Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
« A ma chère Lize, que j'ai quittée le 31 décembre, à l'aube de cette année où
je meurs sans savoirpourquoi.
Embrasse notre enfant Christian. On vient nous chercher: je suis avec Bah Thierno. »
Baba Barry, message gravé sur le mur de sa cellule à Kindia, la nuit de son exécution, en 1971 1
Janvier 1982
Le 15 décembre 1981, l'Ambassade de Guinée à Bruxelles annonce que « le Président guinéen a décidé de répondre favorablement à la demande d'informations de Mme Pruvot ». Contre tout espoir, Nine espère encore une bonne nouvelle pour Noël, mais l'année se termine sans réponse de la Guinée.
En revanche, le 13 janvier, elle apprend par une indiscrétion que le même Ambassadeur à Bruxelles a remis à Mme Pruvot une lettre de cinq pages signée par un ministre guinéen. Que dit cette lettre? Que sept des maris de Françaises ont été exécutés le 24 janvier 1971 et que le huitième, le mari de Nine précisément, s'est évadé avant l'exécution en janvier 1971. Cette missive est évidemment mensongère puisque Djibril n'a été arrêté que le 29 août 1972, soit dixhuit mois après s'être prétendument évadé! Et sur les sept autres exécutés, trois n'avaient même pas été encore arrêtés le 24 janvier 1971.
Pour en avoir le coeur net, Nine téléphone sur-le-champ à Mme Pruvot qui confirme avoir reçu effectivement la veille au soir une lettre de cinq pages, signée par Abdoulaye Touré, ministre guinéen des Affaires étrangères. L'Ambassadeur de Guinée à Bruxelles est venu en personne lui remettre la lettre à son domicile. Elle est surprise que l'Association soit déjà au courant de la transmission et surtout du contenu de ce courrier. En fait, Nine n'a connaissance que de la partie de la lettre concernant la fausse date d'exécution (ou d'évasion) des maris de Françaises. Et elle écoute, abasourdie, la lecture que Mme Pruvot lui fait au téléphone de l'intégralité du texte 2 :
« Lors de la visite d'information que vous avez effectuée en Guinée, à l'invitation du Gouvernement guinéen, vous vous êtes longuement entretenue, sans protocole contraignant et sans formalité aucune, avec le président Sékou Touré. La résolution que le Parlement européen, saisi par l'Association des familles françaises de prisonniers politiques en Guinée, a votée le 18 avril 1980, a été au centre des entretiens. Sans porter de jugement sur vos propres motivations, le Président guinéen a constaté que vous avez fait voter ce texte sans vous être suffisamment informée auparavant.
« Mais après rétablissement de la réalité des faits par le président Sékou Touré et suite aux regrets que vous avez spontanément exprimés sur la procédure inopportune suivie par le Parlement européen dans cette affaire et sur les torts ainsi faits à la république de Guinée, j'ai reçu ordre de mon Gouvernement de vous communiquer les précisions suivantes sur les prisonniers guinéens mariés à des Européennes. « Il convient d'indiquer que tous les intéressés ont été individuellement jugés et condamnés à la peine capitale par le Tribunal révolutionnaire suprême. Sept de ces hommes ont été exécutés, mais le huitième s'est évadé de prison avant exécution de la sentence. Il a franchi les frontières nationales et on est sans nouvelles de lui. Voici la liste des intéressés :
| Abdoulaye Djibril Barry | condamné à mort et évadé de prison en 1971 avant exécution de la sentence |
| Balla Camara | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
| Baba Barry | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
| Noumandian Keita | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
| Kémoko Keita | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
| Achkar Marof | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
| Théodore Soumah | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
| Fodé Saliou Syllah | condamné à mort et exécuté le 24-1-71 |
« Nous affirmons que, fidèle aux implications logiques de l'adhésion de notre Etat à toutes les Conventions internationales portant sur le respect des Droits de l'Homme, le Gouvernement guinéen a toujours défendu, en politique tant intérieure qu'extérieure, les intérêts matériels et moraux, les libertés publiques et la dignité de l'Homme.
«La nature des institutions de l'Etat guinéen et la morale sous-tendant ses activités ont toujours protégé tout à la fois l'Homme et le Peuple en vue d'assurer à la Nation un développement harmonieux et pacifique.
« Le verdict prononcé contre ces hommes peut paraître sévère mais il s'explique par le contexte dans lequel est né l'État guinéen, au milieu de l'adversité de nombreuses puissances. Il s'explique aussi par l'indignation du peuple guinéen contre les mercenaires venus renverser le Gouvernement légitime de la république de Guinée. Le verdict sévère contre les traîtres était donc justifié.
