webGuinée
Memorial Camp Boiro/Bibliothèque


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


Nouvel espoir      Table des matieres       Claudine ou la febrilite

Claudine ou la fébrilité

Au chaudron des douleurs, chacun porte son écuelle. Proverbe français (XVIe siècle)

Paris, 26 juillet 1975

Selon la plaisanterie à la mode ces temps-ci, c'est de là qu'on a la plus belle vue sur Paris puisqu'on ne la voit pas, la tour Maine-Montparnasse! C'est vrai qu'elle détonne plutôt dans ce quartier, mais ne manque quand même pas d'allure, se dit Nine en faisant les cent pas au pied du monstre pour attendre Claudine qu'elle n'est d'ailleurs pas très sûre de reconnaître : elle se souvient d'une très jeune fille, à la longue crinière brune, qui avait suscité des murmures flatteurs à son passage au bureau de l'ONU à Conakry. Fraîchement débarquée dans la capitale guinéenne, elle allait se marier quelques jours plus tard.
— Il a bon goût, le futur! avait commenté un employé togolais.
Serait-ce la jeune élégante qui vient droit sur elle? Nine regarde cette silhouette de petit garçon aux cheveux presque ras. Elle lui trouve un air très parisien avec son pantalon dernier cri, sa blouse de vichy bleu, retenue par une ceinture élastique très mode, et son sac en bandoulière. Nine, qui porte un ensemble jersey un peu strict, se sent tout à coup très provinciale. Elle est encore plus jeune que dans mon souvenir, songe-t-elle.
— Alors, vous aussi, votre mari … ?
— Oui, il a été arrêté le 8 juillet 1971 pour collaboration avec la France et depuis, je ne sais plus rien.
— Moi non plus, je ne sais rien de Djibril arrêté en 1972.
Ce 26 juillet 1975, elles sont venues toutes deux avec, au coeur, l'espoir fou de savoir quelque chose. Elles prennent l'ascenseur qui les amène à la salle Sagittaire, où sont réunis la plupart des Français libérés le 14 juillet dernier.

« Le président Sékou Touré a voulu que la date choisie pour ces retrouvailles soit celle du 14 juillet, non seulement parce que clest la fête nationale française, mais parce que clest la fête de la liberté dans le monde. Je le remercie de son intention et de son geste », avait déclaré le président Giscard d'Estaing 1.

