc écrit directement à M. Kirsch le 3 avril en rappelant la promesse de Sékou Touré à Giscard d'Estaing :

« Si effectivement aucun de nos maris n'est plus “libérable”, c'est bien le moins, vous en conviendrez, que notre Président réclame officiellement les actes de décès correspondants aux autorités guinéennes… Nous insistons pour que ces papiers officiels nous soient délivrés avant la visite officielle en France du Président Sékou Touré. »

Pendant trois mois, elle avait attendu une réponse. En vain. Début juin, une rumeur court: le Gouvernement français considérant le contentieux entre les deux pays comme pratiquement liquidé, le voyage de Sékou Touré pourra avoir lieu sans tarder.
Les fondateurs de l'association décident alors de demander audience au président de la République. Si l'audience est accordée, l'annonce de la création de l'association ne passera pas inaperçue de la presse écrite et parlée. Il faut tenter cette forme de « publicité ». Nine écrit donc le 26 juin au Président de la République :

« C'est en qualité de porte-parole de l'Association que je vous prie de bien vouloir m'accorder audience dans les prochaines semaines. »

Elle rappelle la promesse de Sékou Touré et ajoute :

« Depuis dix-huit mois, nous en attendons la concrétisation. Des bruits contradictoires me parvenant quant à l'action du Gouvernement français sur ce problème, je souhaiterais que vous me disiez vous-même votre position à cet gard. Les espoirs de huit femmes et de dix-huit enfants français, vivant dans l'angoisse depuis dix ans, en dépendent.
« Mes obligations m'amenant à Paris du 14 au 19 juillet, je vous serais infiniment reconnaissante de me fixer audience cette semaine-là. Je serai accompagnée de M. Jean-Michel Lerouge qui assiste et conseille notre Association dans ses démarches. »

Évidemment, c'est plutôt hardi… D'une part, elle se dit le porte-parole d'une Association qui n'existe pas encore (elle ne sera déclarée que le 15 juillet suivant). D'autre part, elle fixe quasiment la date qui lui convient le mieux pour rencontrer le Président de la République française! Tant pis! Ses précédentes lettres à Giscard étaient toutes d'une exquise politesse, mais n'avaient jamais reçu de réponse; celle-ci, plus abrupte, a ses chances. La réponse, signée Martin Kirsch, arrive quarante-huit heures plus tard :

« Le Président de la République ne pourra, en raison de son emploi du temps, vous recevoir et m'a chargé de le faire à sa place. Je vous propose donc, compte tenu de votre séjour à Paris du 14 au 19 juillet, de venir me voir le mercredi 16 à 11 heures. »

