L'origine de toute angoisse est d'avoir perdu le contact avec la réalité.
V. Ekelund
Depuis janvier 1971
Marie, Claudine et leurs jeunes enfants ont passé une semaine de vacances en Allemagne. Au retour, elles s arrêtent chez Nine pour quelques jours. Pendant que les petits jouent dans la chambre de Yasmine, les mères retournent tout naturellement à Conakry pour y retrouver les absents. Quand, d'un seul coup, Claudine montre Marie:
— Là! tu vois Nine: quand je t'en parlais, tu ne me croyais pas! Regarde maintenant le ventre de Marie!
Nine en reste bouche bée: en moins d'un quart d'heure de conversation, le tour de taille de Marie est devenu celui d'une femme enceinte de six mois!
— Oh! C'est comme ça dès que je parle de là-bas, dit Marie en riant. Je gonfle, je gonfle aussitôt. Je ne peux pas l'empêcher.
— Je regrette d'avoir mis la conversation sur la Guinée, dit Nine. Vas-tu rester longtemps ainsi? Est-ce que ça te fait mal?
— Un peu. J'en ai pour plusieurs heures maintenant à reprendre ma taille normale.
— Marie, j'aimerais quand même que tu me racontes exactement ce qui t'est arrivé à Conakry. Après, je ne t'en parlerai plus. Promis.
— Tout a commencé le dimanche 3 janvier 1971. Nous allions sortir faire nos adieux à une vieille tante qui partait pour La Mecque, quand le Gouverneur de la Banque, un de nos amis, est venu demander à Théo de se présenter au Camp Boiro. La Commission d'enquête devait lui remettre les clés du bureau de son directeur, arrêté l'avant-veille. Théo a donc pris la voiture pour se rendre à Boiro. A 15 heures, des policiers se sont présentés à la maison pour une perquisition. J'ai demandé des explications : ils m'ont dit que Théo était arrêté, sans autres précisions. Ils sont restés jusqu'à 19 heures et ont mis l'appartement sens dessus dessous. Puis le chef m'a dit que j'étais placée sous garde à vue. Il a laissé deux policiers, l'un devant l'entrée de l'appartement, l'autre devant la porte de ma chambre! Le deuxième était aussi chargé de répondre au téléphone.
— Est-ce qu'ils étaient embêtants?
— Oh! soupire Marie. Au début, c'était gênant, bien sûr, d'avoir ces deux hommes dans le couloir. Mais il a bien fallu s'en accommoder. Ils sont restés trois semaines avec nous, jusqu'à mon expulsion. Mais, figure-toi que la patrouille qui était chargée de distribuer les repas les a oubliés! Cest moi qui ai été obligée de les nourrir pendant tout ce temps, à la grande indignation du domestique qui refusait d'augmenter les rations!
— Et après la perquisition, tu as revu des policiers?
— Attends! Pendant la nuit du 3 au 4 janvier, vers 2 heures du matin, une patrouille est venue me chercher, mitraillette au poing, pour m'emmener au Camp. J'ai réveillé l'aîné des garçons pour lui confier la petite, qui n'avait alors que 19 mois. J'avais peur d'être gardée au Camp.
— Et au Camp, qu'est-ce qu'on t'a fait?
— On m'a interrogée. Si tu savais comme j'avais peur: peur pour les enfants, peur pour Théo, peur qu'on lui ait posé les mêmes questions et que je réponde autrement. Pourtant, toutes les questions étaient bien anodines, mais je me disais : c'est un piège. Comment savoir? Pendant les trois semaines de ma garde à vue, j'ai été ramenée deux fois au camp pour interrogatoires.
— Et Théo? Tu n'as rien su de lui? Par les gardes par exemple?
— Penses-tu! Personne ne savait rien. Et puis les visites m'étaient interdites, les coups de téléphone aussi. Je n'osais pas aller chez nos amis de peur de les compromettre.
— Tu as entendu les « aveux » des accusés à la radio?
