Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Au pays des hyènes, si tu ne fais pas l'hyène, tu seras croqué.
Dicton guinéen
Paris, le 10 avril 1972
— Allô, bonjour Monsieur. Vous êtes bien le frère de Mme Djibril Bari? dit une voix à l'accent étranger très prononcé.
— Oui, Monsieur.
— J'arrive de Conakry où M. Bari m'a remis une lettre et un colis pour sa femme. J'aurais bien aimé les lui remettre directement mais je crois qu'elle habite la province, n'est-ce pas?
— En effet, répond Régis méfiant (il sait que Nine vit dans l'angoisse depuis son retour de Guinée et ne veut pas qu'on donne son adresse).
— Pourriez-vous m'indiquer exactement où? Je dispose de quelques jours à passer en France et je pourrais…
Régis trouve la voix trop polie pour être honnête.
— Ecoutez, ma soeur est en voyage pour le moment. Le mieux est que j'aille chercher ce colis. Je le lui remettrai à son prochain passage à Paris.
Silence de part et d'autre. Régis a l'impression que son interlocuteur est déçu.
— Bon, alors venez ce soir à mon hôtel, l'hôtel X, rue Z dans l'île Saint-Louis.
— Bien, qui dois-je demander?
— Vous demanderez M. Han, H-A-N.
Nine ne voit pas qui est ce monsieur a qui son frère trouve des inflexions asiatiques. Il existe bien des Han chez les Toucouleurs de Guinée, mais des H-A-N, ça sonne plutôt chinois, non?
A l'hôtel, le réceptionniste inscrit sur un registre le nom de Régis, étonné. Le monsieur qui descend l'escalier ce soir-là n'a pas l'air chinois. Petit, certes, mais avec un teint très foncé, il est aussi parfaitement chauve. Il s'incline profondément, avec obséquiosité presque, et remet le colis et la lettre annoncés. Il demande si le petit garçon de Mme Bari va mieux, car « il est en traitement, je crois? ».
— En effet, il est en traitement, mais l'opération sera sans doute inévitable. On le saura bientôt. Alors, vous connaissez mon beau-frère?
— Oui, un peu. Justement, il voudrait bien savoir quand va rentrer sa femme. Il s'ennuie d'elle, vous savez, ajoute M. Han avec un petit rire sans joie.
— Mais… dès que l'état du petit le permettra, évidemment. Ma soeur a dû lui écrire pour parler de l'opération.
— Ah! justement, je voulais vous dire: votre soeur peut envoyer une lettre, ou même un colis, à son mari par mon intermédiaire. Je repasserai par Paris à mon retour de Londres. Oui, je vais à Londres quelque temps. Si Mme Bari est à Paris aux environs du 5 mai, j'aimerais bien la rencontrer pour lui parler de son mari.
— D'accord, je le lui dirai, dit Régis qui essaie vainement de déchiffrer le visage énigmatique de ce Noir (mais estce un Noir? Il en a plutôt la couleur et pourtant, à ses courbettes, on jurerait un Asiatique. Comment savoir, avec cette boule à zéro, s'il a les cheveux raides ou crépus)?
Le petit colis ne renferme que des papiers personnels, les diplômes de Djibril et les copies des décrets présidentiels ou arrêtés ministériels le nommant aux différents postes qu'il a occupés depuis dix ans en Guinée — bref, tout ce qui lui permettra de reconstituer sa carrière devant un éventuel employeur à son arrivée en France. Quant à la lettre, sa lecture laisse Nine perplexe :
« J'ai un ami qui passe dans votre capitale. Je lui demande de te déposer un petit paquet chez les Régis. Bien que ce soit un ami, je n'ose pas être long car on ne sait jamais. D'ailleurs, il est pressé que je ferme l'enveloppe… Il faut être prudent en tout, les circonstances l'exigent (…) Il ne faut pas louper le but visé Amoureusement à toi, Djibril.»
