Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Il y a quelque chose de pire
que de n'avoir pas réussi,
c'est de n'avoir pas essayé.
Louis Pasteur
Premier semestre 1978
Nine ne veut pas rester sur ce constat d'échec. Pourquoi ont-elles si mal manœuvré face à Claude Chayet? Parce qu'aucune ne parlait au nom de toutes. Le premier des impératifs tactiques est donc de s'associer, elle en a la certitude. D'accord avec Claudine, elle écrit à dix Françaises dans leur cas pour proposer une réunion chez Claudine, à Paris. Sur les deux dates indiquées, Nine trouve de bon augure que les femmes choisissent la deuxième, qui coincide avec son anniversaire de mariage. Seule Alix, la plus âgée, qui habite aussi le plus loin de Paris, ne repond pas à l'appel.
Les neuf participantes se serrent dans le deux-pièces de poche de Claudine et c'est déjà un premier succès : venues des quatre coins de France 1 avec chacune son caractère, son passé, sa situation sociale et ses problèmes, elles prennent conscience ce jour-là qu'elles ont en commun un mari guinéen et prisonnier. De cette communauté involontaire d'intérêt, il faut faire une communauté volontaire d'action. Cependant, la rencontre tourne vite à la réunion d'anciens combattants et, de digressions en souvenirs, l'on en vient à bavarder du bon vieux temps où l'on vivait en famille à Conakry, près du mari. Justement intervient Claudine (qui n'a guère eu plus de dix-huit mois près du sien), c'est pour lui, pour eux que nous sommes ici. Que va-t-on faire? Attendre le voyage de Giscard sans bouger? Espérer seulement que le bon M. Chayet fera vraiment inscrire la question à l'ordre du jour du voyage? Ne fautil pas durcir notre position pour faire de la libération de nos maris la condition du succès du voyage de VGE en Guinée? En parler dans la presse, par exemple?
Exclamations. Remous. Attention! On risque de déplaire. Après tout, il est bien, ce Giscard, et puis son ambassadeur Lewin, a la cote auprès de Sékou Touré (qui l'a récemment décoré Chevalier de l'Ordre guinéen), et puis le Gouvernement français s'intéresse à nos difficultés puisqu'il vient de nous donner 6 000 F. Moi, ça m'a bien arrangée, il fallait justement que je change la chaudière…
— On n'en sortira jamais, songe Nine, désespérée. Les unes ont peur de se manifester (et si Sékou se vengeait sur nos maris? Ou sur nos enfants?). Les autres ont tellement confiance en leur Président qu'elles pensent que Giscard va ramener les maris dans ses bagages après avoir embrassé Sékou Touré à l'aéroport!
C'est alors que Mme Touré explose, elle qui n'a plus de raisons d'espérer. Veuve d'un Franco-Malien, directeur d'une usine de jus de fruits à Conakry, mère de quatre enfants, secrétaire, elle est la seule parmi ces femmes à savoir — par des témoignages sûrs et concordants, et par l'ambassade de France à Conakry — que son mari a été exécuté. Elle sait cela depuis plusieurs années et les appréhensions, la lâcheté, l'espoir même des autres femmes, tout la révolte :
— Ne voyez-vous pas que Sékou a tué vos maris! Vous ne le savez pas encore, moi je le sais, c'est tout! Vous espérez en vain et vous croyez que Giscard va ramener les survivants. Mais ouvrez les yeux: combien peut-il y en avoir, de survivants? Pourquoi les derniers libérés n'ont-ils pas vu vos maris? Parce que le tyran les a tués, mes pauvres, et que vous êtes veuves et vos enfants orphelins! lancet-elle avec des sanglots dans la voix.
Alors les autres comprennent que cette femme est à bout, parce qu'elle a fini d'attendre et d'espérer. Voilà, pense Nine, ce que nous serons si nous apprenons un jour que nos maris sont morts : brisées ou révoltées. Mais cet excès d'émotion, de langage, de désespérance effraient les huit autres qui, elles, portent encore leur vie à la force de l'espoir. Non, vraiment, aucune de ces femmes n'a encore rien en commun avec Mme Touré la révoltée, à qui le désespoir donne plusieurs années d'avance sur les autres.
