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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


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Lettre à un mari disparu

Car j'ai vécu de vous attendre
Et mon cœur n'était que vos pas.

Paul Valéry

Novembre 1982

Mon cher Djibril,

Imran a douze ans aujourd'hui. Il a invité ses copains et la maison retentit de leurs cris et de leurs rires. J'ai besoin de te retrouver : tu sais, je me sens rarement aussi seule que lorsque tu ne les entends pas, ces rires qui t'appartiennent. Tes filles aussi deviennent des femmes, et tu ne les vois pas. Pourtant, je crois que tu serais fier de notre œuvre pour les enfants: Asma vient de réussir, à 20 ans, son CAPES d'éducation physique. Elle est prof, bien loin d'ici. Sonna a été, il y a trois ans, la plus jeune bachelière d'Alsace et fait à présent sa médecine. Yasmine, qui veut devenir interprète, en est à ses premières « boums » et Imran, judoka et hockeyeur, se passionne en classe de cinquième pour tout ce qu'il entreprend. Chacun a sa personnalité et aucun ne ressemble vraiment aux autres, mais tous sont un morceau de toi. Ils ne peuvent pas comprendre mon émotion quand je m'aperçois que le petit est un modèle réduit de ton propre corps, que Sonna a ton sourire et tes manières, Yasmine tes yeux et ta moue dans l'effort et qu'Asma allume ses cigarettes exactement comme tu le faisais il y a dix ans.
J'ai longtemps pensé à ton retour, à nos retrouvailles, à la réadaptation nécessaire, toi à moi et moi à toi. Parce que j'ai changé, tu sais, c'est forcé : j'ai pris des habitudes de chef de famille, moi qui étais tellement heureuse de compter sur toi pour partager les décisions, les grandes comme les petites. Je me suis dit que, de mon côté, j'allais retrouver un autre homme, et que les enfants devraient faire la connaissance d'un étranger qui se trouve être leur père. Mais, depuis quelque temps (me comprendras-tu?) j'ai cessé de leur parler de ton retour qui devient chaque année plus improbable. J'ai cherché à les élever sans haine en les tournant vers l'avenir. Seulement, ils finissent par t'oublier en tant qu'être de chair, et pour eux, tu « disparais » vraiment. Curieusement, c'est le petit Imran qui parle le plus librement de toi, maintenant qu'il « sait ». A chaque rentrée des classes, il remplissait son formulaire : Profession de la mère? Profession du père? Chaque année depuis la maternelle, je le faisais « mentir » en écrivant: diplomate, économiste ou chef de cabinet. Mais, finalement, ce n'était plus toi. Alors un jour, je lui ai dit d'écrire la vérité: « disparu ». Il m'a regardée et m'a demandé avec inquiétude: « C'est quoi, ça, comme métier, disparu? »
Il paraît même que tu es un cas unique parmi les disparus du monde entier, car le gouvernement qui t'a fait disparaître te reconnaît lui-même cette « qualité ». En effet, la lettre que le ministre guinéen des Affaires étrangères a adressée à son homologue français dit textuellement : « évadé en 1971 et porté disparu ». Cette « version officielle » tend à faire croire que je suis une femme abandonnée il y a des années par un mari qui s'est évaporé depuis. Mais comment croire qu'aucun Guinéen sur les centaines de milliers d'exilés dans les pays voisins de la Guinée n'ait jamais vu cet homme extraordinaire, évadé unique dans toute l'histoire du goulag guinéen!
Mais il y a plus révoltant encore : j'ai appris à la mi-1982 que, sur les conseils des Soviétiques, les Guinéens ont non seulement détruit les registres des camps de concentration postérieurs à 1970, mais encore commencé à supprimer les preuves de l'état-civil des détenus (actes de naissance, de mariage, etc.). En 1973, la fille de Marie ne pouvait pas obtenir l'extrait de son acte de naissance parce qu'elle était l'enfant d'un condamné et qu'un tel être n'a pas d'existence légale. En 1983, on lui dira que son père n'a pas existé, qu'il n'y a pas de Guinéen sous le nom qu'elle a indiqué. Théodore Soumah? Kémoko Keita? Djibril Bari? et tant d'autres? Qui sont ces gens? Vous dites qu'ils ont disparu mais… ont-ils jamais existé ailleurs que dans votre imagination d'Occidental malade d'humanitarisme?
