Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
La marche est une chute rattrapée.
Paul Valéry
1975-1976
Nine fait porter tous ses espoirs sur la volonté et la persévérance d'André Lewin. Certes, il est très lié aux milieux industriels français mais c'est peut-être à cause de cela précisément qu'il a eu, très tôt, l'intelligence de comprendre que le cas de Nine, multiplié par x cas semblables, pourrait constituer une sérieuse épine dans les relations entre la France et la Guinée. Aussi s'emploie-t-il à éliminer ces difficultés probables. Déjà lors de sa mission humanitaire pour le compte de l'ONU, il aborde le problème des maris de Françaises avec Sékou Touré. En août 1975, notamment, il évoque expressément la situation des époux de Nine et de Claudine et transmet aux intéressées la réponse circonstanciée du Président guinéen 1 :
« Je considère, quant à moi, que les Françaises ayant épousé un Guinéen ont par là même acquis la nationalité guinéenne. Un certain nombre de ces femmes sont parties volontairement ou ont été expulsées. Parmi les motifs de leur expulsion, il y avait le fait que j'estimais que nous n'étions pas toujours en mesure de garantir leur sécurité.
« Le fait que des Guinéens ont été arrêtés, que ce soit en 1970 ou ultérieurement (comme c'est le cas du mari de Mme Bari), pour des motifs politiques, fait que d'après la loi guinéenne :
- Les liens du mariage sont rompus.
- Nous ne considérons plus Mme Bari ni ses enfants comme guinéens.
Si des mesures de grâce sont prises, et que les maris de ces femmes sont remis en liberté, je crois qu'il serait normal qu'elles décident librement si elles veulent continuer à se considérer comme mariées (c'est-à-dire revenir à l'état de choses antérieur et du même coup se considérer à nouveau comme guinéennes) ou non.
« Je crois qu'il est trop tôt, de toute façon, pour que Mme Bari décide si elle veut ou non choisir l'une ou l'autre de ces deux hypothèses ou qu'elle décide ou non de revenir à Conakry de façon provisoire ou définitive. Les choses sont encore un peu trop fraîches pour que je voie d'un oeil favorable les femmes, et notamment les femmes françaises de Guinéens condamnés, revenir ici. Mais ce sera certainement possible un jour pas trop lointain.
« En ce qui concerne les mesures de grâce elles-mêmes, j'en prends tous les jours. Bien entendu, personne n'a le droit de s'en mêler puisqu'il s'agit de Guinéens, donc d'affaires intérieures.»
Le président Sékou Touré a montré à M. Lewin un certain nombre de grâces qu'il avait signées et qui concernaient des Guinéens devant être remis en liberté le lendemain et lui a dit :
« Actuellement, l'atmosphère est certainement à la détente et, par conséquent, que ces femmes ne se découragent pas.»
La lecture de cette longue missive plonge Nine dans un abîme de perplexité; en effet, pas de trace de cette « loi guinéenne » dans le Journal officiel de la République de Guinée, qu'emplissent surtout, d'ailleurs, des décrets présidentiels. Et, de toute manière, ni Claudine ni elle n'ont jamais eu de papiers guinéens : à Conakry, elles ont toujours été considérées comme des étrangères à qui les autorités renouvelaient périodiquement les cartes de séjour nécessaires. La seule étrangère, épouse de Guinéen, qui ait jamais eu la nationalité guinéenne, est Miloslava, à qui son mariage à Prague avec un non-Tchèque avait fait perdre la nationalité d'origine. Tout naturellement, elle avait acquis celle de son mari - ce qui ne l'empêcha pas, lorsque ce dernier fut arrêté en janvier 1971, d'être expulsée de Guinée comme « étrangère, épouse de traître ». En toute logique, l'inspecteur qui procéda aux opérations d'expulsion dut lui confisquer sa carte d'identité guinéenne. Il laissa cependant leurs papiers guinéens aux deux enfants (quatre et huit ans) que la mère fut contrainte de laisser en otages à la République de Guinée dont elle était l'indigne ressortissante…
Donc, Nine en conclut que Sékou Touré a menti au porte-parole du Secrétaire Général des Nations Unies. La pilule est difficile à avaler pour l'Occidentale naïve qui croit aux vertus de la diplomatie. Quant à la rupture des liens du mariage, c'est encore plus dur: Djibril et Nine ont contracté mariage à Paris (VIe arrondissement), sous le régime du droit français. En vertu de quoi un chef d'État étranger peut-il, sans l'accord des conjoints, dissoudre un mariage conclu en dehors de son territoire?
