Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
N'écoutant que son courage, qui ne lui disait rien, il se garda d'intervenir.
Jules Renard
1972-1973
Nine veut remuer ciel et terre pour faire libérer son mari au plus vite puisqu'elle le sait innocent (par rapport à quoi? demande un jour un sceptique) et malade (l'accès de bilharziose était réel). Elle prend conseil de parents, d'amis: d'aucuns lui recommandent la plus grande prudence (ce qu'elle trouve normal), d'autres la plus extrême réserve (ce qu'elle juge bizarre), d'autres enfin lui enjoignent de ne rien dire et, surtout, « de ne rien entreprendre, ni directement ni indirectement, qui risque de compliquer inutilement le cas de ton mari. Je te dis ceci sur la base de mon expérience personnelle », ajoute l'un d'eux 1. L'idée de ne rien faire que d'attendre le bon plaisir de Sékou Touré la révolte. N'y aura-t-il personne, à l'extérieur de la Guinée tout au moins, pour se lever et dire :
« Vous faites erreur! Voilà un homme qui voulait quitter son pays, s'installer ailleurs avec sa famille. Il n'a commis ni crime ni délit, aucun acte de violence. C'est un homme remarquable (demandez à tous ceux qui l'ont connu, demandez à Sékou Touré lui-même qui l'a eu dans son Service économique à la Présidence fin 1963!). Ne l'accusez pas à tort: vous vous en repentiriez! »
Malgré ces conseilleurs, Nine tente rapidement quelques démarches discrètes, privées et malheureusement trop timides puisque le régime guinéen, ou plutôt son chef, semble à l'époque totalement imperméable à l'opinion, qu'elle soit nationale ou internationale. Sachant que le ministre d'État Lansana Béavogui appréciait les services professionnels de Djibril, elle lui écrit pour le prier d'intervenir et de lui donner des nouvelles de son mari. « N'écoutant que son courage, qui ne lui disait rien, il se garda d'intervenir 2. »
Quant à informer l'épouse éplorée, il n'y songea peutêtre pas. Nine obtint le même brillant résultat en écrivant à deux autres personnalités guinéennes. Elle pensait naïvement que les gens haut placés et proches du Responsable Suprême lui accorderaient plus facilement leur aide puisqu'ils étaient si haut et si proches du centre des décisions mais elle eut tôt fait de comprendre que ces gens tiennent précisément le raisonnement inverse : s'intéresser au sort d'un détenu politique, c'est se signaler à l'attention de la police secrète et risquer de compromettre sa situation, sa vie peut-être, qui sait? Comme le dira à Nine un haut représentant de la Guinée sept ans après ces événements :
« Vos états de service dans la Révolution ne vous sont jamais comptés. Ce qui compte, c'est ce que l'on pense que vous ferez demain. Malgré mon passé, je puis demain me retrouver en prison, comme votre mari. »
Encore les Guinéens ont-ils l'excuse de vivre dans la crainte de déplaire au Responsable Suprême et d'avoir à en supporter les terribles conséquences. Mais que penser de ce beau garçon, aux traits un peu douceâtres, jeune frère du Président mauritanien de l'époque: Nine le recevait à sa table lorsqu'il venait à Conakry mais il fait la sourde oreille lorsque la femme du prisonnier lui demande un simple conseil 3. Et que dire de ce haut fonctionnaire du Fonds monétaire international qui a épousé une jeune nièce de Djibril et qui n'accusa jamais réception d'une lettre que Nine lui envoya à Washington? Que risquent-ils ces hauts dignitaires africains? En quoi l'éventuelle mauvaise humeur d'un Sékou Touré peut-elle les atteindre, eux qui ne sont pas fils de la Révolution guinéenne? Ils n'ont même pas pris la peine de répondre à cette femme angoissée qui espérait au moins quelques lignes de réconfort de leur part.
Même silence du Premier ministre libanais d'alors, à qui Nine demanda que ses services la mettent en rapport avec les anciens prisonniers libanais qu'il était allé chercher à Conakry. Elle attend toujours la réponse à sa requête. Comment pardonner aussi à cette femme pleine de charme, que le Président Sékou Touré appelle Princesse, non seulement parce qu'elle est de noble naissance mais aussi parce que la Beauté est son royaume? Elle a eu la bonne fortune d'épouser un Roi de l'aluminium et sa vie se déroule dans un confort luxueux, ailleurs que dans sa Guinée natale. Elle a des mains de mannequin, mais n'a pas levé son joli petit doigt pour aider Nine, sa cousine par alliance qui lui demandait un petit, tout petit service.
