Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Le sel lui-même ne dit pas qu'il est salé.
Proverbe abé
Juin 1981
Nouvelle audience à l'Élysée, cette fois avec Guy Penne, récemment nommé conseiller de François Mitterrand pour les affaires africaines.
Son expérience de l'Afrique apparaît bien limitée aux yeux de certains, d'autant qu'il ne compte que quelques séjours sur ce continent pour son enseignement de l'art dentaire. Au même moment, quelques industriels français — qui trouvent gênant pour la coopération franco guinéenne l'entêtement de Nine et de ses compagnes à toujours faire ressurgir ce vieux problème de prisonniers — font une démarche à l'Élysée : ils proposent leurs services au nouveau pouvoir, et surtout la « médiation » d'un homme d'affaires africain, bien en cour en Guinée, disent-ils.
De toute manière, forts du bel engagement écrit du candidat Mitterrand, les représentants de l'Association ont demandé à être reçus dès la nomination de Guy Penne. Ce monsieur, qui semblait si proche du futur Président lorsqu'il en parlait après le meeting de Strasbourg, fera sûrement avancer les choses s'il tient les promesses électorales de son chef. L'escalier a enfin été repeint mais le bureau du conseiller n'a pas changé, ni les secrétaires : depuis René Journiac et Martin Kirsch, elles savent bien qui est cette Nine Bari de Strasbourg. Le vent du changement ne les a pas balayées mais, au téléphone, leurs voix sont plus guillerettes et on dirait qu'elles ont le rire plus facile.
Le successeur de Martin Kirsch est certes plus décontracté que son prédécesseur. Néanmoins, il a déjà « pris de la bouteille » par rapport à ce que fut le voisin de Nine dans le restaurant strasbourgeois. Il semble d'ailleurs agacé quel, d'entrée de jeu, celle-ci rappelle leur rencontre. Bon, il préfère prendre ses distances. Mais qu'en est-il de cette médiation des milieux industriels?
— Oh! vous savez, explique Guy Penne. Depuis le 10 mai, quantité de médiateurs et de « Messieurs-Bons-Offices » proposent à François Mitterrand de régler tel ou tel problème hérité du septennat précédent. Ce sont souvent des traquenards et, à l'Élysée, nous passons notre temps à éviter au Président de tomber dans des pièges!
— Mais celui-ci n'est peut-être pas un piège, plaide Nine toujours à la recherche d'une nouvelle piste. Les industriels ont intérêt à voir notre problème réglé.
— Justement. Nous nous gardons des initiatives douteuses et préférons régler nos affaires nous-mêmes, directement sur le plan politique. D'ailleurs, tout récemment, à l'occasion des obsèques du fils du président Senghor, je suis allé en Afrique et en ai profité pour effectuer une première visite de contact à Conakry.
— Vous avez abordé notre problème avec le président Sékou Touré?
— Pas encore, pas cette fois-ci. Il ne faut pas commencer par ce qui divise mais, en revanche, j'ai parlé de vos maris avec l'un des principaux ministres de Sékou Touré. Et il m'a dit, tout à fait confidentiellement d'ailleurs, qu'il y avait plusieurs survivants. Je lui ai demandé combien et il m'a répondu trois ou quatre.
— Ou c'est trois, ou c'est quatre, remarque Jean-Michel.
— Il m'a dit « trois ou quatre ».
— Mais quatre survivants sur les prisonniers de 1971 ou sur la liste de nos maris? demande Nine qui a peur d'espérer en vain une fois de plus.
— Il s'agissait bien des maris de Françaises car nous avions en main la liste que vous nous avez remise.
— Si c'était le cas, cela confirmerait les dires de l'ambassadeur Somparé en novembre 1980. Mais il vous faudrait obtenir des preuves, car le ministre, comme l'ambassadeur, a peut-être menti sur ordre du Président guinéen.
Guy Penne s'étonne de ne pas trouver plus d'enthousiasme chez cette femme de disparu à qui il annonce que son mari a une chance sur deux d'être parmi les survivants. Mais Jean-Michel explique:
— Ces femmes ont si souvent été abusées par des paroles lénifiantes et des promesses sans lendemain qu'elles sont à présent très circonspectes quand on leur annonce de bonnes nouvelles.
Et c'est vrai : Nine sait qu'elle va quitter ce bureau avec, de nouveau, un immense espoir au cœur. En qualité de Présidente, elle va devoir répandre ce même espoir, peut-être fallacieux, chez les sept autres femmes qui n'en peuvent plus de désespérer elles aussi. Peut-elle, dix ans après, prendre encore le risque d'espérer — et de faire espérer en vain?
La sonnerie du téléphone retentit.
— C'est pour vous, madame Bari, dit le conseiller.
Nine s'apprête à aller prendre la communication au secrétariat, mais Guy Penne l'invite à passer derrière son bureau pour s'installer plus commodément. Et c'est du fauteuil de Journiac et de Kirsch qu'elle répond à Me D. la cherchant dans Paris. Pendant ce temps, de l'autre côté du bureau, Penne converse en toute simplicité avec Jean-Michel. Décidément, le changement, c'est d'abord le style!
— En tout cas, je vais suivre la question, comptez sur moi, dit Penne confiant. Tenez, téléphonez-moi tous les quinze jours pour savoir où en sont les démarches.
Nine sourit : le brave conseiller ne sait pas de quelle obstination elle est capable; elle peut fort bien téléphoner tous les quinze jours jusqu'à la fin du septennat qui débute!
— Vos prédécesseurs ne nous avaient pas habitués à pareille disponibilité! constate Jean-Michel en riant.
— Ah! c'était sûrement un autre style, conclut Guy Penne en leur disant au revoir.
Le premier appel de Nine, deux semaines plus tard, n'apportera rien. Mais le second est gros de conséquences:
— Madame Bari, dit Penne, seriez-vous prête à aller à Conakry voir Sékou Touré?
— Bien sûr, à condition de m'y rendre sous la protection du Gouvernement français.
— Naturellement. Vous serez logée à l'Ambassade et nous préparerons votre visite. Vous n'irez que lorsque Sékou Touré aura personnellement donné son accord au président Mitterrand.
— Très bien, vous n'avez qu'à me faire signe. Je voudrais seulement qu'un représentant du Gouvernement français, l'Ambassadeur ou un autre, assiste à l'entretien comme témoin.
— Bien sûr. Nous ne vous laisserons pas tomber: nous aurons avant votre départ une séance de travail pour une mise au point. Comptez sur nous.
— Entendu. Je suis à votre disposition, mais je voudrais simplement savoir si cette idée de voyage à Conakry est une idée française ou guinéenne.
—Vous êtes bien curieuse!
— C'est que si cette idée est de vous, elle peut échouer. Si, en revanche, Sékou Touré demande ce voyage, c'est qu'il a quelque chose de tout prêt à me signifier et il y a quelque espoir.
— Je ne puis rien vous dire pour l'instant. Vous saurez tout ce que vous voudrez savoir au moment de votre départ, quand nous annoncerons à la presse que vous vous rendez à Conakry.
— … Ah! bon. J'attendrai votre feu vert.
Quinze jours plus tard, quand Nine rappelle l'Élysée, l'enthousiasme de Guy Penne n'est plus qu'un souvenir:
— Les Guinéens font marche arrière, dit-il. Vous ne partez plus pour Conakry, Madame Bari.
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