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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


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Invitation au voyage

C'est en remuant l'herbe que l'on prend des grillons.
Proverbe malinké 1

Deuxième semestre 1978

Donc, la réconciliation entre la France et la Guinée va bientôt se sceller officiellement et Nine s'en réjouit car les deux pays se partagent son cœur et ses enfants. La brouille d'il y a vingt ans, due au choc de deux orgueils (De Gaulle et Sékou Touré), prendra fin avec le prochain voyage officiel du chef de l'État français à Conakry. Nine aurait aimé que ce ne soit pas la France qui fasse les premiers pas, mais bauxite 2 et politique 3 obligent: Valéry Giscard d'Estaing sera donc le premier Président de la Ve République à se rendre chez le « rebelle ». La presse et les gens bien informés disent que l'artisan-orfèvre de ces retrouvailles est André Lewin, ambassadeur de France à Conakry. Nine espère toujours que le diplomate, aussi rusé que persévérant, finira bien par effacer définitivement la tache que Djibril et ses compagnons font sur le tableau idyllique de la réconciliation entre Paris et Conakry.
Les choses, croit-elle, vont avancer en ce sens car elle vient d'apprendre quun « éclaireur » se rendra à Conakry pour préparer le voyage de Valéry Giscard d'Estaing. L'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire nommé pour la circonstance s'appelle Edgar Faure. Si Nine nourrit tant d'espoir, c'est parce que l'envoyé d'En-Haut est le Directeur de l'Institut international des Droits de l'Homme, plus connu sous le nom de Fondation René Cassin, dont le siège est à Strasbourg. Si l'opinion publique l'ignore souvent, c'est que M. le Directeur se montre très discret dans ses activités touchant aux droits de l'homme. Nine fait joindre M. Faure par l'un de ses collaborateurs et lui remet un dossier complet sur la dizaine de maris de Françaises prisonniers dans les geôles du Président-hôte. M. Faure se déclare suffisamment bien introduit à Conakry pour faire quelque chose. Nine informe Claudine et quelques autres de cette démarche de haut niveau et Dame Espérance emporte sur ses ailes l'envoyé de Valéry Giscard d'Estaing.
Le collaborateur devait, au retour du diplomate, informer Nine des résultats de la mission humanitaire, accessoire au voyage. Or, M. Faure est de retour depuis plusieurs semaines déjà et le collaborateur se dit incapable d'obtenir le moindre renseignement: par deux fois déjà l'envoyé s'est dérobé au bout du fil et ses réponses évasives ont vraiment l'air de cacher quelque mystère. Le collaborateur demande à le rencontrer et lui repose la question : qu'en est-il des maris de Françaises pour le régime de Conakry? La réponse est confidentiellement auréolée d'un vague très faurien : l'ambassadeur plénipotentiaire avait reçu l'ordre de ne pas aborder le problème « par souci de la RAISON D'ÉTAT ». Les conversations avec le président Sékou Touré avaient donc porté sur autre chose que sur ces questions gênantes de droits de l'homme. De diverses sources, Nine apprit plus tard qu'à son retour de Conakry, M. Faure ne tarissait d'ailleurs pas d'éloges sur « l'humanitarisme » de Sékou Touré.
Le président de tous les Français ne voulant pas que le problème des maris de Françaises soit abordé avant le voyage, faut-il en conclure qu'il se réserve le soin de parler lui-même de ce « problème douloureux et délicat » comme disent les Élyséens ? 4 . Nine et ses compagnes ont appris à se méfier. Une démarche personnelle s'impose avant le voyage (prévu du 20 au 22 décembre 1978), afin de sensibiliser M. Giscard d'Estaing à leur situation. Au nom du groupe des dix femmes dans sa situation, Nine écrit, via le conseiller à la Présidence pour les affaires africaines et avec copie à Claude Chayet, pour demander audience au Président de la République. La réponse du conseiller Journiac est datée du 14 décembre: «M. le Président de la République, qui comprend votre inquiétude et la difficulté de votre situation, m'a chargé de vous faire savoir qu'il vous aurait reçues très volontiers pour vous manifester sa sympathie, mais qu'à son grand regret, ses obligations ne lui permettront pas de vous accorder une audience avant le 20 décembre. Il m'a demandé de vous recevoir… »
Voilà qui est mieux que rien, se dit Nine avec optimisme: quand on n'arrive pas à joindre le Bon Dieu, il faut bien passer par ses saints. L'audience à l'Élysée est prévue pour le lundi 18 décembre à 18 heures. Neuf des Françaises concernées obtiennent un congé de leur employeur, puis prennent le train qui les conduit vers Paris, l'espoir au cœur. Elles se retrouvent au « Président », café faisant face à l'Élysée, pour conjuguer leur action et leurs propos et signer une lettre commune qu'elles demanderont à M. Journiac de remettre à M. Giscard d'Estaing. La confiance n'excluant pas le contrôle, Nine a pris la précaution d'envoyer la même lettre, par valise diplomatique, à l'ambassadeur Lewin, prié de la remettre au Président dès son arrivée à Conakry.
