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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


       Table des matieres       

L'état de grâce

Salut aux séquestrés, aux disparus, et aux assassinés qui voulaient seulement vivre, et vivre libres!
François Mitterrand (octobre 1981)

Mai-novembre 1981

Cette fois, c'est fait : la France a choisi le changement. Comme le dit si bien le nouveau Président des Français lors de son entrée en fonctions, le grand vainqueur du 10 mai 1981, c'est l'Espoir! Et, en particulier, l'espoir de voir la France se faire le champion de la justice et de la liberté, à l'intérieur comme à l'extérieur. D'ailleurs, les multiples déclarations faites lors de la campagne électorale allaient toutes dans ce sens. Nine s'était particulièrement rejouie d'entendre les socialistes annoncer: « Nous sommes prêts à réviser nos relations avec les pays qui, dans le monde, ne respectent pas les droits de l'homme. »
Pour ce qui est du problème propre à l'Association, Nine est confiante puisque la magnifique lettre de François Mitterrand date seulement du 15 avril. Elle s'inquiète simplement de savoir si, d'un point de vue pratique, le nouveau Président trouvera vraiment l'Élysée vide de dossiers. La presse a en effet annoncé que telle est la coutume: « la passation des pouvoirs » entre Présidents de la Ve République se réduirait à la transmission du code secret de la force de frappe! Il paraît que toutes les notes des collaborateurs du Président sortant et tout son courrier seront envoyés aux Archives nationales et ne seront rendus publics que dans trente ans. Faudra-t-il encore perdre plusieurs mois à reconstituer le dossier des prisonniers guinéens?
Elle téléphone le 11 mai à Martin Kirsch, encore tout étourdi du résultat de la veille. Il confirme qu'aucun dossier ne restera mais qu'il « existe tout de même au Quai d'Orsay un fond de dossier sur la question qui devrait suffire ».
— Mais je croyais que, sous la Ve République, la politique française en Afrique était l'un des « domaines réservés » de la présidence? En principe, c'est vous qui avez l'essentiel du dossier sur notre affaire, pas le ministère des Affaires étrangères!
Nine perçoit un léger flottement dans le fil du téléphone. Est-ce le résultat des élections de la veille? Le conseiller sortant paraît tout attendri :
— Ah! Madame Bari, je vous aimais bien. Je vais vous regretter, vous savez!
— Ah?… Oh! moi aussi, dit Nine un peu surprise. Au fil des entretiens, on aurait fini par s'entendre et peut-être même par faire avancer les choses.
— C'est juste, c'est juste. On finit par sympathiser, ajoute M. Kirsch.
Nine se dit que l'heure de la vérité est peut-être arrivée :
— Monsieur Kirsch, il y a une question que je voulais vous poser depuis bien longtemps, mais aujourd'hui, elle me brûle la langue!
— Allez-y, dit le conseiller avec sympathie.
— Vous nous avez toujours donné l'impression de douter de la promesse faite par Sékou Touré au président Giscard. Croyez-vous que votre prédécesseur aurait pu nous mentir à ce sujet, en extrapolant par exemple un propos quelconque du Président guinéen pour l'appliquer à nos maris.) en raison des circonstances ou pour tout autre raison?
— Non, vraiment non, madame Bari. J'ai bien connu, trente ans durant, René Journiac : c'était un homme excessivement honnête et prudent qui n'avançait jamais quelque chose qu'il ne pouvait prouver. Donc, si Journiac vous a téléphoné cette promesse le jour de Noël, si trois mois plus tard il vous l'a écrite, vous pouvez être assurée qu'elle a bien existé. Aucun doute là-dessus, je vous l'affirme.
— Merci, monsieur Kirsch. Vous m'enlevez un doute affreux qui pesait sur nos relations ces derniers mois.
Nine n'a pas fini de s'étonner des revirements de certains de ses interlocuteurs. Quelle surprise d'apprendre que M. Edgar Faure, qui a fait si longtemps la sourde oreille est venu trois fois en quelques mois offrir ses services au nouveau ministère des Relations extérieures! Arguant de ses bons rapports avec le président Sékou Touré, il propose maintenant de régler le problème de ces maris de Françaises… Le sénateur Rudloff qui, pendant la campagne présidentielle, dans un mouvement d'humeur, avait accusé Jean-Michel de faire du chantage parce qu'il voulait expliquer aux journalistes le silence coupable de Giscard d'Estaing, prend néanmoins l'initiative d'interpeller à l'Assemblée nationale le ministre entré en fonction deux mois plus tôt :