Le seul aspect positif de la missive est que Sékou Touré lui-même dit envisager des «mesures de grâce » à l'égard de Djibril et d'autres détenus politiques pour « un jour pas trop lointain » et recommande aux intéressées de ne pas se décourager. De fait, Nine et Claudine reprennent courage et se téléphonent leurs raisons d'espérer : les dix-huit Français libérés en juillet 1975 ayant été échangés contre la reprise des relations, le ciel s'éclaircit entre l'ancienne métropole vexée et l'ancienne colonie rebelle. D'ailleurs, « la France et la Guinée sont faites pour coopérer », proclame-t-on côté français 2. Nine s'en réjouit: elle a maintenant un interlocuteur valable à qui adresser ses requêtes. Et quel interlocuteur ! La « patrie des droits de l'homme » que vantaient ses manuels de la Faculté de droit! Des amis et bonnes volontés l'aident à battre le rappel des personnalités à contacter pour présenter le dossier de Djibril au Gouvernement français. Comme d'habitude, certaines font la sourde oreille, d'autres entreprennent de bon cœur de réelles démarches auprès du Quai d'Orsay ou de l'Élysée. Mais de réaction officielle ou officieuse du Gouvernement français, point.
Le seul à s'intéresser à Djibril semble être l'ambassadeur de France en Guinée,, nouvellement nommé à Conakry: André Lewin. Il écrit à Nine et à Claudine et, à chacun de ses voyages à Paris, les deux amies lui téléphonent pour s'injecter une nouvelle dose d'espoir. Sékou Touré dit à l'ambassadeur de France que la durée minimum d'une détention politique en Guinée est de cinq ans. Donc, patience, patience, prêche l'ambassadeur aux épouses, dont c'est d'ailleurs la principale vertu.
Voilà pour le côté officiel. Quant aux enquêtes « officieuses » menées par Nine auprès de diverses personnes susceptibles de la renseigner sur le sort de Djibril, elles n'aboutissent pas à grand-chose. Elle écrit à l'un des Français libérés en juillet 1975, qui était hospitalisé au moment de la conférence de presse à la Tour Maine-Montparnasse. M. Soufflet lui répond 3 qu'au début, « M. Bari a été interné au Camp Boiro à Conakry mais, vers le milieu de 1973, on l'a transféré à Kindia avec une trentaine d'autres détenus pour faire de la place à Boiro aux nouveaux arrivants ». M. Soufflet mourut le 15 août, soit un mois après sa libération, des suites de sa détention. Mais, dès avant son décès, Nine a compris, par divers recoupements, que l'informateur a confondu les homonymes: ce n'est pas son mari qui a été transféré à Kindia, mais un autre Bari (Tafsir, tailleur de son état).
Les nouvelles que lui apporte directement de Guinée une nièce de Djibril ne sont guère encourageantes. Myriam a décidé de quitter le pays où elle avait pourtant entamé des études de médecine mais où la vie lui paraissait « sans avenir pour la jeunesse qui réfléchit ». Nine l'aide à se procurer les papiers français dont elle a besoin pour recommencer ses études en Europe. Myriam décrit comment le Président guinéen pourchasse les familles des « traîtres et contre-révolutionnaires » jusque dans leurs descendants. Dans un discours resté fameux, prononcé au « Stade du 28 septembre », n'a-t-il pas stigmatisé le « complot des épouses des traîtres »? Leur crime : « continuer à porter, elles et leurs enfants, le nom de leurs maris et de leurs pères ». Pour effacer cette tare, Sékou Touré leur offre une solution 4 :
« Se remarier dans les six mois et, naturellement, profiter de cette nouvelle situation conjugale pour changer aussi le nom de leurs entants. Car il est clair que continuer à porter le nom d'un "traître" constitue une sérieuse atteinte à la Révolution… »
Nine comprend mieux maintenant la réaction des autorités guinéennes à la demande de Marie 5, qui avait écrit à Conakry via l'ambassade d'Italie pour obtenir un extrait de l'acte de naissance de sa fille. La réponse fut répercutée par le ministère français des Affaires étrangères à la mère ébahie 6 :
« Le ministre guinéen des Affaires extérieures n'est pas disposé à donner suite à la demande d'acte de naissance de votre fille, son père étant un citoyen guinéen condamné à mort. L'acte de naissance de votre fille ne pouvant être obtenu, il serait souhaitable que sa naissance soit relatée judiciairement. »
L'enfant d'un détenu politique ne saurait, en Guinée, avoir d'existence légale : voilà la théorie aberrante de Sékou Touré dont le Quai d'Orsay se faisait l'écho. Marie devait donc trouver deux « témoins » pour attester devant un juge français que l'enfant était bien sortie du ventre de sa mère tel jour à tel endroit. Heureusement, à partir du jugement supplétif de naissance, la fillette put tranquillement poursuivre son existence lérgale en France.