— Évidemment. Mes gardes commençaient à se sentir chez eux. Ils avaient pris la radio et l'écoutaient à longueur de journée. A plusieurs reprises, j'ai entendu le nom de Théo prononcé par des « accusés » qui « avouaient ». C'était mauvais signe. Et puis, le 24 janvier, la radio a annoncé les condamnations : Théo était le dernier sur la liste des condamnés à mort. Les garçons étaient en brousse avec des amis, ils n'avaient rien entendu. Ils l'ont appris le lendemain à l'école. Je n'ai pas eu le courage de leur en parler.
La voix s'étrangle. Marie se frotte le ventre, gonflé comme une outre. Nine et Claudine en ont les larmes aux yeux:
— C'est trop pénible de te faire raconter tout ça! On dirait que tu l'as vécu hier!
— Ça a fait dix ans en janvier dernier. Mais je veux te dire pourquoi je n'ai jamais plus regardé une photo de Théo depuis dix ans — et pourquoi je ne voulais pas que tu la donnes aux journaux.
— Oui, je n'ai vraiment pas compris ta réaction à l'Assemblée générale.
— C'est que le 25 janvier à midi, deux policiers sont venus me chercher en me disant de préparer ma valise, qu'on me renvoyait en France. J'ai demandé : et la valise des enfants? Ils m'ont répondu : les enfants resteront ici, ils sont guinéens, eux. La mort dans lâme, j'ai ouvert une valise et commençais à y mettre des photos des enfants et de Théo quand l'un des policiers a brutalement arraché les photos : pas de photo, a-t-il dit, ni de votre mari ni de vos enfants! C'est interdit! Je me suis assise, effondrée, sans réaction. Alors, ils m'ont dit plus gentiment : il faut préparer votre valise, vous y avez droit. J'étais incapable de bouger, alors l'un d'eux a pris différentes choses dans l'appartement et les a mises pêle-mêle dans la valise. C'est ainsi que je me suis retrouvée à l'arrivée à Paris en robe d'été en plein mois de janvier et avec… deux chemises de Théo dans la valise!
— Mais, et les enfants?
— Comme la petite n'arrêtait pas de pleurer, ils ont été pris de pitié. Ils me l'ont laissée pour aller à l'aéroport. Juste comme ils me traînaient pour partir, les garçons rentraient de l'école. Je n'ai pas eu la force de leur parler. Nous nous sommes seulement regardés, dit Marie dans un sanglot, et les policiers m'ont poussée jusqu'à leur jeep. Sur la route de l'aéroport, nous sommes passés sous le pont où se balançaient les quatre pendus, exécutés pendant la nuit 1. A l'aéroport, le commissaire avait des instructions: je ne devais pas amener les enfants. Je l'ai supplié de me laisser le bébé. Il était attendri, je le voyais bien. C'était un brave homme. Il m'a chassée de son bureau parce qu'il pleurait! Et il a donné l'ordre de m'enlever la petite malgré ses hurlements.
Claudine dit d'une voix rauque:
— Finalement, j'ai eu de la chance qu'on m'ait laissé mon bébé sur les bras quand j'ai été expulsée. Et j'ai été la seule, j'ai vraiment eu de la chance!
Marie poursuit :
— Nous n'avons embarqué qu'à 21 heures. J'étais complètement hébétée. Je me souviens seulement qu'un de mes anciens élèves, dont le père travaillait à l'aéroport, voulait absolument m'offrir quelque chose. Il me suppliait de boire ou de manger un peu. Finalement, je lui ai pris des cigarettes. Oh! cette angoisse que j'avais au ventre: où sont les enfants? Qui va s'en occuper? Je n avais vu personne de la famille. Je n'avais pu prendre aucune disposition. Je suis restée trois semaines sans savoir qui s'était chargé d'eux!
— Et après?