Les libérés ont donné ce matin une conférence de presse. Nine et Claudine ont été autorisées à participer au buffet qui doit suivre la réunion. A l'exception de ceux qui sont hospitalisés 2 ou habitent trop loin 3 (et qu'elles joindront par correspondance), tous les libérés du 14 juillet sont ici. Nine sent sa compagne tendue à craquer: comme elle, Claudine est partagée entre le désir et la peur de savoir.
— Il ne faut peut-être pas trop attendre de cette rencontre car, en fait, tous ces hommes étaient prisonniers à Boiro et nos maris n y sont peut-être pas. Il paraît qu'il existe quinze autres camps dans le pays, alors statistiquement…
— Oui, je sais, tranche Claudine en allumant une cigarette d'une main tremblante, mais quand même, l'un de ces hommes aura bien entendu parler de nos maris!
La salle est grande et l'atmosphère moquettée. Les petits groupes parlent plutôt bas et Nine a l'impression que le bruit de son coeur emplit la pièce. La fille de René Cazau les aperçoit et vient à leur rencontre. Elle est chaleureuse et connaît tout le monde. Elle joue avec aisance les hôtesses et conseille aux deux arrivantes d'interroger systématiquement chacun des libérés. Nine sort ses photos et se dirige vers le groupe de droite. Elle se rend vite compte qu'elle parle à ces gens d'un inconnu, car sept des anciens détenus n'ont jamais vu Djibril, ni avant ni pendant sa détention. Un seul a eu affaire à Djibril, aux Affaires étrangères, mais ne l'a pas revu à Boiro.
Claudine revient vers Nine, le visage raide de déception.
— Personne n'a vu mon mari, dit-elle en soufflant la fumée de sa cigarette.
— Vous devriez interroger Jean-Paul Alata 4 , dit un libéré qui voudrait consoler ces femmes. Il connaissait la plupart des cadres guinéens et siégeait dans la commission d'interrogatoire au Camp : il aidait les nouveaux à avouer, dit-il avec acrimonie. Il a peut-être vu vos maris.
Claudine a un haut-le-corps :
— Ah! non, pas lui! C'est cet homme qui a fait arrêter mon mari : je lai lu dans ses aveux lorsqu'on les a publiés à Conakry.
— Vous savez, Madame, dit l'homme d'une voix radoucie, nous l'avons tous fait. La commission voulait nous faire dire des choses préparées d'avance et a employé les moyens techniques pour y parvenir. Ce n'est pas pour avoir avoué des mensonges qu'il faut en vouloir à Alata — pour ça, il est comme nous, ajoute-t-il d'un air triste.
Nine ne connaît Alata que de réputation — plutôt mauvaise d'ailleurs, car on lui prête de nombreuses exactions commises lorsqu'il était conseiller de Sékou Touré et directeur général des affaires économiques et financières à la Présidence. Il était alors puissant et détesté, autant par les Noirs que par les Blancs. Mais peut-être a-t-il vu leurs maris? Il faut le savoir.
Claudine suit en rechignant. Alata ne s'étend pas sur son mari, déclarant seulement ne l'avoir vu qu'au début, au moment où « il se demandait ce qu'il faisait dans le camp, lui, un innocent. Par la suite, il a compris », ajoute Alata d'un air énigmatique. En revanche, le libéré dit à Nine qu'il a partagé la même cellule que l'un des deux fonctionnaires des Affaires étrangères arrêtés pour avoir aidé Djibril. Selon ce codétenu, Djibril a d'abord été interrogé au Camp Alpha Yaya 5, puis dirigé sur le Camp de Kindia, à 150 km de Conakry, où il devait se trouver alors avec B., P.-B. et M. 6. Il n'en sait pas plus mais veut rassurer les deux femmes en leur disant (ce que les autres libérés ont tous affirmé ce jour-là) que les gens arrêtés après juin 1971 n'ont été ni torturés ni tués 7. Pendant toute la durée de leur conversation, personne ne s'approche du trio : elles ont vraiment l'impression qu'Alata est le pestiféré de la bande.
On les prie maintenant de venir à la table centrale où le couvert a été mis, mais elles n'ont pas faim. Claudine, déçue, est au bord des larmes. Elle pensait vraiment avoir quelque nouvelle en venant interroger ces hommes. Elle n'a plus rien à faire ici. Nine, en revanche, préfère rester. D'autant qu'elle aperçoit la silhouette d'André Lewin à qui revient le mérite d'avoir mené à bonne fin les négociations pour la libération des dix-huit Français et la reprise des relations entre la France et la Guinée. Se penchant vers Claudine, elle lui conseille d'aller parler de son mari à cet homme car le bruit court que M. Lewin va être nommé ambassadeur de France à Conakry.
— Une chance pour nous, affirme Nine, car il s'est beaucoup préoccupé de prisonniers. Les Allemands d'abord, ces Français maintenant. Si on lui donne suffisamment d'éléments sur nos maris, il pourra sûrement faire quelque chose. Allons lui parler.
Mais la jeune femme qui les a accueillies à l'entrée vient s'enquérir du résultat de leur enquête. Nine répond à ses questions pendant que Claudine allume une nouvelle cigarette en regardant autour d'elle avec impatience.
— Où est ce monsieur Lewin? demande-t-elle à Nine qui lui désigne sur la droite un groupe de trois messieurs en pleine discussion.
Portée par son nouvel espoir, Claudine file dans la direction indiquée et aborde sans hésiter le plus élégant des trois, un homme d'assez belle allure dans son costume gris foncé. Elle se présente tout à trac et entreprend d'expliquer avec force détails à son interlocuteur sa situation, celle de son mari qui… de son mari que… Légèrement surpris par cette « agression », le monsieur s'efforce vainement d'arrêter ce flot précipité de paroles débitées à la vitesse d'un fusil-mitrailleur mais Claudine, plus tendue que jamais, se lance dans de nouvelles explications. Obligée néanmoins de reprendre son souffle, elle s'interrompt un instant. Le monsieur en profite pour s'excuser dun petit air contrit:
