Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Voyager, c'est bien utile : ça fait travailler l'imagination.
Louis-Ferdinan Céline
Mars 1979
Nine change de train à Bruxelles. Elle rentre sur Strasbourg après avoir traduit aux Pays-Bas le rapport d'une réunion de toxicologues européens. Le service l'ayant fait voyager en première classe, Nine s'enfonce avec délices dans le fauteuil moelleux du TransExpress Européen. Rêvasser un peu avant de lire ou même s'endormir pendant les cinq heures que dure le voyage pour Strasbourg? Elle hésite quand un flatteur, genre jeune cadre dynamique, s'arrête devant elle et lance :
— Bonjour, mademoiselle! On n'a pas l'habitude de vous voir sur cette ligne. Comment allez-vous?
— (Allons bon! J'ai cru que ce wagon était vide et voilà que je tombe sur un dragueur professionnel! se dit Nine en cherchant son livre pour se donner une contenance.)
Déçu de ne pas obtenir de réponse, le jeune élégant va s'asseoir à l'autre bout du wagon, près d'un monsieur plus âgé, un homme d'affaires sans doute. Tous deux se mettent à gloser à voix haute sur la tristesse des longs trajets à parcourir sans même pouvoir bavarder avec ses compagnons de voyage. Autrefois, du temps des diligences, c'était quand même autre chose! C'est fou ce que les gens restent sur leur quant-à-soi, maintenant. Lier connaissance, partager quelques heures de conversation, voilà ce qu'on ne sait plus faire à l'heure actuelle et c'est bien dommage, etc. Nine a bien du mal à se concentrer sur le Boris Vian qu'elle a emporté de Strasbourg.
Elle referme le volume et ferme les yeux pendant que l'aimable babillage des deux hommes cesse peu à peu.
— Mademoiselle, dit le raseur, avant que vous vous endormiez pour de bon, j'aimerais vous offrir quelque chose au bar.
— Non, merci, monsieur.
— Bon, alors ne bougez pas, je vous apporte un coca! dit l'autre d'un ton définitif.
Le coca revient, accompagné du jeune cadre et de l'homme d'affaires. Tout le monde s'installe sur la banquette face à Nine, résignée à perdre sa tranquillité. Ce sont des habitués de la ligne : leur travail les oblige à faire la navette entre la Belgique et la Suisse. Non, elle ne va pas en Suisse, elle s'arrête à Strasbourg. De la « ville européenne », ils ne connaissent que la Cour des Droits de l'Homme, une « vaste blague » à les entendre! Des rêveurs, des utopistes qui n'ont pas les pieds sur terre: voilà ceux qui prétendent défendre les droits de l'homme! Nine s'échauffe. Ils sentent qu'ils ont touché un point sensible:
— Mais madame! (le dragueur a repéré l'alliance), il faut être réaliste. Le monde est à ceux qui disposent de la force, du pouvoir. Tout le reste n'est que chiffons de papier et les belles déclarations humanitaires sont évidemment vouées à l'échec. L'avenir est aux violeurs du droit, chère madame, pas à ses défenseurs.
Le cynisme de ces hommes est révoltant. La discussion s'envenime. Nine s'enflamme pour les convaincre quand une réflexion du plus jeune lui fait jaillir les larmes. Les deux hommes se regardent effondrés: ils voulaient bavarder gentiment pour passer un moment avec cette femme et voilà qu'ils la font pleurer! Le jeune dragueur se répand en excuses :
— Ce ne sont que des mots. Ne prenez pas au tragique notre conversation, madame… Vous nous voyez navrés…
Nine est obligée d'expliquer sa sensibilité exacerbée et son mari prisonnier depuis sept ans. Les deux hommes changent de ton. Le plus âgé multiplie les questions et, cette fois, elle y répond volontiers. Ses démarches? Depuis que les relations diplomatiques ont repris entre la France et la Guinée, elle les fait essentiellement auprès du Gouvernement français, bien sûr.