Nine sait que son mari possède l'une des « qualités » premières du Peul, la méfiance. Il faut donc qu'il ait eu bigrement confiance en l'ami en question pour lui remettre ces papiers qui, tous, trahissent son désir de quitter le pays et de recommencer sa vie ailleurs. Il fallait aussi être sûr que les bagages du voyageur ne seraient pas fouillés — ce qui n'était alors le cas à Conakry que pour les Guinéens de haut rang et les voyageurs de marque. Ce M. Han estil une personnalité du régime? Elle n'en a jamais entendu parler quand elle était là-bas. Alors, un doute affreux la transperce : et si ce M. Han n'était pas la personne à qui Djibril a remis son colis? Ou peut-être le contenu du colis était-il tout autre? On aurait parfaitement pu voler ces papiers dans leur chambre à Conakry et les mettre à la place du premier colis, pour compromettre Djibril. Brusquement, elle se souvient qu'il y a quelques semaines, son mari lui a signalé dans une lettre un drôle de cambriolage effectué chez eux, en plein jour, pendant qu'il était au bureau. Le petit domestique prétend n'avoir rien vu ni rien entendu. De prime abord, Djibril n'a constaté aucun vol et seule la chambre à coucher des parents semblait avoir été visitée. Et si ce cambriolage cachait une perquisition? C'est peut-être d'ailleurs ce que son mari a voulu lui faire comprendre en décrivant par le menu ce cambriolage « raté » dans une lettre postée de Conakry — et donc censurée (Djibril avait un jour vu fonctionner la merveilleuse machine, envoyée par l'Allemagne de l'Est, qui décolle et recolle sans qu'il y paraisse tant de lettres à la minute qu'il a fallu embaucher un contingent de « lecteurs » supplémentaires pour tenir le rythme de la belle mécanique!).
Quelques jours plus tard, un inspecteur des Renseignements Généraux téléphone à Régis. Pourrait-il venir l'entretenir chez lui, ce soir même?
— C'est au sujet du rendez-vous que vous avez eu tel jour, dans tel hôtel avec un voyageur récemment arrivé de Conakry.
— Ah oui! M. Han, dit Régis intrigué.
— Ah? Il vous a dit s'appeler M. Han. Mais il a d'autres identités, en fonction des interlocuteurs.
Le soir, Régis raconte son entrevue avec le voyageur. L'inspecteur paraît déçu et demande s'il n'a pas cherché à voir Mme Bari.
— Si, il a même insisté à son premier passage pour qu'elle vienne le voir la deuxième fois. Il repasse par Paris début mai.
— Cest un type très bizarre, ce Han. Nous le surveillons depuis quelques années mais nous ne savons pas exactement ce qu'il fait lors de ses nombreux déplacements entre Conakry, Paris et Londres. Il semble se spécialiser dans les entrevues avec les Européennes mariées à des Guinéens. Merci. Excusez-moi de vous avoir dérangé.
Méfiante, Nine décide de ne pas rencontrer M. Han et de ne lui faire remettre qu'un coffret de Transfusine 1 et une cartouche des cigarettes préférées de son mari. Pas de lettre en tout cas, pour ne pas attirer d'ennuis à Djibril. Régis retourne donc à l'hôtel X, muni du petit colis. Une fois encore, il décline son identité pour inscription sur le registre des RG. M. Han le rejoint, arborant un large sourire et progressant par petites révérences hachées. Régis lui tend le paquet. M. Han demande à l'ouvrir. Il tourne et retourne la boîte d'ampoules, constate que le conditionnement d'origine est intact et passe à la cartouche dont il sort quelques paquets pour les examiner. Il explique alors d'une voix chantante que les douaniers ne voudront pas laisser passer une cartouche entière et qu'il vaut mieux n'en prendre que la moitié. (Il s'attend donc à être fouillé à son arrivée, songe Régis. L'a-t-il été à l'aller, avec les papiers de Djibril?)