« Me Marcel Rudloff rappelle à M. le ministre des Relations extérieures la situation douloureuse dans laquelle se trouvent huit Françaises et leurs vingt enfants dont les maris et pères sont prisonniers d'opinion en Guinée depuis plus de dix ans. (…) En soulignant la cruauté et les souffrances morales infligées à des familles, il lui demande de bien vouloir préciser les raisons de l'échec des démarches entreprises jusqu'à présent par les autorités françaises. il lui demande également de préciser le délai dans lequel les autorités françaises pensent pouvoir fixer nos compatriotes sur la situation de leurs maris et pères. »

La réponse est donnée le 20 octobre 1981 1 :

«(…) L'honorable parlementaire peut être assuré que le Gouvernement français ne ménagera aucun effort pour convaincre nos interlocuteurs guinéens de modifier leur position. Il est en revanche malheureusement impossible d'indiquer à présent le délai dans lequel ces démarches aboutiront. »

Dès le 27 mai, Nine écrit au ministre des Relations extérieures pour demander un entretien avec l'un de ses collaborateurs: la lettre du candidat Mitterrand demande en effet que l'action du Gouvernement se fonde sur « une parfaite connaissance » du dossier. M. Cheysson ne répond as. Pourtant, le Président de la République envoie à Conakry trois émissaires en quatre mois pour parler des relations franco-guinéennes et, bien sûr, évoquer au passage le grain de sable que représentent les maris de Françaises. Ces émissaires sont M. Guy Penne (« On m'envoie même des chirurgiens-dentistes, maintenant! » 2 ironise Sékou), M. Campredon (quelques lignes dans le Monde l'apprendront aux familles) et Me Roland Dumas, à qui Sékou aurait répondu: « Pas de problème. Je vais régler ça. »
De son côté, l'Ambassadeur de France à Conakry fait dire qu'il a eu confirmation de l'existence de survivants. D'ailleurs, depuis qu'il est en fonction, quantité de gens viennent à l'Ambassade annoncer que Djibril est vivant. Mais un fonctionnaire du Quai estime qu'il s'agit le plus souvent de « mythomanes, provocateurs ou chercheurs de bakchichs et d'avantages commerciaux ». Comment savoir? L'ancien Ambassadeur de France, André Lewin qui, lui, n'a jamais cru à l'existence de survivants chez les maris de Françaises, rapporte que Somparé, ambassadeur de Guinée à Paris, lui a assuré « les yeux dans les yeux que deux ou trois de ces hommes étaient vivants mais qu'ils n'étaient pas au Camp Boiro. Somparé a même pris l'exemple de son propre frère que tout le monde croyait mort et qui, à la surprise générale, avait été libéré un an auparavant. D'ailleurs, a-t-il ajouté, le président Sékou Touré parle maintenant très librement du problème des maris de Françaises, c'est bon signe.
Le Gouvernement français se « préoccupe » des droits de l'homme, c «) est certain: le Président appelle comme conseiller Régis Debray, ancien compagnon de lutte de Che Guevara, et crée même dans son Cabinet, à la « cellule étrangère » le poste de « Madame Droits de l'Homme » qu'il confie à Cécile Sportis. Nine rencontre la titulaire de ce poste plein d'avenir et en retire l'impression que Mme Sportis est résolue à prendre l'affaire à bras-le-corps. Enfin, songe-t-elle soulagée, quelqu'un qui comprend les vraies motivations des femmes de disparus et ne pose pas leur problème en termes juridiques ou politiques : pas besoin de lui expliquer, à elle, la certitude psychologique dont ces familles ont besoin. Elle est d'emblée au cœur du problème. Ce réel souci de défense des droits de l'homme culmine avec le magnifique « Appel de Cancùn », lancé par le Président de la République pendant son voyage au Mexique. Nine pleure d'émotion en entendant ce formidable cri d'espoir pour les familles de disparus du monde entier:

« Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres! »

Elle se représente l'immense cohorte de tous ceux qui, sur cette terre, ont vu leurs droits élémentaires bafoués par des gouvernements qu'ils ont souvent portés au pouvoir. Elle y reconnaît Djibril et ses compagnons « qui voulaient seulement vivre libres ». Non, la liberté d'opinion ne sera plus mortelle puisque l'homme que les Français se sont choisi pour Président s'est fait le champion des libertés et le défenseur des opprimés du monde entier.

Notes
1. Débats du Sénat. Séance du 20 octobre 1981. Journal officiel, p. 2082. 2. Guy Penne était, au moment de sa nomination, chirurgien-dentiste, doyen de la Faculté dentaire de Paris et vice-président de l'Université de Paris VII.