Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Les hommes ne sont pas toujours ce qu'ils paraissent — mais rarement meilleurs.
Proverbe chinois
7-8 janvier 1981
7 janvier à 18 heures. Le téléphone sonne chez Denyse à 100 km de Paris. La voix africaine se nomme :
— Keita Ousmane. Je viens de Conakry. J'ai des choses à vous dire concernant votre mari. J'arriverai demain par le train de 8 heures.
— Ah! bon? bégaie Denyse, emplie d'inquiétude autant que d'espoir. Bon, je viendrai vous chercher à la gare. Justement, je n'ai pas cours demain.
Qui est ce Keita Ousmane? Elle pense immédiatement au médecin qui porte ce nom et qui fut directeur de l'entreprise Pharmaguinée 1 avant d'être incarcéré au Camp Boiro en 1971. Justement, il a été libéré tout récemment, en novembre 1980. S'il a des choses à dire, c'est qu'il a dû rencontrer son mari en détention. Et ce ne peut être qu'une bonne nouvelle car un Africain étranger à la famille et qu'elle ne connaît pas ne se dérangerait pas de si loin pour lui annoncer le décès de son époux. Elle se prend à espérer. Sa réaction l'étonne : elle qui, depuis sa dernière dépression et le séjour en maison de repos, en était presque arrivée à se convaincre que Kémoko n'avait pas pu survivre aux conditions de détention qu'on lui a maintes fois décrites… Elle qui avait fini par acquiescer au bon sens de ses amies qui lui conseillaient de surmonter son veuvage, un peu particulier certes, mais quasi certain :
— Fais-toi une raison, lui disaient-elles. Tu ne reverras jamais ton mari vivant. Ni mort d'ailleurs, ajoutaient-elles en frissonnant de cette cruauté supplémentaire.
Et c'est bien cela qui est le plus difficile à croire : disparition n'est pas mort. Si on lui montrait le cadavre identifiable de Kémoko, elle admettrait l'évidence et serait une veuve « normale ». Elle connaît une femme dont le mari a disparu pendant la Deuxième Guerre mondiale. Remariée vingt ans après, elle entend encore les pas de l'absent et ne serait pas étonnée de le voir un jour ouvrir la porte de sa maison : elle n'a pas psychologiquement admis la réalité de sa mort.
L'appel téléphonique a ranimé l'espoir que Denyse croyait éteint : son mari est peut-être vivant. C'est sûrement ce que cet homme vient lui annoncer. Mais, ô surprise, le Keita qui descend du train en lunettes et imperméable bleu marine n'est pas l'ancien directeur de Pharmaguinée; il est clair, d'ailleurs, qu'il n'a pas vécu le régime des prisons guinéennes. Trapu, 1,65 m environ, la quarantaine bien tassée, quelques rares cheveux blancs, il se dit le frère d'un ancien ministre physiquement éliminé 2.
— Où travaillez-vous à Conakry?
— Au ministère des Affaires étrangères. C'est d'ailleurs pourquoi je vais si souvent à Bruxelles, pour la Commission européenne.
— C'est de Bruxelles que vous m'avez téléphoné hier soir ?
— Oui, dès mon arrivée de Conakry par la Sabena.
— Vous avez donc voyagé de nuit depuis Bruxelles: je suppose que vous avez quelque chose d'important à me dire, dit Denyse en invitant le visiteur à prendre place dans son salon.
— Oui. Kémoko est vivant: je l'ai vu il y a une quinzaine de jours.
Denyse sent la pièce basculer. Elle se cramponne au divan où elle est assise, face à l'homme qui a vu son mari il y a quelques jours à peine.
— Mais où?
— Au Camp Boiro. C'était en présence d'Ismaël Touré 3.
— Comment était-il?
— Assez bien. Il va prochainement être transféré.
— Où ça?
— Dans une prison située à deux kilomètres seulement de la frontière sénégalaise. C'est d'ailleurs le but de mon voyage. Nous aurons, après le transfert, la possibilité de faire évader votre mari, avec l'approbation d' Ismaël.
— Faire évader mon mari? Mais depuis dix ans que je suis de très près la situation des détenus en Guinée, je n'ai jamais entendu parler d'évasion de prisonnier, à plus forte raison de l'existence d'une filière!
— Pourtant, il y a des évasions, reprend l'homme d'un air grave. Par la même filière, nous avons également fait sortir Lodia Minale et Také Abdoulaye 4. Vous pouvez le faire vérifier : ils sont actuellement en traitement à l'hôpital Le Dantec à Dakar.