« Si, à ce jour, le Gouvernement guinéen n'avait pas jugé bon de fournir les renseignements que nous vous donnons aujourd'hui, c'est en raison des actions intempestives que l'Association susdite a menées contre notre pays, notamment à l'Unesco et au Parlement européen, par votre intermédiaire.
« Conformément aux regrets que vous avez spontanément exprimés devant le Président de la République populaire et révolutionnaire de Guinée, mon Gouvernement apprécierait que vous fessiez, pour l'honneur, une déclaration publique indiquant que, sur des informations insuffisantes et erronées, vous avez amené le Parlement européen à suivre une procédure inopportune par le vote de la résolution condamnant à tort le Gouvernement de la république de Guinée.
« Dans cette attente, veuillez agréer, etc. »
Nine est stupéfaite: non seulement Sékou Touré donne des « justificatifs » truffés d'erreurs au Parlement européen, mais encore il réclame des excuses publiques.
— Comme vous le voyez, commente Mme Pruvot, jen prends plein les gencives!
— Allez-vous faire cette déclaration?
— Je ne sais pas, il faut que je réfléchisse.
— Je n'ai pas de conseils à vous donner, madame, mais si vous voulez mettre le Parlement européen à genoux devant Sékou Touré, allez-y! C'est d'ailleurs ce qu'attend de vous le Président de la République révolutionnaire de Guinée.
— Il ne saurait être question d'engager le Parlement européen! Si je fais une déclaration, elle ne mettra que moimême en cause.
— Mais elle sera utilisée autrement par Sékou Touré, vous n'y pourrez rien.
— De toute façon, c'est mon problème. Je n'ai pas encore eu le temps d'en parler à Simone Veil, qui ne sait d'ailleurs pas que j'ai cette lettre. Je vous demande donc le secret le plus absolu: ne dites rien à vos compagnes tant que vous n'aurez pas reçu copie de cette lettre, ou du moins de la partie concernant vos maris.
— C'est un secret bien lourd à porter, Madame: cacher à mes compagnes que j , ai appris de source officielle la mort de leurs maris est terrible. Ne tardez pas à m'envoyer cette lettre, je vous en prie, car la nouvelle est trop grave pour être retenue longtemps.
— Bien sûr. Ne vous tracassez pas! Vous aurez la lettre dans quelques jours — au plus tard le premier jour de la session du Parlement qui s'ouvre la semaine prochaine.
— Madame Pruvot, sachez que cette nouvelle, même officielle, est truffée d'invraisemblances et d'erreurs. Mon mari, par exemple, n'a été arrêté que dix-huit mois après la date de son évasion présuméel Celle-ci est donc impossible. Et les maris de Claudine, Denyse et Alix ont été arrêtés à la mi-1971: ils ne peuvent donc pas avoir été exécutés le 24 janvier 1971 comme vous l'écrit le ministre. Touré écrit aussi que les huit hommes ont tous été jugés et condamnés à mort alors que toute la Guinée sait, puisque les rares condamnations ont été publiées en janvier 1971 par l'unique journal guinéen, que quatre de ces hommes seulement ont été un jour portés sur les listes de condamnés, sans jugement digne de ce nom! Par ailleurs, Baba Barry a etc; condamné très officiellement aux travaux forcés à perpétuité : le journal Horoya l'a écrit le 26 janvier. Alors, en vertu de quoi cet homme a-t-il été exécuté, comme vous le dit maintenant le ministre? Non, toutes ces informations sont très contestables et nous allons les contester.
— Ah! écoutez, vous me dites qu'il y a des erreurs, mais c'est votre parole contre celle du ministre guinéen agissant sur ordre de son Président. J'ai demandé des informations au président Sékou Touré, il a promis de me les donner, il a tenu parole. Et le Parlement ne peut rien réclamer de plus que des informations, ce n'est pas son rôle de contester celles qu'on lui donne très officiellement.
— Alors, dit Nine stupéfaite, vous allez vous contenter de ce tissu de mensonges et encore dire: « Merci, Sékou. Pardon, Sékou. » Mais les dictateurs ont bien raison de faire disparaître tous ceux qui les gênent, ce ne sont pas les démocrates occidentaux qui leur en tiendront rigueur puisque vous êtes prêts à vous satisfaire de n'importe quel mensonge. Sékou peut dormir sur ses deux oreilles!
