Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Vous ne pouvez pas empêcher les oiseaux de voler au-dessus de vos têtes,
mais vous pouvez les empêcher de faire leurs nids dans vos cheveux.
Précepte chinois
Par une indiscrétion, Nine apprend que Sékou Touré, l'homme qui a dit non à de Gaulle en 1958, vient d'inviter l'ancien Premier Ministre du Général, Michel Debré, à se rendre en visite à Conakry. Dans l'esprit du Responsable Suprême de la Révolution, faire la paix avec les Gaullistes mettrait sans doute la touche finale au rapprochement de son pays avec la France. Justement, les représentants de l'Association passent par hasard dans la rue de Bellechasse :
— N'est-ce pas dans cette rue que se trouve le QG de Michel Debré?
— Si, mais je ne sais pas à quel numéro.
Ils avisent un chauffeur en livrée astiquant la carrosserie d'une belle limousine noire :
— N'êtes-vous pas le chauffeur de M. Debré?
— Si, répond l'homme, ravi de cette notoriété.
— A quel étage se trouvent ses bureaux, s'il vous plaît?
Nine s'inquiète de se présenter ainsi, sans avoir pris de rendez-vous. La secrétaire élève des objections, bien sûr :
— Oui, M. le Ministre est ici mais il est très occupé. Pouvez-vous revenir demain?
— Non, madame. Nous repartons ce soir pour Strasbourg. Mais dites à M. le Ministre que nous voudrions lui parler de son prochain voyage à Conakry.
— Mais vous devrez sans doute attendre assez longtemps, je vais informer le ministre.
Les visiteurs s'installent dans une petite salle d'attente.
Pendant que Jean-Michel feuillette l'un des exemplaires de « La lettre de Michel Debré », Nine revoit un épisode cocasse de sa vie à Conakry. Miloslava et son mari sont en visite chez elle et Djibril. On bavarde de choses et d'autres quand arrive l'heure du bulletin d'information de « la Voix de la Révolution ». Le speaker reparle du récent « complot des militaires » et des arrestations qui ont suivi sa « découverte ». Il lit l'acte d'accusation dressé contre « l'âme du complot », le Colonel Kaman Diaby. Parmi les chefs d'accusation figure le fait que ce militaire portait dans la poche de sa vareuse… un stylo-mine à l'effigie du général de Gaulle. Cette preuve accablante d'une collusion avec l'ennemi de la jeune République est venue fort à propos grossir le dossier des « pièces à conviction ».
Cette accusation grotesque fait d'abord éclater de rire les quatre auditeurs. Soudain, Nine et Djibril se regardent et s'écrient en choeur :
— Oh! le bouchon du Général!
De ses dernières vacances en Europe Nine a, en effet, rapporté trois bouchons fantaisistes, caricaturant Conrad Adenauer, Winston Churchill et… de Gaulle. Les trois compères suscitent inévitablement l'hilarité des convives chaque fois que Nine en coiffe ses bouteilles. Mais on dit que les perquisitions se multiplient ces derniers temps au domicile des hauts fonctionnaires. Si jamais la police de Sékou Touré trouvait ce bouchon, Djibril serait immédiatement accusé de collusion avec l'ennemi gaulliste! Quelle idée saugrenue Nine a-t-elle eue de ramener ce bouchon ridicule! Il faut s'en débarrasser au plus vite. Il a l'air moulé en plastique rigide. Le plus simple est de le brûler, suggère Miloslava. Mais la flamme du briquet lèche sans l'attaquer le visage du Général. De même, sur la plaque électrique de la cuisinière, chauffée à blanc, le bouchon reste intact.
— Dans le four, la chaleur est à la fois plus intense et plus uniforme, dit Djibril avant d'enfourner le Général et de mettre le thermostat au maximum. Mais une demi-heure plus tard, l'ouverture du four révèle un nez gaullien toujours aussi fier de l'être.
— Mais qu'est-ce que cette matière qui n'arrive même pas à se déformer à 300°? Incroyable. Apporte-moi le marteau, dit Djibril.
Et de frapper de toutes ses forces sur le képi.
— Faut vous aider, patron? demande le boy, intrigué.
— Non, merci. Retourne à ta lessive, Mamadou.
Cependant, le Général demeure intact.
— Il ne reste qu'à attendre la nuit pour aller enterrer ce bouchon de malheur, remarque le mari de Miloslava en riant.
Et la bande des quatre attendra le départ du domestique et l'arrivée du crépuscule pour creuser dans le jardin la tombe du Général. Le plus cocasse est que, quelques mois plus tard, Nine et Djibril furent expulsés de leur logement manu militari: la maison, trop proche de la Présidence, devait être occupée exclusivement par des militaires chargés de veiller à la sécurité du Président. Tout le quartier fut d'ailleurs vidé de ses occupants civils, réputés dangereux, et transformé en camp retranché. Lorsqu'elle vit les militaires aider son mari à charger leurs meubles sur le camion, Nine songea qu'à la prochaine saison des pluies, quelque capitaine ou commandant apercevrait avec horreur le nez du général de Gaulle affleurer dans son jardin!
Le fou rire la saisit dans la salle d'attente : si M. Debré avait vu son zèle gaullicide s'acharner à faire disparaître l'effigie du Général, il lui refuserait sûrement l'aide qu'elle vient lui demander aujourd'hui!
— Mais qu'est-ce qui t'arrive? demande Jean-Michel, surpris.
— Je t'expliquerai plus tard, lui dit-elle en se contenant avec peine.
La secrétaire revient enfin :
— Je vous conduis chez un collaborateur de M. le Ministre.
Bernard Steinitz les reçoit très courtoisement. Il s'étonne de les voir aussi bien renseignés: lui-même ignorait l'invitation toute récente faite par Sékou Touré à M. Debré! Malheureusement pour eux, le ministre vient de lui faire savoir qu'il a l'intention de décliner l'invitation du Président guinéen. Pour diverses raisons d'ailleurs, mais l'existence de familles françaises, depuis dix ans dans l'incertitude du sort de leurs disparus, le conforte dans son désir de ne pas se rendre à Conakry 1. Quant à l'attitude du Gouvernement français, elle n'a rien d'étonnant: le pouvoir actuel est faible et inconsistant. Le ministre se propose de poser une deuxième question écrite à l'Assemblée nationale concernant ces hommes, dont la moitié ont aussi la nationalité française.
La question sera effectivement posée le 8 décembre 1980. Le même jour d'ailleurs, le socialiste Michel Rocard posera une autre question sur ce même sujet, en faisant référence à la prochaine visite en France de Sékou Touré.
M. J. François-Poncet répondra, le 5 janvier 1981 2, que « cette question continue d'être suivie avec attention par le ministre des Affaires étrangères et ne manquera pas d'être évoquée lors des futures rencontres franco-guinéennes ».
Notes
1. Hanté par la réconciliation avec les Gaullistes, Sékou Touré a invité à Conakry, en juin 1983, J. Focart. Les deux hommes auraient été émus de cette rencontre. Fait étonnant si on se rappelle que dans tous les « aveux » des condamnés, publiés par le gouvernement guineen en 1971, les prisonniers s'accusaient de faire partie des réseaux Focart et de la cinquième colonne « focartienne ».
2. Journal officiel, n, 39 159, Assemblée nationale, questions et réponses, 5 janvier 1981, p. 32.
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