Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Ce ne sont pas ceux qui savent le mieux parler qui ont les meilleures choses à dire.
Précepte chinois
Mars-avril 1981
S'entretenir directement avec les grands candidats ne suffit pas. Selon Jean-Michel, il faut profiter de la campagne électorale pour sensibiliser l'opinion publique au problème des détenus politiques en Guinée, du moins de ceux qui ont des liens de nationalité ou de famille avec la France.
— Mais les droits de l'homme n'ont jamais été un cheval de bataille dans des élections! objecte Nine.
— Non, mais tu remarqueras que tous les candidats se proclament défenseurs des droits de l'homme, et cette fois-ci, autant à droite qu'à gauche. On peut donc essayer de les intéresser à votre problème.
— Nos statuts nous interdisent toute activité politique.
— Aussi l'Association n'a-t-elle pas à marquer de préférence politique. En revanche, les membres de l'AFFPPG étant tous des électeurs, l'Association peut demander aux candidats ce qu'ils feront s'ils sont élus.
Le Bureau de l'Association adresse donc aux principaux candidats 1 une lettre évoquant l'inexécution de la promesse faite par Sékou Touré en 1978 :
« Depuis bientôt trois ans, cette promesse demeure sans effet alors que, pourtant, les liens d'amitié se sont resserrés entre les deux pays, par la signature notamment de nombreux accords de coopération économique. Nous estimons que l'inexécution d'un engagement pris envers le chef de l'État français est une insulte à l'égard de la France et illustre, malheureusement pour nos familles, le fait que notre pays ne se fait pas respecter à l'extérieur aussi pleinement qu'on voudrait le laisser entendre (…). L'argument avancé pour justifier cette attitude a toujours été que la raison d'État voudrait que les intérêts économiques l'emportassent systématiquement sur les droits fondamentaux reconnus à tout individu.
« Face à cette situation, et compte tenu de votre candidature aux fonctions de Premier Magistrat de France, nos familles souhaiteraient savoir ce que vous feriez, en tant que Président de la République, pour mettre un terme à leur douloureuse situation. »
Le premier à répondre est Michel Crépeau, Président du Mouvement des Radicaux de gauche :
« Cette situation intolérable illustre, en fait, le manque d'autorité et de fermeté de l'actuel Président de la République. Dans la mesure où je participerais aux destinées de notre pays, je suis décidé à tout faire pour le respect des engagements internationaux, surtout lorsqu'il s'agit de problèmes humanitaires (…). »
« J'espère que l'élection présidentielle apportera les changements souhaitables qui vous permettront, à vous et à vos enfants, de retrouver cette famille à laquelle vous avez droit 2. »
La réponse la plus courte et la plus nette est celle de Michel Debré 3:
« La réponse est simple, Madame: il faut subordonner le maintien des relations à une attitude nouvelle du Gouvernement guinéen sur le douloureux problème humain qui vous hante. »La réponse du candidat Mitterrand est d'abord donnée verbalement par Jacques Attali, conseiller du Parti socialiste. Nine et Jean-Michel insistent pour qu'elle soit mise par écrit. La lettre arrive enfin. Elle soulève un immense espoir dans les familles auxquelles elle est adressée. (Voir pages 248-249.)
Pour le Président en exercice, l'Association pense qu'il vaut mieux procéder autrement que pour les autres candidats: après tout, c'est M. Giscard d'Estaing qui, depuis près de trois ans, est dépositaire de la promesse de libération faite par Sékou Touré qu'il s'apprête à recevoir en visite officielle. Or, comment parler de grandeur de la France, comme le fait Giscard dans sa campagne, s'il n'est pas en mesure de faire respecter les promesses qu'un autre chef d'État lui fait? Et ne vaut-il pas mieux que des électeurs le disent eux-mêmes au citoyen-candidat Giscard.? Les comités de soutien et les sympathisants de toutes les régions de France sont donc mobilisés, quinze jours durant, pour lui adresser une lettre énonçant notamment:« Je me refuse à croire qu'un Président étranger ait pu faire au représentant de la France l'affront de s'engager à libérer des cadavres. C'est pourquoi je vous serais très obligé de m'indiquer ce que vous comptez faire, dans le cadre d'un second mandat présidentiel, pour venir à bout de ce douloureux problème, porté à votre connaissance depuis 1975. N'est-ce pas là, en effet, une parfaite illustration de ce principe du respect des engagements que vous aimez à rappeler? »Plusieurs milliers de ces lettres parviennent au QG de la campagne du candidat Giscard. L'initiative, lancée par l'Association parmi ses amis, connaît en effet un franc succès. Employés, enseignants, curés de paroisse proposent leur aide pour photocopier ou ronéoter la lettre type, faire des enveloppes, etc. Dans une préfecture du Centre, un jeune fonctionnaire juge que la ronéo de son service travaillera pour une bonne cause en tirant mille copies de la lettre au Président, sur du papier qu'il a tenu à payer de sa poche. Dans un hospice de vieillards des Deux-Sèvres, tous les pensionnaires insistent pour écrire, d'une main un peu tremblante, afin d'attirer l'attention du Président de la République sur plus oubliés qu'eux. La cohorte des bonnes volontés est immense et ses rangs serrés. Nine et ses compagnes ne se lassent pas d'admirer que des gens parfaitement anonymes, qu'elles n'ont jamais vus et ne connaîtront jamais, tiennent à faire personnellement quelque chose pour tenter de réunir des familles injustement séparées par des considérations politiques ou raciales.
