Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Ne nous jugez pas sur ce qu'on dit de nous ni même sur ce que nous disons. jugez-nous seulement sur nos actes.
Sékou Touré
(discours prononcé à Blair House, États-Unis, en octobre 1981)
Avril 1981
La journaliste de Radio France, dont la voix chaleureuse a interrogé Nine, compte parmi ses amis parisiens un jeune avocat à qui elle parle de ces femmes de prisonniers. Me D. promet de demander son aide à Mme Flora Lewis, chef du bureau du New York Times à Paris. C'est, dit-il, non seulement une grande dame du journalisme mais aussi une grande dame tout court. Et elle doit se rendre prochainement à Conakry pour s'y entretenir avec le président Sékou Touré des relations américano-guinéennes. Peut-être acceptera-t-elle de parler de ces Françaises?
Mme Lewis est d'accord: elle rencontre plus d'une heure et demie le chef du Parti-État de Guinée, en présence de l'ambassadeur des États-Unis et de deux ministres guinéens. Après avoir passé en revue les sujets de politique étrangère prévus, la journaliste ajoute 1.
— « J'ai une dernière question à vous poser, mais pas d'ordre journalistique celle-là. De jeunes amis, membres d'Amnesty International, m'ont demandé de vous poser la question des Guinéens mariés à des Françaises sans nouvelles de leurs maris depuis huit à dix ans. Ces femmes pourraient-elles avoir des nouvelles de leurs maris en Guinée?
— La façon de poser une question en facilite ou en compromet la réponse, répond Sékou Touré. Amnesty a pour vocation, normale et légitime, d'assurer la défense de la liberté et de ceux qui en sont privés par des pouvoirs qui bafouent la morale internationale. Mais, en Guinée, nul n'a été condamné pour délit d'opinion. La Guinée a été victime, le 22 novembre 1970, d'une agression armée dont les auteurs n'ont donc pas été punis pour leurs opinions, mais pour leurs crimes.
— Dans la question qui m'a été posée, monsieur le Président, il ne s'agissait pas de ces gens-là, mais de leurs épouses.
— Nous allons nous expliquer pour que vous compreniez bien la situation. Les agresseurs ont préparé leur forfait pendant dix-huit mois. Arrêtés, ils ont dénoncé leurs complices en Guinée, dont les dépositions ont été radiodiffusées, pour que le monde entier soit convaincu de leur forfaiture. Ces complices ont été condamnés à la peine capitale ou à la prison à perpétuité. Aucun étranger n'a été condamné à mort et, d'ailleurs, tous ont finalement été graciés et relâchés 2 . Beaucoup auraient pu mourir en détention. Dieu merci, aucun n'est mort ici. Quant aux Guinéens condamnés à la peine capitale, nous n'écouterons pas les interventions des Américains, des Français ou des Chinois en leur faveur. Quand un organisme étranger, tel le Parlement européen, prend la responsabilité de voter une résolution 3 calomnieuse contre la Guinée, nous estimons que c'est le langage de la force qu'on veut nous imposer. C'est une infraction à la morale internationale…
A la libération de la France, le peuple français a exécuté plus de 200 000 personnes pour haute trahison. Les Français eux-mêmes étaient fiers du verdict contre les traîtres. Vous aussi, Américains, avez liquidé vos traîtres au cours de votre histoire.
— Monsieur le Président, M. Abdou Diouf, Président du Sénégal, m'a longuement entretenue hier de son intention d'oeuvrer à l'adoption d'une charte de l'OUA pour les droits de l'homme. Il a souligné que si les droits souverains de la Nation existent, cela ne doit toutefois pas exclure les droits de l'individu.
— C'est juste, approuve Sékou Touré. Les premiers débats sur les droits de l'homme ont été organisés par nous, en Guinée même. C'est à partir de ce moment-là que beaucoup de pays africains ont icommencé à s'y intéresser… Nous sommes pour le droit de l'homme, qui n'est pas une simple cause de notre Constitution. Car on peut déclarer respecter tel ou tel droit, et les violer systématiquement dans la pratique quotidienne. Nous, nous disons même aux travailleurs d'exercer le droit de révolte contre l'arbitraire et l'injustice. Nous sommes le seul chef d'État au monde qui invite sa classe ouvrière à faire la grève. Mais cette fois-là, nous avons puni les auteurs d'une agression contre notre pays.
