Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Si quelqu'un t'a mordu,
il t'a rappelé que tu as des dents.
Proverbe peul
Strasbourg, jeudi 5 mai 1977
14 h 45. Le téléphone sonne dans l'appartement cossu de Mme Farben, propriétaire de l'appartement de Nine.
— Mme Farben? dit une voix féminine à l'accent bizarre.
— Elle-même.
— Bonjour, madame. Voudriez-vous dire à Mme Bari que nous avons reçu un télex l'informant que son mari arrivera à Paris dans la journée du dimanche 8 mai.
— Mais pourquoi ne téléphonez-vous pas à Mme Bari à son bureau?
— Nous avons essayé, mais nous n'arrivons pas à la joindre.
La correspondante est sur le point de raccrocher lorsque la propriétaire de Nine demande:
— Mais c'est de la part de qui?
— (La voix, très vite.) Du consulat du Pakistan!
Clic! On a raccroché.
18 h 15. Nine rentre du bureau, accompagnée des deux plus jeunes enfants qu'elle est allée chercher à l'étude du soir. La concierge de l'immeuble lui tend le message reçu par la propriétaire et regarde, intriguée, la destinataire. Voilà en effet plus de trois ans maintenant que personne n'a encore vu le père de ces quatre noirauds et il arrive dimanche! Quelle affaire! La jeune dame pâlit à la lecture du billet. Elle en était sûre. Y'a du mystère là-dessous, elle l'aurait juré. Oh! mais… hé… elle ne va pas s'évanouir, quand même! Hé! remettez-vous, madame!
Le premier instant de stupeur passé, Nine relit le message et laisse éclater sa joie. Elle en pleure et embrasse les petits: Papa est libre! Il arrive dimanche!
18 h 30. Nine se rend en toute hâte chez sa propriétaire et se fait raconter dans le détail la conversation téléphonique. Elle explique en deux mots la situation de son mari à la brave dame qui ne comprend pas pourquoi ce Guinéen s'adresse au consulat du Pakistan pour dire à sa femme qu'il arrive. Nine ne le comprend pas non plus, mais pense qu'il a sans doute été libéré, ou qu'il s'est évadé avant de se réfugier dans une ambassade (mais, au fait, il n'y a pas d'ambassade du Pakistan à Conakry… Djibril doit être dans un pays voisin de la Guinée. Mais alors pourquoi ne s'est-il pas adressé à l'ambassade ou au consulat de France?).
19 h. Nine appelle ses parents pour leur annoncer la merveilleuse nouvelle. Mais leur réaction, ou plutôt leur absence de réaction, est surprenante: sa mère, si méridionale et tellement expansive d'habitude, semble pétrifiée au bout du fil. Puis, elle dit d'une voix blanche:
— Nous sommes bien contents pour toi!
— Eh bien! on ne le dirait pas! raille Nine. Je vous annonce la nouvelle que nous attendons tous depuis presque cinq ans et c'est tout l'effet que cela vous fait!
— Tu vas aller l'attendre à Paris avec les enfants?
— Bien sûr! Nous partirons samedi et coucherons chez Régis.
19 h 30. Nine appelle Régis pour lui annoncer l'incroyable nouvelle.
— Incroyable, c'est sûr, dit son frère d'un ton plutôt froid, lui aussi. Par quel avion arrive-t-il et où?
— C'est bizarre, constate Nine. Le message n'en dit rien. Mais il ne doit pas y avoir tellement d'avions qui arrivent d'Afrique occidentale le dimanche à Paris, non?
— A ta place, je vérifierais et, si possible, je chercherais à savoir d'où vient le message.
19 h 45. Nine appelle l'ambassade du Pakistan à Paris. Un répondeur automatique lui conseille d'appeler tel numéro: c'est la résidence de l'Ambassadeur. Nine explique à Son Excellence, dans un anglais bafouillant d'émotion, que l'un de ses consulats en France doit avoir reçu le télex de la délivrance. Son Excellence n'a pas l'air de saisir mais pense que le mieux est d'appeler le Premier Secrétaire, qui reçoit et traite tous les télex.
20 h. Nine appelle le Secrétaire qui ne se souvient vraiment pas d'un tel télex.
— Nous n'avons absolument rien à voir avec la Guinée, madame. C'est très curieux. Je pense qu'on a utilisé le nom du Pakistan pour quelque sombre dessein. Je ne voudrais pas vous décourager mais je subodore une sinistre plaisanterie. Je vous propose néanmoins d'appeler notre unique consulat en France, à Lyon. Voici le numéro de téléphone. Et je vous promets qu'à la première heure demain, je repasserai tous les télex reçus depuis trois jours, mais il est évident que ce message aurait attiré mon attention par son étrangeté. Bon courage, madame, dit le Premier Secrétaire avec une infinie tristesse.