Seuls quelques rares privilégiés (pris au hasard?) recevront du candidat Giscard la réponse (page 252), salmigondis des différents courriers que le ministre J. François-Poncet adresse depuis un an aux multiples personnalités à qui l'Association demande d'intéresser le Gouvernement français à son problème. Nine, qui n'a jamais reçu de réponse aux lettres qu'elle a envoyées au président Giscard d'Estaing en tant que femme de prisonnier, ou même comme présidente de l'Association, reçoit cette fois la réponse type à l'électrice potentielle qu'elle représente. Elle en apprécie à sa juste valeur l'hypocrisie électoraliste :
« Je poursuivrai inlassablement mes efforts afin qu'il soit mis fin, le plus rapidement possible, à l'angoisse des familles dont vous vous êtes fait l'écho. »Cependant l'Association, en tant que telle, ne reçoit pas de réponse du candidat-Président et le regrette amèrement. Elle se bornera donc, pendant la campagne, à publier un communiqué rapportant l'essentiel des réponses des quatre candidats Crépeau, Debré, Giscard et Mitterrand. Marie-France Garaud ne répondra jamais. Quant à Jacques Chirac, sa réponse arrive quarante-huit heures après la parution du communiqué 4 :
« Je tiens à vous faire savoir que cette situation, douloureuse et inadmissible, ne m'a pas échappé (…). Soyez assurée que je m'attacherai à mener une politique étrangère ferme, à défendre les ressortissants français à l'étranger et à leur assurer la protection qui leur est due en tant que membres de notre collectivité nationale. »Pendant la campagne électorale, plusieurs quotidiens et hebdomadaires se font l'écho de « la vaine bataille des épouses françaises de détenus politiques en Guinée 5 ». Mais le Quotidien de Paris, La Croix, Le Matin, Le Nouvel Observateur, Jeune Afrique, Les Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Yonne Républicaine et même Minute, parlent plus ou moins longuement du problème. La plupart des articles ont été écrits à partir du dossier déposé par Nine et Jean-Michel dans les salles de rédaction des grands journaux, mais surtout à partir des trois dépêches publiées par les agences AFP, ACP et Reuter.
Cependant, un homme est furieux de cette action de l'Association pendant la campagne: Martin Kirsch, conseiller de l'Élysée, qui se montre très acerbe.
— J'ai eaucoup hésité à vous répondre au téléphone, madame Bari. C'est un coup bas que vous venez de porter au Président! Toutes ces lettres qu'il reçoit ces jours-ci… Ça n'est pas bien de votre part… Vous savez, vous m'avez terriblement déçu, madame Bari. Je vous croyais une femme intelligente.
— Intelligente, non. Désespérée, monsieur Kirsch. Nous vous avons souvent dit qu'à force de laisser traîner le problème sans même vous efforcer de le résoudre, vous cristalliserez des mécontentements. L'Association se développe et notre histoire fait boule de neige. Ne trouvez-vous pas normal que, pendant la campagne électorale, des électeurs demandent au candidat à la présidence ce qu'il compte faire dans un second mandat, pour un problème qu'il n'a pas résolu dans un premier septennat?
— Il y avait la manière, madame Bari. Vous m'avez déçu, répète tristement le conseiller du Président de la République.Notes
1. Georges Marchais étant exclu en raison du refus opposé par le PC de prendre part au vote du Parlement européen sur les prisonniers politiques en Guinée.
2. Lettre MC/MV du 25 mars 1981.
3. Lettre du 2 avril 1981.
4. Lettre du 22 avril 1981.
5. Le Monde, 26 mars 1981.
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