— Si je comprends bien ce que vous venez de dire, Monsieur le Président, ces messieurs ne sont plus en vie?
— Je n'ai pas dit cela. Beaucoup sont ici en ville: l'un d'eux a même déjeuné à notre table ce matin. L'un de nos ministres est un condamné à mort grâcié. Nous ne connaissons pas de régime où un condamné à mort gracié se retrouve encore au gouvernement de son pays!
— C'est très intéressant.
— Sachez, madame, que nous sommes toujours prêts à mourir pour la dignité. Nous incarnons l'idéal de justice et tout ce qu'on fera comme commentaires ne nous découragera jamais.
— Mais, monsieur le Président, la question qui m'a été posée n'est pas une question de justice ou de compassion. Elle concerne des femmes qui, pour des raisons émotionnelles, veulent savoir ce que sont devenus leurs maris.
Elles n'ont quà venir se rendre compte si leurs maris sont vivants ou non. Qui les empêche de venir en Guinée? Mais le Parlement européen ne peut pas se saisir d'un tel problème. Nous, nous sommes en rapport avec la France. Que les Français passent par le Gouvernement français pour dire: “Voulez-vous demander au Gouvernement guinéen, qui est en rapport avec vous, quelques renseignements concernant nos maris”, nous en prendrons acte. Si le Gouvernement français nous écrit, nous répondrons. Nous avons le droit de répondre. Mais quand un Parlement se permet de voter une résolution contre la Guinée, il sort vraiment du sentier de la souveraineté d'un pays!
— Et si ces femmes vous écrivent directement, monsieur le Président?
— Elles pouvaient nous écrire directement. Elles pouvaient même passer par leur Gouvernement. Voilà pour les voies normales. Mais, si elles utilisent des journaux pour calomnier notre Gouvernement, si elles vont trouver des organismes pour voter une résolution contre nous, alors que ce qui s'est passé dans leur pays dans les mêmes circonstances est autrement plus grave, nous ne pouvons que rester calme jusqu'à ce qu'elles trouvent les voies légales.
— Je vous remercie de votre réponse. Je leur dirai de vous écrire directement.
— Elles ont manifesté du mépris pour notre peuple, c'est tout.
— Je crois que des femmes, dans ces circonstances-là, essaient n'importe quoi. Quand on est désespéré, on essaie tout, on commet même des bêtises.
— Tout dépend des motivations qui déterminent les attitudes… Même si ces femmes font voter 50 milliards de résolutions et de motions, nous font insulter dans les journaux, nous ne répondrons pas. A quelqu'un qui nous écrit avec respect, nous répondrons sur le même ton.
— Monsieur le Président, pourriez-vous désigner quelqu'un pour recueillir ces correspondances à votre intention, à la présidence?
— Ah! c'est la femme qui parle maintenant! Vous voyez, le journalisme est toujours engagé.
— Je vous ai dit que ce n'est pas du journalisme. C'est une petite œuvre de bienfaisance qui m'a été demandée, monsieur le Président. »
Pendant son séjour à Conakry, Flora Lewis rencontre l'ambassadeur de France, successeur d'André Lewin. Elle lui parle des réactions de Sékou Touré sur le chapitre des Françaises en question. L'Ambassadeur télexe immédiatement à Paris: il faut joindre Mme Bari pour dire aux huit femmes d'écrire au plus vite au Président guinéen.
Cependant le télex ne soufflant mot de la démarche de Flora Lewis, Nine ne comprend pas que le Quai d'Orsay la presse maintenant d'écrire encore à Sékou Touré. Y aurait-il du nouveau? Me D., contactée, répond qu'il ne sait encore rien puisque Mme Lewis n'est pas revenue de sa tournée en Afrique de l'Ouest. Heureusement, l'Élysée envoie photocopie de l'interview publiée par Horoya. Nine téléphone à Martin Kirsch qui se dit « très étonné des propos étranges du Président guinéen ». Elle lui fait part de ses propres constatations :
— Oui, c'est étrange. Je ne comprends pas cette réflexion du Président guinéen, s'étonne M. Kirsch.