20 h 15. Un poignard dans le coeur Nine appelle le consul du Pakistan à Lyon. M. C. est charmant mais n'est au courant d'aucun télex. Il pense que le message a été mal pris et que c'est d'une agence de la Pakistan Airlines que provient le mystérieux télex. Il indique à Nine les deux succursales de la compagnie aérienne pakistanaise en France.
20 h 30. Nine les appelle et ne trouve rien d'étonnant à ce que le chef de chacune des agences n'ait pas souvenance du télex. Néanmoins, ils vérifieront demain matin.
20 h 45. La mort dans l'âme, Nine espère encore que le message a été reçu par un consulat du Pakistan dans un pays limitrophe de l'Alsace. Elle appelle ces services à Berne et à Bonn. Rien.
21 h. Elle sait à présent que le message est faux. Quel sinistre plaisantin a osé pareille vilenie? Elle ne se connaît pas d'ennemi assez méchant pour aller jusque-là… Les enfants sont effondrés : ce père, si longtemps absent qu'il en devenait mythique, ils ont vraiment cru qu'ils allaient enfin le voir dimanche à Orly, Roissy ou ailleurs. La petite tribu pleure amèrement. La mère se révolte : elle saura qui a fait le coup! On ne peut pas jouer ainsi impunément avec des espoirs de gosses…
21 h 30. Nine reprend le téléphone et appelle son frère, qui redoutait une affreuse plaisanterie. Il conseille d'appeler un ami haut placé dans l'Administration, qui pourra surement ordonner une enquête.
21 h 45. Nine appelle M. S. en s'excusant de l'heure tardive. Le monsieur est compréhensif et promet de faire le nécessaire en appelant X. au cabinet du Président de la République. Il la tiendra informée.
22 h. Nine appelle Mme Lewin à Paris, mais, lui apprend sa fille, celle-ci est partie le matin même pour Conakry voir son mari. Mlle Lewin conseille d'appeler M. T., Président de l'Association des familles de prisonniers français en Guinée. Il s'avère que ce dernier est absent pour quarante-huit heures mais sa femme propose de faire diverses démarches elle-même.
22h 15 Nine reçoit un appel d'un certain Maurice Colle, qu'elle ne connaît que de nom. Ancien prisonnier français libéré de Guinée en 1975, il dit avoir été informé de ce qui arrive à Nine (tiens! Le tam-tam des trottoirs fonctionne aussi bien à Paris qu'à Conakry). Sans qu'on lui demande rien, ce monsieur propose:
Elle dit oui pour (1) et non pour (2) et raccroche en s'étonnant que cet inconnu s'intéresse à elle à ce point.
Strasbourg, vendredi 6 mai 1977
La valse des appels téléphoniques reprend. Nine apprend ainsi qu'en 1974, une Française, Mme Touré, mariée à un Franco-Malien lui aussi prisonnier à Conakry, a eu la même mésaventure. Elle reçut un beau jour un télégramme signé de son mari lui disant d'effectuer en Côte-d'Ivoire les formalités nécessaires à son rapatriement en France. Elle fit immédiatement prévenir l'ambassade de France à Abidjan et commanda un billet d'avion à la compagnie UTA. Ses enfants et elle-même se mirent le coeur en habits de fête et préparèrent le retour du chef de famille. Trois ans plus tard, l'ambassade de France en Guinée apprit à Mme Touré que son mari avait été exécuté en 1971, donc bien des années avant l'envoi du télégramme d'espoir…
Au bureau, le standard apprend à Nine que personne ne l'a appelée dans la journée du jeudi mais qu'en revanche, vers 17 heures, un correspondant anonyme a demandé, sans l'obtenir, la liste des traducteurs de l'Organisation. Nine apprend aussi la raison de la réaction de ses parents : six mois auparavant, un ami leur a téléphoné de Grenoble: il s'était renseigné auprès de William Gémayel, ancien prisonnier français en Guinée (que Nine avait interrogé à la Tour Montparnasse en 1975). M. Gémayel avait appris la mort de Djibril, sans autres précisions. Incapables d'obtenir confirmation ou infirmation d'une nouvelle aussi grave, ils avaient choisi de n'en rien dire encore à leur fille. D'où leur stupéfaction d'entendre Nine annoncer l'arrivée de leur gendre!