— Écoutez, on ne peut pas discuter de cela maintenant. Je dois d'abord en parler avec Simone Veil.
Une longue semaine s'écoule pendant laquelle Nine étouffe sous ce secret. Par bonheur, une seule des femmes lui téléphone: Claudine, qui veut savoir s'il y a du nouveau, et qui trouve la présideate bien bizarre! La session parlementaire s'ouvre et, dès 8 heures, Nine appelle Mme Pruvot dans son bureau-studio.
— Venez, lui dit celle-ci. Venez tout de suite.
Mme Pruvot fait lire une nouvelle fois la lettre in extenso à Nine mais se refuse à lui en remettre le texte.
— Mais c'est le seul document officiel que nous ayons de la Guinée depuis dix ans : il est fondamental que nous en possédions la copie certifiée conforme!
— C'est une lettre personnelle et confidentielle qui m'a été adressée — je ne puis donc pas vous la remettre, mais je vais vous en réécrire la teneur. Je dois revoir Mme Veil à ce sujet aujourd'hui ou demain.
— Puis-je en parler aux autres femmes maintenant?
— Oh! ce n'est pas à un jour près. Attendez d'avoir ma lettre.
Le mercredi, Nine et Jean-Michel se rendent à Berne, invités par la Section suisse d'Amnesty International à la conférence de presse visant à lancer la campagne sur les disparitions dans le monde. Nine y parle longuement des disparus en Guinée, sans toutefois faire allusion aux derniers développements, et la presse helvétique reprend l'information dans les langues de la Confédération. Les représentants de l'Association rentrent le jeudi soir à Strasbourg.
Jeudi, précisément, le Parlement européen est en effervescence pour l'élection de son Président. L'assemblée, à majorité de droite, choisit le socialiste Piet Dankert. Le parti de Simone Veil essuie des critiques et l'ancienne présidente souhaite que, le soir même, la conférence de presse de son parti souligne les succès politiques obtenus sous son mandat. Mme Veil demande donc aux membres du parti libéral de dresser une sorte de bilan positif. Bien sûr, Marie-Jane Pruvot est pressée de faire état du « succès » remporté par sa mission d'information auprès du président Sékou Touré. Elle résume son voyage et ses résultats : la lettre du Gouvernement guinéen annonçant l'exécution, il y a onze ans, de sept maris de Françaises. Naturellement, l'Agence France-Presse rédige sur-le-champ une dépêche annonçant que la Guinée reconnaît avoir exécuté des maris de Françaises. La nouvelle tombe sur les téléscripteurs des abonnés dans la nuit et les stations de radio l'annonceront dans tous leurs bulletins d'information de la matinée: c'est ainsi qu'en prenant leur café du matin, Claudine et Lyse apprendront l'exécution de leur époux!
A son retour de Suisse, Nine est d'abord effondrée, puis furieuse : Mme Pruvot, qui lui demande sur cette nouvelle le secret le plus absolu, fait une conférence de presse où elle met ledit secret sur la place publique! Que des raisons de tactique politicienne l'aient obligée à parler de ses « succès » à la conférence de presse de son parti, passe encore. Mais le faire sans en avertir Nine, toujours tenue au « secret » vis-à-vis de ses compagnes, c'est d'une insouciance rare et lourde de conséquences. Nine donne des explications embarrassées aux autres femmes, affligées par la brutalité de l'information après tant d'années d'espoirs entretenus par les uns ou par les autres : elle qui rêvait tant de solidarité dans son Association a l'impression d'avoir trahi la confiance de ses troupes.
Le dernier coup assené via le Parlement européen parviendra quinze jours plus tard. Madame Pruvot recevra du président Sékou Touré lui-même la lettre. Le Responsable Suprême de la République populaire et révolutionnaire de Guinée prie son « amie » de transmettre aux veuves ses « sentiments de compassion » et… ses « meilleurs vœux pour une vie heureuse »!…
Notes
1. Ce message d'outre-tombe n'est parvenu à l'Association qu'en juin 1982.
2. L'Association a tout fait pour obtenir la lettre du ministre guinéen mais on la lui a toujours refusée. Aussi le texte ci-dessus est-il une retranscription, aussi fidèle que possible, des notes prises par Nine au téléphone.
3. La liste des condamnés et les deux paragraphes qui la suivent ont été communiqués tels quels à Nine par Mme Pruvot (lettre du 27 janvier 1982).
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