— Laisse-nous encore espérer un peu, dira l'une.
Et lorsqu'elles se récrieront en choeur qu'il ne faut rien faire ni dire sur la place publique, qu'il vaut mieux laisser les journalistes en dehors de leurs souffrances tant que Giscard ne sera pas revenu de Conakry, Mme Touré se lèvera, tremblante de colère et pitoyable d'impuissance, pour quitter une réunion où les participantes n'ont que faire de sa douleur parce que l'espoir les aveugle encore. Nine la regarde partir en songeant confusément qu'elle a peut-être raison, mais elle-même espère trop pour être lucide. Les années qui suivront montreront que Mme Touré était la seule dans le vrai et que l'espérance est la plus mauvaise des conseillères.
Mme Touré partie, le malaise persiste et on revient péniblement à l'ordre du jour. Nine reparle de la nécessité de s'associer pour se faire entendre de Sékou Touré et du Gouvernement français. Mais l'idée tombe à plat. Une seule femme, assez froide et peu bavarde, qui fume sans mot dire depuis le début, semble d'accord avec Nine : c'est Denyse, la scientifique. Professeur de physique dans le civil, elle aussi est convaincue que l'union fait la force et elle développe avec une rigueur mathématique des arguments en faveur de l'idée d'association. Mais en terminant son intervention, elle tremble un peu et le cache en tapotant sa cigarette au-dessus du cendrier. D'accord, disent les autres, peut-être convaincues intellectuellement mais pas au fond de leur cœur. On hésite, on suppute les risques et, dl' abord, qu'est-ce qu'on va y gagner? Les opposants à Sékou Touré vont politiser notre union et essayer de nous infiltrer pour nous utiliser à leur profit.
— Pas si nous ne le voulons pas, réplique Denyse. Il suffit de nous fixer les garde-fous nécessaires. Ce n'est pas parce que nous réclamons publiquement des nouvelles de nos maris que nous serons accusées d'opposition au régime guinéen, tout de même!
Faut-il s'associer pour faire avancer les démarches tendant à hâter la libération des maris ou pour défendre des intérêts matériels? L'un des collaborateurs de M. Chayet, justement, a lancé l'idée d'une association d'intérêts avec les Françaises qui, du fait de leur mariage avec un étranger prisonnier, posent des problèmes analogues au Gouvernement français (les épouses de Cambodgiens, par exemple). Cette idée, Nine la leur a exposée dans la lettre de convocation à la réunion, mais dans son esprit c'est un pis-aller :
— Il faut vraiment distinguer les deux aspects du problème — démarches pour les maris et intérêts matériels. Oublions nos difficultés matérielles pour le moment et donnons la priorité à l'objectif majeur : faire libérer nos maris.
— Bien sûr, tu peux en parler à ton aise, lui rétorquet-on, car tes parents t'ont aidée à repartir de zéro et tu as maintenant un bon job. Il t'est vraiment facile de te montrer au-dessus des contingences matérielles!
Nine reconnaît qu'il y a du vrai dans ces remarques plutôt acides et qu'elle est peut-être mal placée pour inciter ses compagnes à oublier le quotidien difficile. C'est le deuxième « décalage » que fera apparaître la réunion chez Claudine. On passe au vote et l'idée d'une quelconque association déclarée est repoussée à une écrasante majorité : six contre deux. Seules, Denyse et Nine ont voté pour l'association et s'inclinent, démocratiquement mais bêtement car, sans s'en douter, elles viennent d'hypothéquer l'avenir.