— Mais si vous vous adressez aux politiciens, vous en avez pour des années avant de retrouver votre mari!
— Mais à qui voulez-vous que je m'adresse? J'ai contribué à élire un gouvernement à qui il faut bien que je demande de défendre mes intérêts.
— Vous n'y arriverez pas comme ça. Il faut faire agir des services spécialisés. Avez-vous la possibilité de trouver rapidement une grosse somme d'argent?
Nine, médusée, demande des explications. Ces deux messieurs si bien habillés sont des agents français en relation directe avec des services officiels (voici ma carte, montre le plus jeune), qui travaillent à l'exportation d'armes un peu partout dans le monde.
— Mais ne m'avez-vous pas dit que votre société est à Z.? Que fait un ministère français dans cette ville belge?
Les deux hommes se regardent en souriant de tant d'ignorance :
— Apprenez, chère petite madame, que la Belgique est actuellement la plaque tournante de la vente d'armes pour le monde entier.
— Ah bon? Et c'est en Suisse que vous allez vous faire payer?
— Ne montrez pas trop de curiosité quand même, coupe le plus âgé.
— Mais je ne vois pas le lien entre vos fonctions et mon mari.
— Madame, si vous pouvez réunir rapidement plusieurs millions de francs et si vous savez exactement où se trouve votre mari en Guinée, nous vous dirons à qui vous adresser.
— Quoi? Des mercenaires? Vous avez des mercenaires à me proposer?
— C'est ainsi qu'on les appelle effectivement. Seulement, je vous le dis tout de suite, ce genre d'opération coûte cher. Ce ne sont pas tellement les heures d'avion ou d'hélicoptère qui chiffrent vite, mais plutôt l'achat des complicités sur place.
— Et combien faut-il compter? demande Nine abasourdie.
— Le coup de main organisé à X. le mois dernier a coûté 16 millions anciens mais le tarif dépend des difficultés, évidemment. Ça peut aller jusqu'à 40.
— Et si je vous dis demain : j'ai l'argent, vous pouvez m'organiser une opération de ce genre? Il y a toujours,des mercenaires disponibles?
— En ce moment, nous avons une liste d'une centaine de personnes toutes prêtes à se déplacer là où on le leur demandera. Pas nous évidemment, nous nous occupons des armes. Mais je vais vous donner une adresse à Z. où vous pouvez demander ce monsieur de ma part.
Le plus âgé sort une carte de visite où Nine lit un nom et l'adresse d'une société.
— Ce monsieur au nom si banal est en fait un colonel, mais pas n'importe lequel. Ce que je vous donne là, c'est de l'explosif et je vous conseille de ne vous y adresser que quand vous serez bien décidée et que vous aurez toutes les précisions à fournir sur le lieu de détention exact de votre mari.
— Est-ce que ce genre d'opération rate quelquefois?
— Rarement, très rarement. Ce colonel n'est pas un rigolo, savez-vous! Ses hommes, triés sur le volet, coûtent très cher et l'opération n'a lieu que lorsque le colonel décide qu'elle peut réussir. Les échecs sont rarissimes.
— Mais que l'opération en elle-même réussisse ou non, elle peut être très dangereuse pour d'autres : je pense à la famille de mon mari qui pourrait être inquiétée, sûrement même. Les retombées de ce genre de coup de main peuvent être très graves dans un pays comme la Guinée et entraîner des dizaines d'arrestations.
— Ah! madame, il faut savoir ce que vous voulez : pour retrouver votre mari sans attendre des années ni risquer qu'il meure en détention, il faut prendre les moyens qui s'imposent. Tout est question de choix dans la vie.
Ce jour-là, Nine regretta que le trajet Bruxelles-Strasbourg fût si court. Elle aurait volontiers prolongé la conversation car jamais proposition d'aide plus concrète ne lui avait été faite. Il n'y avait qu'un inconvénient majeur: elle ignorait totalement où pouvait se trouver son mari…
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