Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Oxford, décembre 1978
15 h 30. Le téléphone sonne à « Greenways », petite ville de la banlieue d'Oxford :
— Mrs. Whiteoak? (La voix masculine est lointaine et fortement marquée d'un accent français.)
— Oui. Elle-même à l'appareil.
— Un message pour Nine, s'il vous plaît, dit la voix presque inaudible au milieu des parasites
— (La dame étonnée) Vous voulez parler de Nine Bari?
— Oui, j'ai un message pour elle, pour Nine.
— Mais, c'est que Nine n'est pas chez moi et il n'est pas prévu qu'elle vienne me voir.
— Un message, un message pour elle.
— Mais… de la part de qui?
— De Gabriel, pour Nine, un message…
La communication est coupée. Mrs. Whiteoak a reçu Nine à plusieurs reprises, mais il y a bien longtemps : le dernier séjour de cette étudiante remonte à Noël 1960, avant son mariage avec un Africain.
— Étonnant, extraordinaire même que ce Gabriel se souvienne encore d'une petite amie d'il y a dix-huit ans! Ah! ces petites Françaises laissent vraiment des souvenirs impérissables…
Mais Nine ne rit pas à la lecture de la lettre de sa correspondante anglaise car elle n'a jamais connu d'autre Gabriel que… son mari. En effet, dans le Coran, Djibril est l'archange Gabriel et comme la famille Bari accusait son enfant de s'être « toubabisé » par son mariage avec une Française, Nine prenait un malin plaisir, au tout début de leur union, à appeler son mari « Gabriel ». « Gabriel, passe moi le sel ! » chantonnait-elle pour le taquiner, mais seulement dans leur intimité : même ses parents ignoraient que leur fille usait de ce surnom à l'endroit de son mari.
Nine réclame aussitôt davantage de détails à la pauvre Mrs.Whiteoak, tout émue de l'importance d'un coup de fil qui lui avait paru sur le moment tellement insignifiant. Mais elle ne peut rien ajouter à ce qu'elle a écrit. La voix était faible et lointaine et la ligne encombrée de grésillements. Elle ne sait rien de plus sur ce message et s'en veut terriblement de n'avoir pas posé d'autres questions à son mystérieux correspondant…
Pour Nine, il ne peut pas s'agir d'un message analogue à celui que sa propriétaire a reçu l'année précédente 1. Qui peut savoir que Gabriel est pour ainsi dire un nom de code entre les deux époux? La police de Sékou Touré est-elle à ce point bien informée? Nine essaie de se souvenir si elle a un jour écrit à son mari en employant ce surnom. En vain. Et depuis tant d'années, qui peut se rappeler le numéro de téléphone de sa correspondante anglaise (inchangé depuis plus de vingt ans) sinon Djibril, dont toute la famille connaît la fabuleuse mémoire des chiffres? Un an après son séjour de quelques semaines à New York, il pouvait encore réciter des numéros de téléphone qu'il n'avait chiffrés qu'une seule fois! Rien d'étonnant à ce qu'il se soit souvenu du numéro de Mrs. Whiteoak chez qui il avait maintes fois appelé celle qui était alors sa fiancée. A y bien réfléchir d'ailleurs, ce numéro en Angleterre était le seul par lequel Djibril pouvait espérer joindre Nine. En effet, le numéro de ses beaux-parents en France lui était tout aussi familier, mais ceux-ci étaient absents de chez eux depuis deux mois et l'appel inutile de Djibril a peut-être résonné dans la grande maison vide. Et si aucune des lettres de Nine ne lui est parvenue en prison (ce qui est plus que probable), Djibril ignore que sa femme a obtenu un poste à Strasbourg un mois après son arrestation.
Non, l'hypothèse la plus vraisemblable est qu'après la promesse de libération faite à Giscard, Djibril a dû être transféré quelque part, dans un hôpital peut-être, où il a réussi à tromper la vigilance de ses gardiens et eu accès à un téléphone. Qui sait? Tous les espoirs sont permis après ce coup de fil d'un nommé Gabriel: l'année 1978 s'achève sur une magnifique « annonciation » pour Nine et sa tribu.
Note
1. Voir p. 78.
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