Nine est révoltée : non seulement Sékou Touré a fait arrêter Djibril innocent, mais il ordonne maintenant que l'épouse du traître se remarie pour que les enfants ne perpétuent pas le nom de leur père! Toujours frondeuse, et toujours amoureuse, elle attend le jour de son quinzième anniversaire de mariage pour écrire à M. Sékou Touré :
Strasbourg, ce jour anniversaire
de mon mariage à Paris
VIe arrondissement
Camarade Président,
Je vous parle au nom de Djibril Abdoulaye Bari que vous avez fait arrêter le 29 août 1972 alors qu'il voulait passer la frontière pour aller voir sa femme et ses enfants en France. Il ne les avait pas vus depuis treize longs mois et il voulait les revoir. Par amour. Où est le crime, Président? (…) Ce n'est pas à vous que j'apprendrai que Djibril a toujours été honnête et loyal pour son pays. Vous l'avez toujours su (…) Voilà ce dont Djibril est coupable, rien de plus, rien de moins: d'amour pour les siens.
Djibril, c'est pour moi qu'il est grand, pour sa femme et ses enfants. Pour vous il ne représente rien (…), c'est un grain de sable insignifiant (…) Alors, rendez-le-nous. Voilà quatre ans que nous l'attendons. Pour vous, son arrestation date d'hier. Pour moi, cela fait un siècle…
Nine envoie sa lettre, par la valise diplomatique, à l'ambassadeur de France qui la remet personnellement à Sékou Touré lui-même, lequel la lit sans mot dire. Néanmoins, quelque temps plus tard, Nine, Claudine, Marie et Alix (Française aussi, femme d'un général guinéen) reçoivent d'A. Lewin la lettre suivante 7:
« Comme vous le savez, à chaque fois que j'en ai l'occasion, j'aborde avec le président Sékou Touré le problème qui nous préoccupe (…). Je dois dire que les conversations avec lui deviennent alors toujours assez difficiles, et qu'il n'en sort rien de vraiment positif, bien que le Président m'ait toujours affirmé qu'il comprenait ces préoccupations et qu'il savait que c'était mon devoir de lui en parler.
Alors que le Président m'a dit à plusieurs reprises que tous les Guinéens qui avaient été condamnés à mort pouvaient être considérés comme exécutés, je sais, à propos de certains cas précis, qu'il n'en est rien et le Président lui-même a laissé entendre qu'il pourrait y avoir d'heureuses surprises… »
P.S. : J'ignore absolument ce que deviennent les paquets que vous m'adressez régulièrement. J'espère qu'ils parviennent. Signé: André Lewin, ambassadeur de France.
Évidemment, les quatre destinataires reprennent espoir, même celles dont le mari a été officiellement condamné à mort. Quant à Nine, Djibril n'ayant jamais été ni jugé ni condamné, elle est sûre qu'il figurera parmi les prochaines « heureuses surprises » de M. Sékou Touré. Elle crut sérieusement que son voeu le plus cher allait se réaliser le dimanche 8 mai 1977.
Notes
1. Lettre du 21 août 1975, dictée à la Secrétaire du Directeur du Centre d'Information des Nations Unies à Paris.
2. Propos tenus par André Bettencourt, l'un des fondateurs du comité d'amitié France-Guinée au Parlement français (Le Monde du 13 juillet 1974).
3. Lettre du 2 août 1975.
4. Rapporté dans l'hebdomadaire « Jeune Afrique » — no 674.
5. Autre Française mariée à un Guinéen prisonnier (cas évoqué p. 11).
6. Lettre réf. NAD/Guinée 1971/8 EC du 1er octobre 1971.
7. Lettre du 24 mai 1976.
8. Phrases manuscrites ajoutées pour Nine.
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