— Oh! vous savez, moi, je ne suis que le maître d'hôtel!
Haletante d'émotion, rouge de confusion, Claudine se tourne alors vers M. Lewin qui, heureusement, est d'un abord facile. Nine les rejoint. Effectivement, il est pressenti pour le poste d'ambassadeur de France en Guinée mais c'est plutôt malgré lui. Certes, il sera l'un des mieux placés pour intervenir en faveur de cas individuels comme ceux de leurs maris mais la tâche ne sera pas facile. Il fera son possible. Les deux amies reprennent courage. Assises à la table centrale à côté d'André Lewin, elles voudraient lui insuffler le formidable espoir qui les soulève tout d'un coup. Nine cherche les mots pour convaincre le diplomate que cette mission humanitaire doit être prioritaire, que la vie de ces hommes dépend de lui et aussi le bonheur de leurs familles. Mais les mots ne viennent pas et elle regarde bêtement le futur ambassadeur découper sereinement un cornichon sur une tranche de rôti froid.
Dans le fond de la salle, deux petites tables. A l'une est assis, aux côtés d'une femme élégante, un homme que M. Lewin désigne comme étant l'Allemand Adolf Marx. Comment? Mais Nine se souvient d'un homme au teint gris et celui-ci respire la santé : son collier de barbe bien taillé enserre un visage plutôt replet.
— C'est qu'il a été bien soigné depuis sa libération, il y a tout juste un an, observe son voisin.
Nine a le coeur serré en repensant au quasi-cadavre qu'elle a vu à Aix-la-Chapelle. Djibril doit être dans cet état maintenant, pire peut-être car on dit que les étrangers, après avoir été torturés comme tout le monde, ont eu droit à une détention plus « douce », toutes proportions gardées, que les Guinéens. Ah! comme elle saurait lui refaire une santé, à Djibril, s'il était libre à présent!
A la deuxième table se trouvent Alata et une dame brune, de noir vêtue. C'est, lui dit-on, la première Mme Alata (la deuxième est une Guinéenne), qui a fait les démarches nécessaires pour faire restituer la nationalité française à son ex-mari pour qu'il puisse figurer sur la liste des Français dont le Gouvernement Giscard réclamait la libération comme gage de la reprise des relations entre la France et la Guinée. Le couple mastique seul dans son coin, véritables proscrits de cette société d'anciens prisonniers.
Claudine se détend un peu. Elle parle de deux autres Françaises, mariées elles aussi à des Guinéens prisonniers : Denyse et Marie. Elle s'attarde sur son fils Pierre, âgé de cinq ans, qui depuis leur expulsion de Guinée et le traumatisme qu'elle en a subi a tellement vécu en symbiose avec elle qu'il est devenu très nerveux. Claudine s'inquiète pour lui, pour eux deux. Matériellement? Oh! son salaire de secrétaire n'est pas mirobolant et elle voudrait faire davantage pour son fils. Tout comme Imran, Pierre n'a pas du tout connu son père et Claudine se demande si elle élève son fils dans les meilleures conditions.
Se sentant en sympathie, Nine parle avec son coeur et sa peine : à cette jeune mère qui lui ressemble, elle ose dire la difficulté d'être seule à élever trois filles et un garçon : cette solitude, cette angoisse devant le petit d'homme qu'il faut aider à grandir, sans trop de béquilles, sans trop de manques, Claudine les vit quotidiennement elle aussi. Faut-il remplacer le père absent? Se substituer à lui alors qu'on n'en a ni la force ni le désir? Ou au contraire laisser le vide creuser un appel, un gouffre qui ne sera jamais comblé chez votre petit? Tous les jours, il faut recommencer ce choix en se disant qu'on se trompe sûrement. Tous les jours, il faut éviter le piège de l'amour unique, exclusif, pour son enfant dont on sait bien que vous l'élevez pour lui et non pour nourrir votre besoin d'affection. Asma l'a même écrit sur le mur de sa chambre:
« Ton fils n'est pas ton fils, mais le fils de son temps. »
Nine n'est plus qu'humilité quand elle lit cette pensée de Confucius choisie par sa fille aînée (pour aider sa mère à mieux accepter leurs différences?). Le pire, c'est que cette incertitude, cette peur constante de se tromper, vous ne pouvez la partager avec personne, vous en portez la responsabilité. Il arrive même que vous vous sentiez coupable de labsence du père, mais toutes les mères seules doivent, un jour ou l'autre, se sentir écrasées sous ce poids… Après tout, Claudine et elle ont, de par le monde, des milliers de sœurs en solitude.
Nine se sent pleine d'affection pour cette jeune femme qui n'a eu que dix-huit mois de vie conjugale avant que la Guinée lui vole son bonheur. Elle, au moins, compte dix bonnes années de vie commune avec Djibril : elle a eu le temps d'engranger toute une moisson de souvenirs heureux qui lui sont autant de réconforts pour ces jours de famine. Elle quittera ce jour-là la tour MaineMontparnasse avec l'impression d'être une privilégiée et d'avoir trouvé une petite sœur à aimer.

Notes
1. Le Monde, 16 Juillet 1975.
2. MM. Demarchelier, Péquignot et Ploquin.
3. MM. Soufflet (Gien) et Péronne (Toulon).
4. Auteur du livre «Prison d'Afrique», paru aux éditions du Seuil en 1976, dont la vente fut interdite en France par le ministre de l'Intérieur, Michel Poniatowski (arrêté ministériel du 21-10-1976) et réédité en mai 1983 après levée de l'interdiction par le Conseil d'Etat (9-7-1982).
5. Camp militaire à Conakry.
6. Ces prisonniers, libérés en 1978, ont tous les trois quitté la Guinée. Interrogés par Nine, aucun n'a confirmé l'arrivée de Djibril à Kindia.
7. Quantité de témoignages ultérieurs prouvent le contraire.

Nouvel espoir      Table des matieres       Claudine ou la febrilite

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2013 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.