C'est le cœur battant qu'elles passent la grille du 55, rue du Faubourg Saint-Honoré, en osant à peine regarder les beaux uniformes qui veillent sur le Grand Élu. Un garde républicain, plein de sérieux et de componction, les précède dans l'escalier. Le couloir aurait bien besoin d'un coup de pinceau et le bureau de M. Journiac est presque sous les combles, remarquent les visiteuses un peu déçues. Tout cela vous a un air un peu miteux malgré le maintien protocolaire de l'huissier qui les annonce. Les visiteuses contournent la machine à photocopier pour pénétrer dans le bureau du conseiller Journiac, qu'elles achèvent d'encombrer car les huissiers n'en finissent pas d'installer les neuf sièges nécessaires entre les rayonnages croulant de livres et de dossiers. Le vestibule leur paraît presque somptueux à côté de cette pièce poussiéreuse et surchargée!
Mais, tout de suite, Nine trouve sympathique l'homme qui se lève derrière ses grosses lunettes. On le lui a pourtant décrit comme un magistrat sec, austère et digne, dont la personnalité discrète, voire secrète, suscite bien des réflexions désagréables. Pourtant, d'entrée de jeu, le contact est facile et, toute timidité bue, les femmes de prisonniers exposent leur situation sur le ton de la conversation amicale. Comme le conseiller semble avoir une grande faculté d'écoute, on se laisse aller et la réunion prend de temps à autre un air « marché de Conakry » que certaines déploreront par la suite. M. Journiac montre sous son coude « le dossier du voyage du Président en Guinée », dont la pile mesure au moins dix centimètres. Nine demande si leur propre dossier y entre pour quelques millimètres… Une lueur d'amusement passe dans l'oeil africain de la Ve République et M. Journiac tire de la pile une chemise au volume respectable.
Certes, le Président a l'intention d'aborder le problème avec son interlocuteur. En quels termes? Elles doivent laisser au chef d'État le soin d'en décider. Elles insistent: M. Giscard d'Estaing demandera-t-il leurs maris en « cadeau de bienvenue », en suggérant à M. Sékou Touré de faire un geste pour son hôte de marque? Ou va-t-on procéder à un échange? Elles voudraient avoir l'assurance que si Sékou Touré propose d'échanger leurs maris contre quelque avantage économique ou financier, leur Président réagira favorablement et que la raison d'État n'empêchera pas de réunir des familles françaises ! Le conseiller a un air grave, mais ne veut pas donner de réponse à une question aussi directe. Il les prie de faire confiance au Président et leur donne l'assurance que chef de l'État parlera de leur maris « au plus haut niveau ».
Elles remercient etsollicitent encore: si le Président ne peut pas obtenir de libération, qu'au moins il demande à son hôte d'autoriser l'ambassadeur de France à voir personellement les détenus pour leur parler et ramener aux épouses une lettre de leurs prsionniers. Car, depuis l'arrestation, elles n'ont même pas eu l'autorisation de correspondre avec les détenus et celles qui envoient des colis par l'ambassade de France n'ont aucune certitude que les destinataires les reçoivent effectivement. M. le conseiller se dit toujours prêt à les écouter, mais insiste avec courtoisie sur la discrétion nécessaire à la solution de ce genre de problème. Discrètes, elles l'ont toujours été : elles savent que le Gouvernement français « préfère les interventions discrètes et efficaces aux prises de position publiquement affirmées ». N'ont-elles pas, depuis sept, huit ou neuf ans selon le cas, fait leurs preuves en fait de discrétion? Il faudrait maintenant qu'à la discrétion s'ajoute l'efficacité.
En serrant la main de M. le conseiller aux affaires africaines, Nine s'informe: — Comment saurons-nous le résultat de la démarche du Président?
— Appelez-moi le 25. Je vous donnerai la réponse.
— Le jour de Noël? s'étonne Nine. Serez-vous au bureau?
— Appelez-moi ici même et on vous reliera à moi, dit Journiac. Oui, mais oui! le jour de Noël! insiste René Journiac avec sympathie.

Notes
1. Ethnie de Sékou Touré.
2. La Guinée est le 2e producteur mondial de bauxite depuis 1976 et recèle les deux tiers des réserves mondiales de ce minerai.
3. Les Occidentaux croyaient que Sékou avait amorcé un virage à l'Ouest parce qu'il avait retiré les « facilités » consenties à l'URSS avec la construction d'aéroports dits stratégiques (voir Le Figaro, 18-12-1978).