Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Le vieux singe ne s'apprivoise pas.
Proverbe soussou
Paris, 12 novembre 1980
L'ambassadeur de la République populaire et révolutionnaire de Guinée donne une conférence de presse à l'hôtel Intercontinental à Paris. Thème: les champs marins pétrolifères en République de Guinée et le litige maritime avec la Guinée-Bissau voisine (ancienne colonie portugaise). L'Ambassadeur invite le secrétaire de l'Association à venir l'écouter. L'assemblée se compose, bien sûr, des journalistes intéressés, mais aussi du ministre français de l'Industrie, de divers industriels, d'André Lewin et de membres de l'Association d'amitié France-Guinée, dont plusieurs dames, mondaines et parfumées.
Parmi les questions économiques et financières des journalistes, l'une étonne par le sujet et par les termes :
— Monsieur l'Ambassadeur, votre Gouvernement a-t-il l'intention de donner des nouvelles des maris de Françaises prisonniers?
— Mais qui est cette dame? demande Jean-Michel à son voisin.
— C'est Mme Leroux, de l'agence Reuter, lui dit-on.
— Dans sa toute-puissance, répond l'Ambassadeur, le peuple de Guinée a condamné ces contre-révolutionnaires. Le problème relève de la souveraineté de la nation guinéenne.
Après la conférence, un apéritif est prévu. Jean-Michel s'avance vers la journaliste de Reuter, se présente et dit son étonnement de voir qu'elle connaît l'existence du problème.
— Nous avons sur cette affaire un petit dossier que nous ne laisserons pas dormir si Sékou Touré vient à Paris, croyez-moi!
Autour de l'ambassadeur Somparé, on parle gisements et investissements. Jean-Michel se sent vraiment au coeur du problème guinéen, puisque « Scandale géologique et goulag tropical sont les qualificatifs les plus souvent associés à ce pays 1. » L'apéritif tire à sa fin. Un dîner est prévu autour du ministre de l'Industrie pour y discuter de l'élargissement de la coopération française avec la Guinée.
Jean-Michel s'approche de Somparé. Celui-ci semble ravi de le revoir et l'entraîne un peu à l'écart :
— Vous savez, lui dit-il en confidence, je rentre de Conakry où je me suis renseigné: sur la liste que vous m'avez remise l'autre jour, il y a des vivants et il y a des morts.
— Quels sont les survivants, monsieur l'Ambassadeur? Combien sont-ils?
— Je ne peux pas vous le dire pour le moment mais je serai en mesure de vous donner des précisions début décembre. Dites-le à Mme Bari.
— Merci. Nous resterons en contact avec vous.
Huit jours plus tard, le bruit court que le président Sékou Touré doit venir à Paris en compagnie du roi du Maroc dans le cadre d'une tournée des capitales occidentales pour le comité de Jérusalem 2. Nine commence à avoir des doutes : cette horrible « astuce » serait-elle destinée à faire taire les femmes des « survivants » pendant la visite du Président guinéen? N'a-t-on pas pu la souffler à l'Ambassadeur lors de son séjour à Conakry?
Jean-Michel téléphone à l'Ambassade. Son Excellence est d'abord en conférence, puis elle a quitté la Chancellerie, enfin elle rappellera. Ah! elle a oublié de vous rappeler, on va lui faire la commission. Cinq appels inutiles en une semaine. Nine écrira à l'Ambassadeur le 1er décembre et à nouveau le 28 janvier :
« Nous regrettons vivement votre silence. Notre but n'est pas de nuire aux relations francoguinéennes mais seulement de vous demander de nous communiquer les noms des survivants dont vous nous avez indiqué l'existence parmi nos maris. Nous réitéroffl notre bonne volonté et le désir de l'Association d'envoyer un représentant pour une rencontre positive au jour qui vous conviendra. »
Cependant, la coopération reprend de plus belle entre les deux pays. Nine apprend que des accords vont être signés fin novembre, quelques jours seulement après l'annonce par Somparé de l'existence de survivants parmi les maris de Françaises. Elle téléphone au Quai d'Orsay et demande, ou plutôt supplie, qu'après la signature des documents (pas avant, pour ne pas agacer les partenaires guinéens!). le haut fonctionnaire au bout du fil demande à Somparé les noms des vivants. Dans l'euphorie du cocktail qui suivra, l'Ambassadeur les dira plus facilement.
— Oui, madame Bari, oui. Ah! quelle triste situation est la vôtre, gémissait l'interlocuteur qui est effectivement un brave homme. Je vais en parler à l'Ambassadeur demain. Comptez sur moi.
Le surlendemain, Nine demande fébrilement le fonctionnaire en question. Il doit savoir, lui, si Djibril est sur la liste. Mon Dieu! pourvu qu'il y soit.
— Alors, ces accords sont signés?
— Oui. Tout s'est bien passé. Nos amis guinéens étaient en pleine forme.
— Somparé était-il là?
— Oui, bien sûr. Il était là avec le ministre X, et encore Y. et Z.
— Et les survivants? Vous lui avez demandé les noms des survivants?
— Ah! mon Dieu! Madame Bari, j'avoue que j'ai complètement oublié!
Notes
1. Ph. Comte et Ch. Paris, Reflets économiques et commerciaux, revue de l'ESSEC, juin 1981.
2. Comité dit « Al Quods » constitué par la Conférence islamique mondiale pour définir le statut de la ville de Jérusalem.
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2013 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.