Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
La prison, c'est long, surtout quand on est dehors.
Françoise Xénakis
Depuis l'arrestation de son mari, Nine vit au ralenti. Son amour pour Djibril la retranche du monde, dans une sorte de prison dorée où elle somnole, à la fois protégée et coupée du dehors où les autres, les gens normaux, vivent, rient, aiment. Elle en a parfois une conscience aiguë et cette séparation invisible lui semble un mur infranchissable contre lequel viennent se heurter ses efforts de communication avec l'extérieur. Son entourage immédiat, ses collègues de travail notamment, réagissent en fonction de leurs sentiments pour elle. La majorité la plaignent ou « admirent son courage » (mais que faire d'autre? Je n'ai pas le choix). Une minorité pense à part soi qu'on a toujours des ennuis à épouser un étranger, surtout quelqu'un qui fait de la politique chez les sauvages (il l'a bien cherché, votre mari, non?). Quelques esprits mal tournés, commères oisives ou vieilles filles curieuses, sont convaincues que Nine est une femme abandonnée qui n'ose pas avouer son infortune et se joue la comédie pour ne pas regarder la réalité en face. Effectivement, personne à Strasbourg n'a vu ni connu Djibril autrement qu'à travers ce qu'en raconte sa femme. Pour les curieux ou les indifférents, c'est un fantôme sans consistance que Nine fait revivre dans son souvenir chaque fois qu'elle se sent seule ou frustrée. Pour les sympathisants et les amis, c'est un homme aimé de sa femme mais dont on ignore tout, hors ce qu'elle en dit et qui n'est évidemment pas très objectif.
Nine se désole de ne pouvoir partager avec personne sa connaissance de Djibril. Elle se sent de plus en plus seule.
A trente-sept ans, elle vit déjà de ses souvenirs, comme une vieille dame. Mais si les souvenirs occupent aisément la journée, peuplée des mille et un riens du quotidien, ils la torturent la nuit. Elle qui était plutôt du genre marmotte, elle a du mal à présent à trouver le sommeil. Aussi se remet-elle à la poésie. Quand un problème la tracasse, c'est sa façon de s'en sortir sans ennuyer personne: elle commet alors quelques vers de mirliton qui soulagent son humeur et viennent simplement grossir son carnet de collégienne un peu attardée. Ainsi trouve-t-elle un certain réconfort à composer un soir quelques strophes qu'elle baptise « L'oiseau blessé » et commençant ainsi :
L'absence lui a brisé les ailes,
Ton silence va le tuer, l'oiseau
Que tu trouvais si beau, si frêle,
Et qui savait pourtant voler si haut.
Il va mourir, ton bel oiseau,
D'amour et de solitude.
Un jour qu'elle était en plein désarroi, elle décida de s'inscrire dans une chorale. Jeune fille, elle avait été choriste et y avait vu un excellent moyen de défoulement, une manière commode, et peu gênante pour l'entourage, d'exprimer son inconscient sans trop rien en laisser paraître. Elle s'inscrit donc comme à une thérapie à la chorale Saint-Maurice de Strasbourg, qui anime les offices du dimanche à l'église du même nom. Curieusement, à l'église, elle se sent plus proche de Djibril le musulman. A Conakry, elle s'abstenait de fréquenter la cathédrale, pourtant voisine de leur domicile, afin que son mari ne fût pas mal vu des autorités supérieures. C'était un raisonnement idiot, elle s'en rend compte maintenant qu'elle est en dehors du système, mais là-bas où l'Islam devenait peu à peu religion d'État depuis que le marxiste Sékou Touré, revenu de La Mecque, se faisait appeler Ahmed, ce raisonnement était bien dans la logique du régime. A Strasbourg cependant, elle a besoin de recharger souvent ses batteries et puise une énergie nouvelle dans la fréquentation régulière de l'office.
Certains jours toutefois, elle cherche en vain l'apaisement dans les chants religieux. Elle est pleine de Djibril, pleine de son calvaire ignoré, de sa passion. Ayant un jour fait le parallèle (Dieu lui pardonne!) avec la Passion du Christ, elle décide de se lancer dans la composition d'une « Passion de Jésus, prisonnier d'opinion ». Dix tableaux en vers, tirés des Évangiles bien sûr, entrecoupés de chants dont les paroles devaieut être mises en musique par le jeune chef de chœur, musicologue de talent. Mais elle a beau y mettre sa fougue et sa flamme, les mots se heurtent, souvent pesants, parfois méchants, toujours insuffisants. Elle sent bien que le sujet la domine, l'accable plutôt, et que si elle a toujours des ailes, elle ne sait plus les déployer. Clouée à terre alors qu'il faudrait se laisser emporter par un souffle impétueux, elle abandonne tristement sa composition au sixième tableau. Il lui faut se rendre à l'évidence : elle n'est pas à la hauteur pour un tel sujet, ou pas assez croyante pour comprendre de lintérieur le mystère du Calvaire, ou pas encore assez pacifiée pour empêcher amertume et rancoeur de l'emporter sur l'amour de la Croix.
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