— Rien. J'ai écrit plusieurs fois à Sékou Touré. J'ai fait intervenir le Croissant-Rouge, des amis personnels, Myriam Makéba à Conakry et d'autres encore. Me Labadie, du PCF, a été le seul à me répondre honnêtement : « Sékou Touré ne laissera jamais venir vos garçons. » Rien n'y a fait, pas même les certificats médicaux décrivant mon état et que l'ambassade d'Italie transmettait au Gouvernement guinéen. Non, mes enfants ne pouvaient pas venir. Huit mois plus tard, ma fille m'a été ramenée par une amie qui s'était chargée d'elle. Mais elle ne me connaissait plus. Elle parlait mais les expressions qu'elle employait n'étaient pas les miennes. Sa maman, c'était mon amie, bien sûr: je l'ai bien vu quand elle s'est détournée de moi pour se jeter dans les bras de l'autre! Imagine-toi le déchirement que ça peut te faire! Quand j'ai ramené la petite chez moi, je me faisais l'impression d'être une voleuse d'enfants!…
— Et les garçons?
— Il m'a fallu presque cinq ans pour les retrouver. Sékou Touré refusait toujours de les laisser venir. Il y avait longtemps que, sans rien en dire aux adultes, ils songeaient à me rejoindre en France.
En 1974, l'aîné qui avait 14 ans décida de tenter un départ le premier. Par l'oncle d'un camarade de classe, il contacta un passeur de la région de Forécariah. Pour réunir l'argent nécessaire au passeur, il vendit en cachette la montre, l'appareil photo et les vêtements que je lui avais envoyés depuis mon expulsion. Il choisit de partir un dimanche, à l'heure où la tante qui les élevait depuis quatre ans allait à la messe: elle le croirait invité à déjeuner chez un camarade mais à 18 heures elle serait obligée, il le savait, de signaler sa disparition. Juste le temps de se rendre en « taxi-brousse » chez le passeur, près de la frontière sierra-leonaise. L'homme avait regroupé plusieurs jeunes candidats au départ dans une case loin du village où il leur porta à manger et leur dit quils partiraient à la nuit. A quatre heures du matin, il est venu les chercher et les a fait cheminer pendant douze kilomètres, en pleine brousse. Leur principal souci était d'éviter les miliciens qui patrouillaient dans la région frontalière.
— Et si on les avait pris, ces gosses? s'inquiète Claudine.
— On les aurait sûrement amenés au camp Boiro, à Conakry. Les copains leur avaient dit que le tarif de la punition, c'était cent coups de nerf de bœuf, administrés par un gardien qu'on avait choisi sourd-muet. Pour qu'il n'entende pas les coups peutêtre, ou plutôt pour qu'il ne parle pas de ses basses besognes. Heureusement, les enfants sont arrivés sans encombre en Sierra-Leone. François m'a écrit aussitôt pour que je lui envoie un billet d'avion. Mais il y avait cette année-là en France une grève des postes qui dura un mois: le petit se crut abandonné par sa mère, précise Marie d'une voix étranglée. Sans papiers, il était obligé de se cacher pour ne pas se faire repérer. Il vécut quasiment de mendicité ce mois-là et envisageait de repartir en Guinée auprès de son frère cadet quand un garçon que nous avions eu comme domestique le reconnut et eut l'idée de l'emmener au consulat de France d'où on me demanda d'envoyer le prix du billet. Je réunis l'argent aussitôt grâce à des amis. L'année suivante, son frère Roger suivit le même chemin. Quelle angoisse!
— Et sais-tu, ajoute Claudine, que Marie n'avait plus du tout ses règles pendant toutes ces années-là!
— Oui. Je suis allée consulter plusieurs médecins car ma mère s'en inquiétait beaucoup. Il paraît que c'était un blocage psychologique. Mais dès que le troisième enfant a été près de moi, figure-toi, les règles ont réapparu. Le retour des enfants a été pour moi un immense soulagement : Théo et moi avions décidé de faire ensemble un certain nombre de choses et désormais, j'allais tenter de faire seule ce que nous souhaitions pour les enfants qui étaient le legs de Théo, son prolongement. Mais peut-être à cause de cette absence, sûrement même, je leur en voulais de se transformer au fil des ans, à l'insu de leur père. Par exemple, j'en ai longtemps voulu à la petite de grandir au point qu'il ne l'aurait pas reconnue. J'aurais voulu que tout s'arrête à cause de Théo, oui que tout s'arrête…
Note
1. Ont effectivement été pendus à Conakry ce jour-là Ibrahima Barry, dit Barry III, Ousmane Baldet, Moriba Magassouba et Kara Keita.
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