Cependant, la lâcheté, elle s'en aperçoit vite, n'a ni couleur ni frontière. Début 1973, le bruit court que Mgr Tchidimbo, archevêque de Conakry arrêté la veille de Noël 1970, se trouve au Camp Boiro et qu'il est l'un des rares détenus autorisés à recevoir lettres et colis (qu'il partage avec ses compagnons de cellule). Nine se dit que, par l'Église et le Vatican, elle pourra savoir si son mari est bien dans ce camp et peut-être avoir des nouvelles plus sures. Le meilleur moyen, songe-t-elle en catholique respectueuse de l'institution, est de remonter par la voie hiérarchique de son propre évêque jusqu'au pape Paul VI. Strasbourg s'enorgueillit entre autres titres de notoriété, d'un évêque dont le verbe et les convictions suscitent l'admiration des uns et l'irritation des autres.
— Ici, M. l'abbé… (voix suave), secrétaire particulier de Mgr Elchinger. Que désirez-vous, Madame?
— Un entretien de quelques minutes avec Monseigneur.
— A quel sujet?
— Un sujet personnel, familial plutôt.
— Monseigneur est très occupé actuellement. Son calendrier est très chargé.
— Alors, dites-moi, s'il vous plaît, quand Monseigneur sera moins occupé. Je puis attendre quelques jours voire quelques semaines.
— J'ai peur que cela ne dépasse le mois car Monseigneur doit se rendre à Londres et ne reviendra qu'en juin.
— Alors donnez-moi un rendez-vous en juin.
— (La voix suave hésite.) C'est à propos de quoi, cette affaire personnelle?
— De mon mari, M. l'abbé. C'est une affaire grave: il est prisonnier politique depuis un an.
— Oh! Madame (la voix est rassurée), Monseigneur n'est pas compétent en la matière. De quel pays s'agit-il?
— De la Guinée.
— Alors, Madame, voyez avec l'ambassade de France en Guinée.
— Il n'y en a pas actuellement à Conakry et…
— Mais la Préfecture de Strasbourg vous renseignera sur la marche à suivre…
— Merci de vos conseils, M. l'abbé, mais je ne téléphonerais pas à l'évêque de Strasbourg si je pouvais faire régler mon problème par la Préfecture! Je voudrais voir Monseigneur pour une démarche qui n'a rien de politique, n'ayez crainte.
— Madame (pointe d'agacement dans la voix), Monseigneur doit s'occuper d'un million et demi de catholiques dans ce diocèse…
— Eh bien, je fais partie de ce million et demi (Nine s'échauffe) et je suis sûre que pas un des Alsaciens du ressort de Monseigneur n'a à poser a son évêque un problème pareil au mien.
— Est-ce que vous êtes catholique?
— (Nine excédée.) Je suis catholique, oui, et j'élève mes quatre enfants dans deux établissements catholiques de la ville! Maintenant, écoutez-moi bien, Monsieur l'abbé: un avocat communiste a porté la semaine dernière un colis à mon mari à Conakry. Il ne m'a pas demandé si j'étais communiste, lui. Est-ce conforme à la charité chrétienne de poser des questions pareilles?
— Oh! ne le prenez pas sur ce ton. Monseigneur est réellement surchargé. Votre problème est-il vraiment urgent?
— Comment! Je vous dis qu'il s'agit de la vie d'un homme en prison depuis un an et vous me demandez si c'est urgent! Non seulement vous oubliez d'être chrétien, mais vous n'êtes même plus humain!