La cartouche partagée en deux, M. Han place lui-même les paquets qu'il emporte dans le carton en les regardant un à un comme s'il en espérait ou redoutait quelque chose.
— Et la lettre, interroge-t-il?
— Quelle lettre? demande Régis.
— Mais… Mme Bari n'a pas écrit à son mari en réponse à la lettre que je lui ai portée?
— Ah! si, mais par la poste. Elle lui écrit régulièrement vous savez, aucun problème.
— Ah? Alors, il n'y a pas de lettre, répète le petit homme apparemment déçu.
— Non, pas de lettre, répond Régis agacé et mettant fin à l'entretien.
Nine est inquiète. Elle entreprend une petite enquête, hors de France, pour tenter de percer le mystère de cet homme. Persuadée que son mari doit être alerté, elle lui écrit une lettre sibylline pour le mettre en garde contre le porteur du médicament. Elle se souvient de l'histoire que racontait Djibril, d'un homme menacé qui, pour faire comprendre à sa femme qu'il était en danger, lui écrivait à l'encre rouge; elle transcrit de la sorte sa propre missive en espérant que son mari la recevra et se rappellera l'anecdote 2. Elle sait que le courrier partant pour l'étranger, et surtout celui qui en arrive, est épluché à Conakry et les renseignements portés sur des fiches de police. C'est d'ailleurs ainsi que les « aveux » radiodiffusés des « agents de la 5e colonne », arrêtés après novembre 1970, ont été truffés de mille petits détails parfaitement exacts que les rédacteurs avaient puisés dans les fichiers de la police. Comme ces détails n'étaient habituellement connus que des familiers de l'accusé, ils faisaient croire à la véracité de l'ensemble de la déposition pour l'auditeur qui les reconnaissait au passage.
Avant que Nine ne quitte Conakry, Djibril et elle étaient convenus d'un « code » minimum pour se comprendre par lettres sans exprimer clairement leurs pensées : parler des soins donnés au dernier-né (supposé malade) revient à parler du séjour en France de Nine, les examens de laboratoire pratiqués dans telle ou telle ville étant les concours ou tests qu'elle passe pour retrouver du travail; parler des maux de reins de Djibril, c'est faire allusion à sa séparation d'avec sa femme, les soigner, c'est parler des futures retrouvailles et ainsi de suite. Mais, bien sûr, ils n'ont pas pu s'entendre sur tout, et leurs échanges épistolaires deviennent peu à peu navrants de platitude pour les amants qu'ils étaient en se quittant. Craignant tous deux de découvrir leurs plans, ils s'en tiennent à des banalités qui cachent mal leur inquiétude réciproque.
Un jour, Nine comprend que son mari a besoin d'accréditer officiellement l'idée que l'absence prolongée de sa femme ne tient qu'à la maladie du petit. Elle trouvera un médecin d'abord, un chirurgien ensuite, qui attesteront d'une déformation congénitale de la hanche gauche, de l'opération qui a été nécessaire et de la surveillance radiologique et chirurgicale qui s'impose tous les trois mois pendant un an au moins (le temps que Djibril puisse sortir du pays). Des années plus tard, elle bénira encore ces généreux cliniciens qui ont si vite compris les raisons graves de sa démarche. Elle expédie, par la poste et en recommandé, les précieux certificats qui, espère-t-elle, ne passeront pas inaperçus de la police. Pour faire bonne mesure, elle en envoie aussi copie à son employeur à Conakry.
Djibril, en effet, est en difficulté. Il s'est donné un an pour choisir la liberté à la faveur d'une de ces missions que lui confie son ministre 3, d'ordinaire trois ou quatre fois par an. Mais depuis le départ de Nine, l'ordinaire a vécu. Trois fois de suite, Djibril a pu se faire inscrire comme membre d'une délégation se rendant à l'étranger pour conclure un accord bilatéral ou participer à l'Assemblée générale des Nations Unies. Trois fois, la police secrète a rayé son nom et il a dû rester. La chose vient de se reproduire alors qu'il devait faire partie de la poignée de hauts fonctionnaires accompagnant à Accra la dépouille mortelle de Kwamé N'Krumah 4, que la République de Guinée rendait solennellement au Ghana.
