webGuinée
Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


       Table des matieres       

Interlude : Les complices du silence

Nous ne sommes pas juges, nous sommes ici pour porter témoignage, …
le silence étant la meilleure arme des dictatures.

Mario Soarès.
« Tribunal » international de La Haye 12-13 mai 1980

Mai 1981

L'Association décide de porter plainte contre la Guinée. Elle le fera selon la procédure établie deux ans plus tôt par le Conseil exécutif de l'Unesco, dont la Guinée est membre. En effet, l'Unesco protège particulièrement le droit à l'information, le « droit de savoir » prévu à l'article 19 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme 1 :

« Toute personne a le droit de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen que ce soit. »

Voilà un article que les femmes de l'Association peuvent invoquer contre le refus persistant des autorités guinéennes, de donner des informations sur leurs maris disparus. Un juriste de la Commission européenne des Droits de l'Homme les aide à rédiger leur requête et à en formuler l'argumentation juridique. Les femmes de l'AFFPPG, victimes de la violation par la Guinée de leur droit à l'information sur leurs maris, demandent à l'Unesco d'inviter le Gouvernement guinéen à fournir, à propos des huit détenus en question, les réponses aux questions suivantes :

  1. Le détenu est-il toujours en vie?
  2. Si oui, quel est son lieu de détention?
  3. Quel est le terme prévu à sa détention?
  4. Si le détenu est mort, prière de fournir à sa famille en France un certificat officiel attestant le décès et indiquant le lieu d'inhumation.

Le dossier remis à l'appui de la requête contient notamment la liste de toutes les démarches faites depuis dix ans pour obtenir des nouvelles des maris, la correspondance avec l'ambassade de France en Guinée, les lettres à l'ambassade de Guinée en France demeurées sans réponse, etc. Nine explique au Directeur que la plainte à l'Unesco est une nouvelle tentative pour connaître la vérité sur les disparus :

« Au bout de dix ans d'efforts inutiles, elle est comme notre dernière chance de savoir ce que sont devenus les hommes avec qui nous avions choisi de vivre pour le meilleur et pour le pire. Cette longue bataille stérile nous a toutes moralement usées car nous sommes rongées par l'incertitude. L'alternance de phases d'espoir et de désespoir nous a minées, vous vous en doutez bien. Vous comprendrez alors notre espoir en sollicitant l'aide de l'Unesco – nous avons la preuve que tout le reste (gouvernements, organismes divers) est inopérant. Nous sommes persuadées que vous saurez convaincre le Gouvernement guinéen d'apporter une réponse officielle à la question que chacune entre nous se pose depuis dix ans : mon mari est-il vivant 2. »

La procédure prévue pour l'examen de ces plaintes n'a rien de terrible pour le Gouvernement mis en cause. En effet, il ne s'agit pas du tout d'un « tribunal », mais d'un Comité, composé des représentants de 25 États, qui « invite » l'État interpellé à s'expliquer sur les faits à l'origine de la plainte. Si cette dernière est jugée recevable et fondée, le « club » des 25 invite l'État violateur à trouver une solution amiable pour satisfaire le plaignant. L'État auteur de la violation ne risque même pas de voir ternir son image de marque puisque la procédure est strictement confidentielle. Seule exception : le cas de « violations flagrantes et massives » (génocide, apartheid, racisme, oppression nationale et sociale) 3.
C'est donc ce club d'États protecteur des gouvernements qui transmet la communication des femmes de l'AFFPPG au Gouvernement guinéen en lui demandant « toute réponse qu'il pourrait souhaiter faire ». Le représentant de la Guinée auprès de l'Unesco ne daigne point répondre. Le Comité examine alors la communication en séance privée. Le « plaignant » n'a pas le droit d'assister à la séance. En revanche, le gouvernement guinéen envoie à la séance du 5 mai 1981 le beau-frère du président Sékou Touré, M. Mamady Keita, ministre de l'Éducation, assisté de l'Ambassadeur de Guinée en France, M. Aboubacar Somparé.
Seul, le beau-frère parlera :
– En réalité, ces femmes ont toujours voulu faire reconnaître et proclamer l'innocence de leurs maris, ces traîtres à la Révolution. En fait, elles se moquent pas mal de leurs époux dont elles n'ont jamais cherché à savoir ce qu'ils sont devenus. Si, dix ans après l'arrestation de ceux-ci, elles se manifestent maintenant, c'est pour diffamer la Guinée. Car, la vérité, la voici: ces femmes n'ont jamais demandé et ne demandent pas des informations. Leur but est simplement de nuire à la Guinée.
Aussitôt après ces « explications » officielles, le représentant britannique demande la parole :
– Il n'entre absolument pas dans le domaine de l'Unesco de chercher des informations sur des prisonniers politiques ou d'opinion. Il faut rejeter d'emblée ce genre de demande d'informations.
Le représentant de l'Allemagne fédérale abonde dans le même sens. Celui de la France se signale par son mutisme. Seuls, les délégués du Danemark et des Etats-Unis émettront un voeu : que les autorités guinéennes veuillent bien transmettre aux familles concernées des nouvelles des prisonniers arrêtés il y a si longtemps. Personne n'émet le moindre doute sur l'incompétence de l'Unesco, et après trois petits quarts d'heure de « débat », la requête des familles est, à l'unanimité, déclarée irrecevable 4. Son bien-fondé ne sera donc pas examiné. Le silence de la Guinée est officiellement entériné par la communauté internationale.
Déjà en 1971, après l'arrestation massive et la détention sans jugement des « agents de la 5e colonne » (« réactionnaires » ou « communistes » selon les besoins de la cause), la Commission internationale de juristes observait à juste titre :

« En bafouant de la sorte la loi universelle, en tentant de soustraire son pays aux pratiques et lois en vigueur dans la communauté des nations civilisées, le président Sékou Touré risque de s'aliéner de plus en plus l'opinion internationale. Peut-être est-il encouragé dans cette voie par le silence de moins en moins justifié des organisations internationales dont la République de Guinée est pourtant membre. »

Notes
1. Repris par l'article 19, § 2 du Pacte international des Nations Unies relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Guinée en 1978. 2. Lettre du 7 janvier 1981. 3. Les interventions ont été rapportées à Nine par un participant. 4. Lettre LA/HR/PROC/81/244 du 24 juin 1981. 5. Revue de la Commission internationale de juristes, Genève, n° 7 décembre 1971, p. 4.