Pour la deuxième fois, Nine va donc être reçue à l'Élysée par le conseiller aux affaires africaines. Pour Jean-Michel, c'est le baptême du feu. Tous deux se pénètrent de l'idée qu'ils sont les « représentants » de l'Association. Pourtant, quand ils se présentent aux portes du Palais le 16 juillet l'AFFPPG est née officiellement la veille et aucun bulletin d'adhésion n'est encore parvenu au Secrétariat! Aussi, en montant l'escalier, Nine est-elle dans ses petits souliers de présidente d'une association en gestation. Elle se demande si l'inquiétude se lit sur son visage. Le secrétaire-trésorier a, quant à lui, l'air parfaitement à l'aise dans ses nouvelles fonctions.
Si les corridors attendent toujours un coup de pinceau, en revanche le bureau du conseiller élyséen a fait peau neuve. Nine a du mal à reconnaître le capharnaüm de René Journiac dans cette belle pièce occupée essentiellement par un magnifique bureau acajou Louis quelque chose et par une grande commode assortie, surmontée d'un cartel du plus bel effet. Où sont donc passés tous les dossiers et ouvrages sur l'Afrique qui montaient à l'assaut des murs derrière Journiac? Ici, aucun papier ne vient déranger la belle ordonnance de la pièce. Faut-il en conclure qu'on a fait place nette et qu'on va repartir sur de nouvelles bases?
Le monsieur qui se lève à leur entrée est un homme tout en rondeurs, à l'air paterne et sans doute plus jeune que sa calvitie ne le laisse croire. Il fume un cigare aussi gros qu'un barreau de chaise. On s'assied et Nine commence par remercier le conseiller de l'audience. Les représentants de l'Association ont jugé cette rencontre nécessaire pour faire le point d'une situation pour le moins confuse. Des bruits contradictoires…
— Ainsi, coupe le conseiller qui n'a pas du tout l'intention de faire le point avec ces Jean-Foutre, vous représentez l'Association (comment déjà? Ah! oui) des familles françaises de prisonniers politiques en Guinée. Mais, je croyais qu'elle était dissoute? Le président de la République est même allé en personne assister à la dissolution.
— Celle-là était l'ancienne Association de prisonniers français de souche blanche. La nôtre s'occupe des Noirs, maris de Françaises toujours prisonniers en Guinée.
— Ah! elle est commode, cette loi de 1901! (Ça y est, nous sommes démasqués, s'affole Nine. Cet homme sait parfaitement qu'il a devant lui les deux seuls membres d'une Association fantôme et que l'un deux n'a même rien à voir avec un quelconque prisonnier en Guinée. Va-t-il les faire reconduire au portail de l'Élysée comme deux vulgaires malfaiteurs? Elle en a des sueurs froides qui la ramènent à la réalité.)
La conversation se poursuit tranquillement entre les deux « conseillers » :
— Savez-vous, dit l'Élyséen, que plusieurs milliers d'associations se créent chaque année en France? Pour développer le jeu du ping-pong, assurer la promotion du parapluie ou celle de la chasse aux perdrix 2 ! Absolument extraordinaire, cette loi de 1901!
— Notre Association, dit Jean-Michel, a malheureusement des objectifs d'un autre ordre. Il y va de vies humaines et nous voudrions savoir ce que compte faire le Gouvernement français pour amener Sékou Touré à tenir la promesse faite au chef de l'État français. — La promesse? quelle promesse?
Et Nine de raconter l'audience avec feu René Journiac et le coup de téléphone qui les a emplies d'espoir le jour de Noël 1978 3. Espoir déçu depuis dix-huit mois maintenant.
Écoutez, je ne sais pas exactement ce qui a été fait du temps de mon prédécesseur mais ce que je puis vous dire, c'est que, personnellement, je n'ai pas un passé chargé. Disons qu'en Afrique, je suis vierge. Donc mieux placé peut-être pour agir dans un domaine aussi délicat. Vous connaissez Sékou Touré, n'est-ce pas? (petit rire de gorge . Il se peut que je sois amené à me rendre prochainement à Conakry. Tenez, donnez-moi six mois et je règle le problème! conclut le conseiller d'un air satisfait en remettant son cigare en bouche et en se renversant dans son fauteuil pour rajuster son pantalon. Nine rend mentalement hommage à la discrétion polie de son prédécesseur et regarde d'un air perplexe le secrétaire-fondateur. Un ange passe. M. Kirsch tire quelques bouffées du gros cigare en regardant la pendule.
— Six mois, c'est long quand on sait que ces femmes attendent depuis presque dix ans déjà! laisse tomber Jean-Michel d'un air pensif La surprise se lit sur le visage de M. le conseiller aux affaires africaines, ébahi d'un pareil toupet. Il repose son cigare sur le bord d'un énorme cendrier et regarde les visiteurs avec un intérêt tout neuf :
— Écoutez! J'ai pris mes fonctions il y a un peu plus de quatre mois. Laissez-moi le temps de me plonger dans les dossiers et de faire quelques voyages en Afrique. Six mois seulement mais pendant ces six mois, je vous demande la discrétion nécessaire à ce genre de choses. C'est un problème délicat, je vous l'ai dit, à cause du caractère de Sékou Touré, et… La présidente regarde le secrétaire (foin de la discrétion! Ils ont décidé de mettre à profit ce séjour à Paris pour sensibiliser la presse parisienne). Elle fait « non » de la tête. Jean-Michel interrompt:
— Dans ce domaine, on ne peut absolument rien vous promettre. D'une part, nos adhérents — et principalement les femmes directement concernées — ne comprennent pas que le président français ne réclame pas la concrétisation de la promesse de Sékou Touré. Il est évident qu'elles en ont assez de se taire et, d'autre part, les sympathisants de notre Association nous pressent de mettre fin à cette discrétion parfaitement inutile. (Il y va fort, s'inquiète Nine. Pourvu que Kirsch ne demande pas le nombre de nos sympathisants!)
— C'est peut-être votre jeunesse, monsieur, qui vous donne cette agressivité, dit le conseiller d'un ton aigre. Laissez-moi faire et donnez-moi le temps, vous dis-je. Sachez seulement que le Gouvernement se préoccupe toujours de la question.
— Je ne suis pas agressif, monsieur. Je voudrais seulement vous expliquer que ces familles se sont montrées très patientes jusqu'ici et que, plus l'affaire tarde à être réglée, plus elle risque de faire boule de neige et…
Pour la troisième fois, M. Kirsch jette un regard sur sa pendule et indique aux importuns que M. X., ministre dans quelque île lointaine, est de passage à Paris et qu'il a demandé audience.
— Tant pis, il nous faut encore quelques minutes, se risque Nine. Ce monsieur l'agace maintenant: il veut leur faire sentir qu'il a été bien aimable d'accorder un si long entretien à cette petite bonne femme et à ce blanc-bec, mais qu'il ne faudrait pas abuser de sa bonté. Encore deux ou trois échanges de phrases creuses et les représentants de l'AFFPPG prennent congé en se promettant de revenir au plus tard dans six mois, jour pour jour, si l'affaire n'a pas évolué.
Sur le trottoir, les deux fondateurs éclatent de rire :
— Se faire traiter d'agressif la première fois qu'on l'est reçu à l'Élysée, ça n'est déjà pas si mal! constate Jean-Michel.

Note
1. Cf. p. 122.
2. Cf. Journal officiel no. 176 du 30 juillet 1980 pp. 6883-6884.
3. Cf p. 113.