Les autorités doivent se douter maintenant que, sa femme et ses enfants tardant à revenir, Djibril saisira la première occasion, la provoquant au besoin, pour quitter le pays. Pour en avoir le cœur net, il dépose une demande officielle afin de se rendre quelques semaines au chevet de son fils malade mais la requête n'aboutit pas. Son coeur se serre. Il devra donc faire ce qu'il a dit à Nine avant son départ : « Si, au bout d'un an, je n'ai pas réussi à partir sous le prétexte d'une mission officielle de service, je tenterai un départ clandestin. » Par la mer, il n'y faut pas songer — aucun bateau étranger n'a plus le droit d'accoster à Conakry depuis bien des années et les barques de pêcheurs ne peuvent pas mener très loin. Du reste, rares sont ceux qui oseraient prendre le risque car, depuis la tentative de débarquement guinéo-portugais, les plages du littoral sont étroitement surveillées et les garde-côtes patrouillent sans relâche. Non, il lui faudra partir par l'arrière-pays. Vers le Mali? Non, c'est exclu car la Guinée a signé un accord d'extradition avec le gouvernement de Bamako. Il essaiera plutôt de franchir clandestinement la frontière sénégalaise ou ivoirienne.
Pour ne pas inquiéter Nine, il lui écrit régulièrement qu'ils se reverront bientôt, qu'elle doit garder courage car il a bon espoir. Mais il a de plus en plus de mal à trouver le sommeil et craint, en préparant son départ, de laisser transpirer ses intentions. Pourtant, il faut bien poser des jalons, demander à ceux dont un parent ou un ami a fui de la sorte quels sont les meilleurs passages et quel moment choisir. Après tout, il a ses chances : ne dit-on pas qu'un million et demi de Guinéens ont choisi l'exil et nombreux sont ceux qui, comme lui, ont décidé de partir par « Air-Brousse ». Et puis, comme il le dit souvent, il a foi en son étoile. Il réussira et, tous ensemble, avec les enfants et Nine, ils repartiront de zéro, en France ou ailleurs. Tous deux sont diplômés d'universités françaises, elle a trentedeux ans et lui trente-six. Ils s'adorent et se sentent prêts à tout recommencer.
Cependant, plus les mois passent et plus les lettres de Nine se font pessimistes. Elle ne veut pas le montrer mais il connaît assez sa « Baata » 5 pour le comprendre à la lecture des lettres qu'elle lui envoie. En ce moment, elle doit chercher du travail. Dans son dernier courrier, elle parlait «d'analyses de laboratoire » réussies à Paris. Il a hâte de savoir exactement ce qu'est cet emploi, sûrement quelque poste intéressant car sa femme n'est pas une « dinde », comme il a coutume de dire à ses amis. Elle a plus d'une corde à son arc puisqu'elle a mené de front des études de droit et de langues.
Notes
1. Antianémique et régénérateur cellulaire.
2. Djibril n'accusera jamais réception de cette lettre si curieuse. En revanche, il remerciera Nine pour le colis.
3. Djibril était à ce moment-là chef de cabinet du ministre des Affaires extérieures. Or, le ministre nouvellement nommé, Fily Sissoko, avait été chargé d'épurer le service des éléments réputés « peu sûrs ». Par son mariage et sa formation universitaire française, Djibril en était.
4. Ancien Président du Ghana, Kwamé N'Krumah avait trouvé refuge à Conakry où Sékou Touré l'avait fait proclamer Co-Président de la République de Guinée.
5. « Épouse préférée » chez les polygames. Surnom que Djibril donne à Nine pour la faire enrager.
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