La « veuve » appelle Gémayel qui confirme avoir entendu la nouvelle de la bouche d'un certain Dr Bari, exerçant à l'hôpital ou à l'Institut d'hygiène d'Abidjan 1. M. Gémayel propose, lui aussi, de s'informer d'une libération éventuelle de Djibril. Nine appelle alors en Côte-d'Ivoire un cousin à qui elle demande d'essayer de faire confirmer par la communauté d'exilés guinéens dans ce pays (environ 500 000 personnes) l'une des deux possibilités
Vers 17 heures arrive le résultat de l'enquête demandée par le collaborateur du Président de la République:
« Il faut perdre tout espoir dans l'immédiat: M. Bari n'a pas été libéré. Le message est faux et émane des services guinéens (peut-être l'ambassade de Guinée à Paris), coutumiers de ce genre de tracasseries et de tortures morales sur les familles de prisonniers. Il est symptomatique à cet égard que l'on ait téléphoné à la logeuse et à l'employeur de Mme Bari pour bien montrer que l'on a ses coordonnées complètes. Il s'agit là d'une intimidation dont une autre Mme Bari, de Lyon, a été victime il y a trois semaines.»
M. S. conseille à Nine de solliciter une audience auprès du Directeur de cabinet du Préfet du Bas-Rhin pour l'informer de ce qui se passe. Rendez-vous est fixé pour le lundi 9 mai.
Samedi 7 et dimanche 8 mai 1977
Nine et son frère conviennent que ce dernier ira dimanche à Roissy à l'arrivée des cinq avions d'UTA ou d'Air-Afrique en provenance d'Afrique occidentale:
— Pour voir si Djibril n'y serait pas quand même! espère encore Nine.
— Pour voir si on avait l'intention de te tendre un guet-apens! dit son frère.
Celui-ci remarquera samedi, en fin de soirée, devant son immeuble, un Noir portant lunettes de soleil et qui, plusieurs heures durant, fera les cent pas dans la rue. S'attendait-il à voir arriver Nine et les enfants? De même, à Roissy, avant l'arrivée des avions du dimanche, Régis trouvera un métis africain, moustache et coiffure afro, qui attendra en vain, lui aussi, et le regardera avec insistance.
Lundi 9 mai 1977
M. Gémayel téléphone qu'il s'est renseigné en Côte-d'Ivoire : Djibril ne semble pas avoir été libéré. Par ailleurs, il a appris que l'Élysée a fait une enquete a ce sujet est-ce sur la demande de Nine? Trouvant le monsieur trop curieux, Nine répond évasivement.
A 12 heures, elle se rend à l'hôtel du Préfet. Le directeur — qui est d'office le directeur départemental des Renseignements généraux — se fait expliquer les détails des derniers jours, réclame un rapport circonstancié pour les archives et pour le cas où ces ennuis se reproduiraient, à quoi Nine doit ajouter un exposé de toutes les démarches faites pour Djibril depuis son arrestation. M. le Directeur prend sa ligne directe avec l'Élysée et demande le conseiller à l'origine de lenquête, lequel confirme ce qu'a dit la jeune femme. Le directeur promet la protection de la police pour Nine et les enfants, si ce genre de tracasseries devaient se poursuivre. Il ajoute que ses services connaissent fort bien les noms des Guinéens qui « grenouillent » sur le territoire français et que Nine n'est pas la première à être ennuyée par ces personnages envoyés par Sékou Touré à la faveur d'une mission officielle ou d'un échange culturel, bourses d'études fantômes à l'appui.
Nine recevra cette année-là plusieurs coups de téléphone anonymes. Elle décide alors de déménager, de changer de numéro de téléphone et de se faire inscrire sur la liste rouge des PTT. Informé de la situation, l'ambassadeur de France, venu à Paris fin mai, fera en privé, à son homologue guinéen, quelques protestations courtoises à propos des tracasseries faites aux familles françaises de prisonniers guinéens.
Mais, qu'elle fût ou non à l'origine de ces gentillesses, Son Excellence guinéenne ne s'émut pas pour si peu: beau-frère de Sékou Touré, M. Seydou Keita est en effet un tortionnaire notoire que tous les témoignages des prisonniers, guinéens ou étrangers, ayant eu la chance de survivre à ses pratiques, ont désigné comme l'exécuteur des hautes oeuvres de la commission d'interrogatoire siégeant au Camp Boiro sous la direction du demi-frère du Président, le ministre Isamël Touré 2. Ce n'étaient donc pas les états d'âme de quelques petitesFrançaises en mal de mari qui allaient déranger cet ambassadeur jouissant, d ailleurs, de l'impunité diplomatique.
Notes
1. Après enquête sur place, Nine apprendra qu'il n'existe pas de Dr Bari à l'hôpital dAbidjan et qu'un infirmier portant ce nom ne connaît pas M. Gémayel. Ce dernier admettra, deux ans plus tard, que c'était peut-être un Dr Diallo ou Bah, un Peul en tout cas.
2. Voir notamment le film canadien La danse avec l'aveugle, d'Alain d'Aix et Morgane Laliberté, et le livre précité de J.-P. Alata, Prison d'Afrique, éditions du Seuil, 1976.
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