Denyse est ébranlée. Elle se force à ne pas croire cet homme. C'est sûrement un provocateur. Il veut mêler la jeune Association de familles françaises à quelque opération louche.
— Vous savez que je suis membre de l'AFFPPG, pense-t-elle tout haut.
— Ah! qu'est-ce que c'est?
Il n'a pas l'air au courant. Elle lui montre la liste des maris concernés mais il ne semble pas intéressé. Interrogé sur les sept autres, il dit qu'à sa connaissance, seul Baba Bari est vivant. Mais c'est le cas précis du mari de Denyse qui retient son attention.
— Et comment procéderiez-vous pour cette évasion? demande-t-elle incrédule, en versant un jus de fruit au messager de l'impossible.
— Ah! ça, laissez-m'en le secret. Je n'en sais d'ailleurs pas beaucoup. Il faudrait seulement que vous veniez sur place.
— Que je vienne à la frontière sénégalaise attendre l'arrivée du prisonnier? Mais en quoi ma présence serait-elle utile?
— Non, pas forcément à la frontière : vous resteriez à attendre à Dakar.
— Mais pourquoi faut-il que j'aille à Dakar?
— C'est comme ça, se renfrogne le visiteur.
— Vous voulez de l'argent? demande tout à coup Denyse qui vient de penser qu'elle a peut-être affaire à un escroc.
— Moi? de l'argent? non. Il faudra seulement 1 000 F pour le passeur.
— 1 000 F seulement ?Ce passeur demande bien peu pour tant de risques.
Keita ne répond pas mais insiste : il faut que Denyse vienne à Dakar remettre elle-même l'argent. Lui n'est chargé que de la prévenir de cette possibilité d'évasion.
Denyse l'invite à rester déjeuner avec elle. Ils parlent de choses et d'autres. A-t-elle des correspondants en Guinée? Non, elle écrit seulement à sa belle-mère de temps en temps. Il demande ce que sa mère pense de la situation. Il est au courant de l'article qu'elle a fait publier à propos de son gendre dans le quotidien bourguignon Le Bien public. Et Denyse a-t-elle de la haine pour le régime? Non, répond Denyse avec suffisamment de sincérité. Lui-même critique beaucoup le régime guinéen (est-ce pour la faire parler? ou pour tenter de la mettre en confiance?) En tout cas, s'il dit du mal de Sékou Touré, il prend bien soin d'épargner le demi-frère Ismaël. Mais cet Ismaël n'a jamais aimé les Français, c'est bien connu 5 : comment pourrait-il songer à aider une Française à retrouver son mari? C'est sûrement un coup monté pour la mettre dans une sale histoire. Elle revient sur la proposition et parle des conséquences qu'aura en Guinée cette éventuelle évasion. Il y aura une enquête pour établir les complicités.
— Vous pouvez avoir l'assurance que ce sera une enquête de pure forme. Le ministre Ismaël s'en chargera. De toute façon, vous pouvez réfléchir à la proposition. Je n'ai pas en tête le numéro de l'hôtel Hilton à Bruxelles où je vais rester quelques jours, mais je vous le téléphonerai demain.
— A propos, comment avez-vous eu mon adresse? s'enquiert Denyse.
— Mais… par le Dr Keita Ousmane.
Denyse a cité ce nom tout à l'heure mais sait fort bien que l'intéressé n'a jamais eu son adresse en France. Le visiteur a au moins menti sur ce point.
Elle le raccompagnera à la gare, au début de l'après-midi. Il lui reste aussi hermétique qu'à son arrivée. L'histoire sent le coup monté, peut-être l'escroquerie manquée. Nine, mise au courant, demandera à son « ange gardien » de s'informer. Tassler leur dira simplement, deux jours plus tard, qu'un monsieur répondant au nom de Ousmane Keita loge effectivement à l'hôtel Hilton de Bruxelles mais qu'Ismaël Touré « magouille » en ce moment contre son Président et qu'il vaut mieux ne pas répondre à ses provocations.s
Notes
1. Entreprise guinéenne d'importation de produits pharmaceutiques.
2. Selon Amnesty International, sur les 24 membres du Gouvernement guinéen de 1971, 19 ont été emprisonnés ou ont quitté le pays. Sur les 5 « survivants », 4 sont des proches parents de Sékou Touré.
3. Demi-frère de Sékou Touré et ministre de la Géologie et des Mines.
4. Noms d'emprunt.
5. Lors des exécutions publiques décidées à Conakry en janvier 1971, Ismaël Touré avait proposé de pendre, à côté des 4 Guinéens, l'archevêque R. M. Tchidimbo et 2 Français blancs (Élie Hayeck et Jean-Paul Alata) pour « faire bien »
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