Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
L'épi de blé que la grêle du doute a courbé ne peut plus se relever et s'agiter au souffle de la vie.
H. Ibsen
Strasbourg, 1974
Pendant ce temps, la vie continue à Strasbourg. Telle une poule inquiète, Nine a petit à petit regroupé ses poussins autour d'elle. Elle a eu bien du mal à arracher le petit dernier à l'arrière-grand-mère qui prétendait le garder près d'elle jusqu'à sa mort. (« Mais, Mané, tu es taillée pour être centenaire! » disait Nine en riant.) Pour Asma et Sonna aussi, il a fallu batailler : leur grand-mère refusait de les envoyer en Alsace jusqu'à leur entrée à l'Université! Mais, finalement, ils sont là tous les quatre. Imran et Yasmine ignorent encore la situation réelle de leur père et le croient retenu en Afrique par quelque mystérieuse affaire. En revanche, les grandes ont reçu les explications nécessaires quand leur mère s'est aperçue qu'elles se posaient des questions et que les réponses qu'elles y apportaient elles-mêmes étaient sans doute plus tragiques à supporter pour leur jeune age que la réalité. A tous les quatre, Nine a expliqué que la dernière maison que Papa et elle ont habitée à Conakry s'appelait villa Bérénice. Or, précisément, comme le roi Titus et la reine Bérénice, qui s'adoraient mais durent néanmoins se quitter, Djibril et Nine ont été forcés, eux aussi, de se séparer « malgré lui, malgré elle ». Cependant, chacun est plein de l'absence de l'autre et leurs pensées se rejoignent à chaque instant.
Nine se désole à l'idée que Djibril ne voit pas les enfants grandir. Lui qui aimait tant l'entretenir de leur future adolescence, de leur avenir, il trouvera à son retour de grandes jeunes filles qui le regarderont comme un étranger, peut-être même comme un intrus dans la maison. Pour que Djibril puisse au moins suivre les étapes de leur croissance, Nine prend régulièrement des photos qu'elle range soigneusement par rubriques pour qu'à son retour, son mari revive avec elle anniversaires, vacances et rentrées scolaires. Elle garde précieusement les cahiers d'école, les classant par année et par enfant. Ainsi Djibril pourra-t-il apprécier leurs progrès, lui qui fut un temps instituteur à sa sortie de l'Ecole normale William Ponty, à Dakar, avant de venir en France poursuivre des études d'économie. Il sera fier de ses enfants et donc de leur mère.
Mais toutes ces démarches lui demandent une énergie dont elle ne se croyait d'ailleurs pas capable. Et surtout, requièrent beaucoup de courriers et de déplacements, à Paris ou ailleurs, qui sont autant d'heures et de journées « volées » à l'éducation des enfants. N'est-ce pas de l'énergie, du temps, gaspillés en pure perte au détriment des petits pour qui elle n'est peut-être pas assez disponible ? Il lui arrive de douter, non seulement de l'efficacité mais aussi du bien-fondé des multiples recherches entreprises pour retrouver son mari.
Nine se posait toutes ces questions sans réponse, lorsqu'un collègue l'invite à l'accompagner au restaurant après le bureau. Elle accepte avec un enthousiasme suspect (ah ! si maman me voyait: sortir avec un monsieur, dans ma situation! Quelle horreur!). Ils vont sur les quais, où la fraîcheur du soir est délicieusement parfumée. Il choisit une winstub (on y mange bien, dit-il en connaisseur). Il est intuitif et, dès les crudités, il a découvert le point où elle est vulnérable : l'absent qui l'habite. Il l'interroge et elle parle avec délices de Djibril, et puis de Djibril et encore de Djibril. Il semble insatiable, elle est intarissable. Quand, soudain, il lance :
— Mais, si vous l'aimez tant, qu'est-ce que vous faites ici, en France?
— Mais… Djibril m'a demandé de partir. Jai obéi.
— Oui, ça c'était quand il pensait réussir à quitter la Guinée. Mais maintenant qu'il a échoué, maintenant qu'il souffre torture et prison par amour pour vous, qu'est-ce que vous faites pour lui? Vous vous gobergez dans les restaurants français (le salaud, songe Nine) au lieu de courir l'attendre à sa sortie de prison, pour qu'il vous voie dès son premier instant de liberté.
— Mais si je revenais à Conakry maintenant, mes enfants seraient en difficulté et ici, j'attends mon mari, je ne fais rien d'autre!
— Oui, c'est facile, vous l'attendez dans le confort et la petite vie tranquille pendant que lui souffre à cause de vous. Ce n'est pas ça montrer à quelqu'un qu'on l'aime.
Pour la troisième fois Nine redemande une serviette en papier au serveur apitoyé et se sent touchée à vif. Après tout, son interlocuteur dit crûment ce qu'elle ressent parfois en secret: il a même mis le doigt sur la plaie qu'elle croyait refermée depuis l'arrestation de Djibril. C'est vrai que l'existence matérielle qu'elle a voulue normale pour ses enfants, ce foyer reconstitué sans le père, mais où les petits trouvent quand même qu'il fait bon vivre, tout cela peut s'analyser comme une insulte aux souffrances de Djibril.
— Mais que faire d'autre?, sanglote Nine.
— Je ne sais pas mais moi, si j'étais tombé dans une fosse à purin, je ne voudrais pas que ma femme me regarde, assise au sec sur le bord de la fosse. Si elle m'aime, elle doit oublier tout le reste et sauter dans le trou pour me rejoindre. Sinon, c'est qu'elle ne m'aime pas.
— Il est fou ce type, se dit Nine qui n'y voit plus rien, ni dans son âme ni dans son assiette.
Elle sortit de ce charmant petit restaurant (où elle ne devait plus jamais remettre les pieds) pour accompagner son bourreau à la gare : privé de voiture, il lui avait demandé ce menu service en l'invitant. Voyant l'état pitoyable de sa convive, il proposa d'appeler un taxi mais Nine tenait à se mortifier encore. Elle qui déteste les gares, elle conserve un horrible souvenir de ce quai d'où elle vit son collègue partir pour rejoindre sa femme en vacances dans quelque station balnéaire à la mode. Il sauta dans le train, le pied aussi léger que le cœur et insouciant de la panique qu'il avait semée chez Nine. Elle mit plusieurs jours à se remettre de la conversation. Quant à sa rancune, elle dure encore…
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