Tu sais, Djibril, cette information m'a vraiment révoltée: aller jusqu'à supprimer la preuve de ton existence! Nier que tu as passé sur cette terre des années de joies et de peines, que tu as connu au Quartier Latin une petite toubabesse appelée Nine, dont les enfants deviennent des adultes sans que tu le voies, non, je n'accepte pas ce nouveau crime de Sékou: voilà pourquoi j'ai voulu écrire l'histoire de mes démarches, témoigner de ce que je l'ai fait pour tenter de t'arracher aux griffes du Responsable Suprême, faire savoir au monde que tu as existé en tant qu'être de chair et d'amour avant d'être un disparu.
Oh! Djibril, est-ce que, depuis dix ans, tu ne vis qu'au fond de mes yeux, au creux de mon coeur? Faut-il croire que je t'ai maintenu en vie pour continuer à vivre moimême? Suis-je réellement la femme d'un fantôme? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Longtemps j'ai espéré. Maintenant, je commence à douter, c'est affreux. Je ne sais plus qui a dit: l'enfer, c'est de perdre l'espoir. Les gens qui vivent normalement me disent: vous n'êtes pas raisonnable! Un homme, on le remplace, surtout au bout de dix ans d'absence. Il vous faut vivre avant qu'il ne soit trop tard! Bien sûr, on peut remplacer un homme qui vous a quittée parce qu'il est mort ou qu'il vous repousse. Mais un « disparu » parce qu'il vous aimait, qu'il voulait vous rejoindre, c'est différent! Et pourtant, Djibril, comment être la « femme » d'un disparu? C'est comme d'être pris de vertige, au bord d'un abîme. Peut-on vivre de vertige?
Je veux savoir ce qui t'est arrivé, exactement. Il y a quelques mois, un « voyant » m'a affirmé que tu étais mort quelques jours ou quelques semaines après ton arrestation. Mais je ne le croirai, « Gabriel », que lorsque j'aurai trouvé une explication à « ton » coup de téléphone de décembre 1978 à Mrs. Whiteoak. Parce que je veux savoir, j'ai décidé depuis deux ans et demi de ne pas accepter d'invitations autres que celles qui ont un rapport direct avec mes démarches. Ce « voeu » est idiot, me disent les uns. Vous allez vous couper de vos amis et vous isoler définitivement, prédisent les autres. C'est possible, mais ton absence emplit tellement ma vie qu'il me faut savoir ce que tu es devenu, et le savoir avec certitude.
A cause de cette obsession, que beaucoup ne comprennent pas, je me sens souvent très seule, tu sais. Mes compagnes de l'Association ont eu, il y a peu, la douleur d'apprendre que leurs maris sont morts, et depuis bien longtemps. Elles « savent » maintenant une partie de la vérité: leur absent a été exécuté, même si elles ignorent pourquoi et comment. Elle sont veuves, c'est clair, même si c'est affreusement triste. Denyse a pleuré une semaine entière et Lyse a fait une dépression. Mais il y a des jours où je les envierais presque moi, je suis la femme de « l'évadé disparu ». En dépit de mes efforts, ou plutôt à cause d'eux, Sékou Touré, Responsable Suprême de la Révolution, et du reste, a choisi de faire de moi une « femme de disparu ». Pourtant, on m'a rapporté, il y a quelques mois, que l'on t'aurait vu en Guinée voici deux ans. Des bruits, faux ou vrais? Des doutes, en tout cas. Et aujourd'hui, je ne sais plus rien que le vide de ton absence, que langoisse de t'avoir perdu parce que les autres t'ont enterré, il y a bien longtemps. Pendant que je te hissais à la force de notre amour hors du trou où tous, Sékou en tête, voulaient tenfoncer. Pardonne-moi, Djibril : le doute me pousse aujourd'hui dans le trou du néant. Pour t'oublier ou pour mieux te retrouver? Djibril, ne me quitte pas.

Ta femme (ou ta veuve?)

Et s'il était à refaire,
Je referais ce chemin.
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains.

Aragon.


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