Nine n'obtiendra jamais le rendez-vous souhaité. Pour arriver à toucher l'évêque, son évêque, elle passe successivement par un cousin de Monseigneur et par un responsable de l'ACAT (Association des chrétiens pour l'Abolition de la Torture) dans une paroisse strasbourgeoise. En vain. Elle devra un jour courir dans la rue après l'évêque qui vient de donner la confirmation à son fils, pour lui remettre elle-même une supplique. Mgr Elchinger fera alors une démarche sans lendemain auprès du Nonce apostolique à Paris. Heureusement, l'archiprêtre Bockel n'est pas de la même pierre : ami du frère du Pape, il fera son possible mais le Vatican a ses raisons. Une deuxième, puis une troisième intervention romaine (Caritas et la Secrétairerie d'Etat au Vatican) renseignent définitivement Nine : ce n'est pas de l'Église qu'elle doit attendre le salut. Comme le lui dit un jour une grande dame hellène (malmenée par le régime des Colonels) : le Vatican n'a jamais fait libérer aucun prisonnier, pas même les siens 4. L'archevêque de Conakry 5 dut à l'intransigeance de Rome 6 une rallonge de dix-huit mois d'internement au Camp Boiro.
Croyant alors (la naïveté est une fleur aux racines très profondes) avoir frappé à la mauvaise porte puisque son mari est musulman, Nine se tourne vers La Mecque. Par le truchement d'un conseiller saoudien aux affaires religieuses, elle trouve chez les uléma 7 un dignitaire à qui elle montre patte blanche: quoique non musulmane, elle a aidé son mari à rester fidèle à sa foi, elle s'est recueillie sur la tombe de Karamoko Alpha, le saint aïeul dont sa belle famille s'enorgueillit, elle a élevé pendant sept ans Aïssatou, dont le père, maître d'école coranique à Timbo, avait-tenu à confier sa fille « en éducation » à Djibril, etc. Le dignitaire opina, mais resta coi. Ainsi prirent fin les démarches de Nine auprès de la Commission islamique de Djeddah.
Elle n'aura pas plus de chance avec des organismes dits humanitaires comme la Croix-Rouge internationale, avec qui elle prend contact dès qu'elle apprend que le délégué régional pour l'Afrique va enfin être reçu par le Président guinéen. Elle attend toujours la réponse à ses lettres. De même, Amnesty International fait, à cette époque, la sourde oreille. Évidemment, comme l'écrit le responsable du secteur Afrique 8 :
« A cause du caractère ombrageux de Sékou Touré et de l'isolement politique de la République de Guinée, nous n'avons jamais pu utiliser les méthodes d'Amnesty International pour les prisonniers de Guinée (…) Nous comprenons bien la situation difficile de M- Bari. Nous lui témoignons toute notre sympathie (…) et nous ne pouvons lui conseiller que d'être patiente. »
Ces propos, que d'aucuns trouvent-très sages, Nine les juge révoltants encore aujourd'hui. A l'aube de la troisième année de la disparition de Djibril, elle a comme l'intuition que, faute d'imagination pour adapter les méthodes de travail à de nouveaux modes de gouvernement dictatorial, des organisations aussi prestigieuses qu'Amnesty vont peut être décevoir tragiquement l'espoir de milliers de familles de disparus 9.
Vers qui fallait-il donc se tourner pour défendre tous les Djibril, de Guinée et d'ailleurs, qui n'ont jamais commis d'actes de violence, mais pour qui les gouvernements, les Eglises et même les organisations humanitaires ne pouvaient, ou ne voulaient rien faire d'autre que se cantonner dans un attentisme mortel?
Notes
1. Lettre du 16 novembre 1972.
2. Voilà qui explique sans doute, en partie, pourquoi cet homme, surnommé « Doungourou » (fidèle captif), est aujourd'hui Premier ministre.
3. Lettre du 28 février 1973.
4. Divers prélats français sont toutefois intervenus en 1979-1980 pour les détenus guinéens auprès du Président de la République française (voir p. 120)
5. L'archevêque fut libéré en août 1979 (après huit ans de détention grâce à la médiation du Président du Liberia W. Tolbert.
6. L'intransigeance de Paul VI tient au fait que Sékou Touré s'était livré à un chantage: il livrerait Mgr Tchidimbo contre la nomination par Rome de l'abbé Sock, prêtre sénégalais, ou de Mgr Gomez, favorables à sa politique. Mais le Vatican ne pourvoit jamais un siège épiscopal tant que le titulaire est en vie et privé de liberté.
7. Théologien musulman.
8. Lettre du 23 janvier 1975.
9. Hormis la campagne de juin 1978 sur les camps Boiro et Kémé Bourema, il faudra attendre octobre 1982 pour qu'Amnesty s'occure yeritablement des 4 000 prisonniers disparus à la même époque que Djibril action spéciale internationale sur les disparitions en Guinée, lancée le 6 octobre 1982).
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