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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


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Interlude : Enlèvement à Paris

Défendre les droits de l'homme
partout où ils sont niés, bafoués ou menacés,
où que ce soit, sous quelque forme que ce soit.
Pour les socialistes, il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de « bons bourreaux ».

(Le Projet socialiste, 1980)

19 septembre 1982, 19 h 30.

C'est l'avant-dernier jour de la visite officielle de Sékou Touré en France. Le Président est revenu de son voyage dans la vallée du Rhône :

« Il a été “émerveillé” par les réalisations de l'EDF au Centre d'enrichissement d'uranium d'EURODIF à Pierrelatte (…) et très satisfait de sa première visite en France, surtout à Marseille où il a rencontré son “ami” Gaston Defferre 1, et à Orange, où Guy Penne, conseiller du Président pour les affaires africaines l'a reçu dans sa résidence secondaire 2. »

L'après-midi, Sékou reçoit à l'hôtel Marigny.
A quelques centaines de mètres de là, place de la Madeleine, les mouvements guinéens d'opposition terminent la manifestation pacifique qui les a rassemblés tous les soirs depuis l'arrivée de Sékou dans la patrie des droits de l'homme. Ibrahima Kaké, 46 ans, agrégé d'histoire, regagne sa voiture garée dans une rue voisine. Réfugié en France depuis 1961, Kaké est professeur depuis quinze ans au lycée Turgot et a écrit une quinzaine d'ouvrages sur l'histoire de l'Afrique. Mais, pour Sékou Touré, il est surtout l'un des plus anciens opposants au régime guinéen, « membre dirigeant de l'Organisation de l'unité pour la libération de la Guinée (OULG) et producteur de l'émission de Radio France Internationale “Mémoire d'un continent” qui lui assure d'être écouté en permanence à travers l'Afrique, y compris en Guinée 3 ». Sékou a d'ailleurs fait porter le nom de l'historien sur la liste des condamnés à mort.

« C est alors que d'une grosse cylindrée noire, immatriculée 6672 WWH 75, surgissent trois hommes en boubou blanc, le costume national guinéen. Ils se précipitent sur Kaké en l'insultant 4, lui arrachant ses lunettes et tentant de l'entraîner vers leur voiture, d'où un quatrième Guinéen filme la scène. Un chauffeur blanc est au volant. Abasourdi, le professeur, plus apte à manier la rhétorique qu'à échanger des horions, se trouve en fort mauvaise posture lorsqu'il est soudain sorti d'affaire par deux policiers français en civil qui, depuis le jeudi précédent, étaient — c'est intéressant — chargés de le protéger.
« “Immunité diplomatique!” crient les assaillants. La surprise des policiers est totale. Les hommes en blanc sont en fait le consul, le premier secrétaire et le comptable de l'Ambassade de Guinée. Ils seront embarqués par la police pour vérification d'identité, avec deux autres acolytes, dont l'un, armé, est le garde du corps de Sékou Touré. Les cinq hommes, l'immunité et la diplomatie aidant, seront relâchés quelques minutes plus tard.
« Les autorités françaises confirmaient lundi à l'AFP les interpellations après tentative d'enlèvement. Depuis, c'est le black-out total. De son côté, l'Ambassade de Guinée dément toute tentative d'enlèvement. Mais elle explique mal la présence de ses diplomates près de la manifestation d'opposants. »
« “Ne craignez rien”, ont dit lundi matin les policiers en civil accompagnant le professeur à son lycée, “le Quai d'Orsay a mis en garde l'Ambassadeur de Guinée contre tout nouvel écart de conduite 5”. »

Il était prévu que Kaké reparte à Conakry, manu milîtari, par le même avion qui ramenait… son kidnappeur-chef d'État, Sékou Touré. Celui-là même qui, la veille sur les marches de l'Élysée, avait déclaré avec un cynisme désarmant :

« Aucun individu n'a été poursuivi en Guinée pour délit de presse, délit de parole ou activité politique », avant de conclure :
« La France a été induite en erreur 6. »

Il est probable, en effet, que l'historien n'aurait pas été « poursuivi » au sens juridique du terme: quand un État pratique le banditisme en territoire étranger, il est évident que sa justice doit être expéditive. Comme des milliers de ses concitoyens, le pauvre Kaké aurait terminé sa carrière dans les charniers de Guinée. Tant il est vrai que, comme l'hôte officiel le déclarait haut et fort lors de sa conférence de presse à Paris, sous les lambris dorés de Marigny:

« La Guinée n'a rien à se reprocher en matière de respect des droits de l'homme 7. »

D'ailleurs, le gouvernement français s'est bien gardé d'ordonner l'expulsion des diplomates-kidnappeurs.

Notes
1. Le Matin, 21-09-1982, « Enlèvement raté à Paris ».
2. Libération, 21-09-1982.
3. Jeune Afrique, n° 1134, 29-09-1982, « Boiro-sur-Seine ».
4. « Bâtard vendu à la France » (Jeune Afrique). « On va casser la gueule à ce bâtard! Tu insultes notre pays! Nous allons régler ton compte ! » (Le Matin.)
5. Mireille Duteil, Le Point, 27-09-1982, n° 523.
6. France-Soir, 20-09-1982.
7. Le Monde, 22-09-1982.


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Fulbright Scholar. Rockefeller Foundation Fellow. Internet Society Pioneer. Smithsonian Research Associate.