— Elle est en tout cas facile à interpréter : ou Sékou Touré est un menteur ou le Gouvernement français n'a jamais entamé de démarches pour nos maris et c'est le moment de commencer puisque Sékou Touré se dit lui-même prêtà vous répondre!
— Allez-vous faire les lettres personnelles que Sékou Touré réclame, Mme Bari?
— Bien sûr. Et là, nous savons qu'il cache la vérité car nous sommes plusieurs à lui avoir personnellement écrit à différentes reprises 4. Mais nous allons recommencer, bien entendu.
Fin avril, Nine rassemble les lettres de ses compagnes. Chacune porte la marque de la personnalité de son auteur mais toutes usent d'un ton parfaitement respectueux à l'endroit du Président guinéen. Elle-même choisit de se montrer directe:
« Il y a plus de vingt ans, j'épousais par amour un Foulah de chez vous, Djibril Bari, dont j'ai eu quatre enfants. Il y a près de dix ans, dans une période troublée pour la Guinée, mon mari a été arrêté à la frontière ivoirienne alors que, par amour pour les siens, il tentait de venir nous rejoindre en France.
« Si mon mari est toujours en Guinée, dites-le-moi pour que je puisse lui donner de nos nouvelles et connaître la date de sa libération. S'il est vivant, en effet, le mieux est de me le rendre car, actuellement, il ne peut plus vous être utile ni nuisible. Seuls, les siens ont besoin de lui.
« Si mon mari n'est plus en Guinée, mais à Cuba ou ailleurs, dites-le-moi aussi, s'il vous plaît: j'irai l'y rechercher.
Et si les exigences de la révolution l'ont tué, je vousprie de me le faire savoir pour que les enfants apprennent qu'ils n'ont plus de père et surtout pour que moi, sa femme, je m'habitue à ne plus attendre mon mari 5 … »
En sa qualité de présidente, Nine adresse une autre lettre, collective celle-là, au chef de l'État guinéen :
« Vous avez bien voulu dire à Mme Flora Lewis que vous répondriez aux épouses françaises de détenus guinéens qui cherchent à savoir ce que sont devenus leurs maris malgré une décennie écoulée… En effet, les propos que vous avez tenus par le passé leur laissent supposer que certaines peuvent encore croire leur mari vivant. Le fait de devoir “les considérer comme morts civils” permet de penser qu'il y a des survivants puisque mort civile ne signifie pas mort physique. Ce que vous demandent donc ces femmes aujourd'hui, c'est de savoir si elles peuvent encore retrouver leur époux ou si celui-ci a disparu dans les remous de la révolution… »
Le 2 mai, les lettres partent pour Conakry par la valise diplomatique. L'ambassadeur de France les remet à Sékou Touré le 20 6. Copie de l'ensemble est envoyée par la poste, en recommandé, au Président guinéen. Trois mois plus tard, personne n'ayant reçu de réponse, Nine et Jean-Michel font une nouvelle démarche auprès de Mme Lewis. Celle-ci s'étonne du silence de Sékou Touré, qui avait l'air plutôt satisfait qu'une femme lui parle de ce problème en termes humanitaires et, surtout, que le biais américain ait été trouvé pour aborder ce petit contentieux avec la France. Elle écrit son étonnement au chef de l'État guinéen 7 :
« Les Françaises dont nous avions parlé s'inquiètent de n'avoir pas reçu de réponse aux lettres qu'elles vous ont fait remettre par l'ambassadeur de France (…). Persuadée que vos multiples occupations vous ont empêché de vous pencher sur le problème, je les ai rassurées en leur disant que vous vous étiez engagé devant moi à mettre un terme à leur problème humanitaire. je n'ai aucun doute sur vos intentions puisque vous vous êtes personnellement engagé »
Cependant, malgré promesses et engagements, le silence de Sékou est plus pesant que jamais.
Notes
1. L'interview reproduite dans ce chapitre reprend textuellement le compte rendu publié dans le journal gouvernemental Horoya à Conakry, le 9 avril 1981, pp. 18-22.
2. Faux : l'Allemand Seibold et le Belge [de] Vestrepen furent « suicidés » en 1971-1972 à Boiro.
3. Voir pp. 135-136.
4. Voir p. 76.
5. Lettre du 24-2-1981.
6. Lettre de l'Ambassadeur en date du 4 juin 1981.
7. Lettre de FL/mb du 5 août 1981.
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