Cependant, des nouvelles parviennent de Guinée qui font état de dizaines de libérations depuis mai 1977, mais ces « mesures de grâce » paraissent davantage résulter des caprices de Sékou Touré qu'obéir à un calendrier rigoureux. En décembre 1977, par exemple, une cinquantaine de détenus politiques ont dû leur libération à la victoire du Hafia de Conakry en Coupe d'Afrique des clubs de football. Il est vrai que, quelque temps plus tôt, Sékou Touré avait fait jeter en prison le gardien de but et le capitaine de l'équipe guinéenne qui était revenue vaincue d'un match précédent. Motif de l'incarcération: « abandon du droit à la victoire ». Les derniers libérés disent que, vers mai 1978, il restait environ 300 détenus à Boiro mais que la dizaine de camps de l'intérieur ne comptaient plus guère de pensionnaires. Où sont-ils passés? On laisse entendre aussi qu'après la libération des Libanais et Franco-Libanais, celle de Mgr Raymond-Marie Tchidimbo, archevêque arrêté le 23 décembre 1970, ne saurait tarder. Nine reprend alors contact avec le Vatican et le Supérieur de l'Ordre auquel appartient le prélat (les Pères spiritains) et remet en plusieurs exemplaires la même lettre destinée à l'archevêque quand il sera libéré et viendra en Europe se refaire la santé.
A force de demander aux uns et aux autres s'ils n'ont pas vu Djibril, le miracle manque de se produire en avril 1978. Par l'intermédiaire d'une collègue, Nine fait une démarche auprès de Henri Caillavet, ancien ministre. Croyant d'ailleurs intervenir pour un autre Bari, oncle de Djibril 2, M. Caillavet va jusqu'au ministre français des Affaires étrangères. Et Nine n'en finit pas de relire la réponse de M. Louis de Guiringaud 3:
« Un Français, récemment libéré après avoir subi, lui aussi, une longue détention au cours de laquelle il s'est trouvé momentanément dans le même camp que M. Bari, Wa pas été en mesure de fournir des renseignements de nature à lever l'incertitude qui continue de planer sur le sort de celui-ci. »
Enfin un témoin oculaire de la détention de Djibril! Nine va avoir des nouvelles, anciennes certes, mais de première main. Qui peut bien être ce Français libéré récemment? Sûrement l'un des doubles nationaux franco-libanais, les seuls dont la libération soit de fraîche date. Comme Nine s'est empressée d'aller voir, ou d'interroger par écrit, ceux qui sont demeurés en France (aucun n'a vu son mari en détention), le ministre parle certainement de l'un de ceux qu'elle n'a pas pu joindre parce qu'ils sont repartis au Liban. Elle veut en avoir le coeur net et surtout parler à l'homme qui a vu Djibril prisonnier. Le Quai d'Orsay fait quelques difficultés, bien compréhensibles, pour indiquer sa source,, mais Nine insiste avec une émotion telle que l'interlocuteur lui signale le nom du détenu-miracle.
Stupéfaction! C'est M. H, avec qui Nine s'est personnellement entretenue quelques semaines plus tôt dans l'appartement parisien de sa fille! Elle lui téléphone aussitôt et l'ancien prisonnier lui explique que les fonctionnaires du Quai lui ont posé tellement de questions que tout se brouillait dans sa tête. Il a sûrement voulu parler d'un autre Bari (P.-B.) car, effectivement, il ne se souvient pas d'avoir jamais vu Djibril en détention. Le découragement de Nine dure plusieurs semaines: si même les ministres français ne vérifient pas mieux leurs informations, elle ne saura jamais rien de sûr! Elle en garde une tenace rancune contre feu le ministre de Guiringaud.
Elle n'a pas plus de chance avec ses lettres à Mgr Tchidimbo: l'agence France-Presse ayant prématurément annoncé la libération du prélat (prévue pour mai 1978), l'ombrageux Sékou Touré annule provisoirement sa décision. Et l'infortuné archevêque endurera encore quinze mois d'incarcération 4.
Notes
1. Quatre de Paris, deux de Lyon, une de Grenoble, une de Sens et une de Strasbourg.
2. M. Diawadou Bari, leader du BAG, parti rival de celui de M. Sékou Touré avant l'indépendance de la Guinée, ancien collègue de M. Caillavet au Parlement français et physiquement éliminé par Sékou Touré en 1969.
3. Lettre réf. CM 648 du 18 avril 1978.
4. L'archevêque sera finalement libéré en août 1979, à la veille du départ de Sékou Touré pour une visite de travail aux États-Unis (financée par les sociétés américaines qui exploitent l'aluminium de Guinée). Le président Carter demandera à Sékou Touré de faire un geste en matière de respect des droits de l'homme avant de quitter Conakry.
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