Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Le journalisme consiste pour une large
part à dire
« Lord James est mort » à
des gens qui n'ont jamais su que Lord James existait.
G. K. Chesterton
Paris, 17-18 juillet 1980
« Demain on en parlera » : c'est la rubrique où le journaliste du Nouvel Observateur se propose d'insérer ses quarante lignes sur « les huit Françaises qui se battent depuis dix ans, sans moyens, sans écho, sans succès, pour leurs maris prisonniers politiques de Sékou Touré 1 ». L'accueil sobre et ému de ce journaliste au nom alsacien, François Schlosser, qui parle d'une voix grave du « maître sanguinaire de la Guinée », plaît à Nine. Elle a besoin d'encouragements pour se rendre dans les salles de rédaction des grands quotidiens et hebdomadaires nationaux. En effet, les fondateurs ont décidé, d'un commun accord, de prendre ainsi leur bâton de pèlerin pendant quarante-huit heures mais, ce matin, Nine n'en finit pas de s'inquiéter: comment pourront-ils « vendre » une histoire de femmes qui ont perdu trace de leurs maris il y a dix ans en moyenne? La presse, dit-on, a besoin d'un prétexte dans l'actualité, d'un événement, sensationnel de préférence. Qui va les écouter?
— Mais, l'événement, c'est toi qui viens de le créer: c'est la fondation de l'Association! insiste Jean-Michel, toujours optimiste.
En cherchant le groupe Bayard-Presse dans le VIIIe arrondissement, présidente et secrétaire se retrouvent devant les locaux de FR3.
— Et si on entrait?
— Bof! crois-tu que la télé puisse s'intéresser à notre association? interroge tristement Nine, déjà épuisée par ce marathon métro-journaux-radios qui met durement à l'épreuve ses varices héritées d'anciennes phlébites.
Mais le secrétaire vient d'aviser au bord du trottoir un photographe, bardé d'appareils et encombré de tubes portant l'emblème de FR3. Il l'accoste et lui demande si Jean-Marie Cavada (c'est le seul nom qui lui vienne à l'esprit) est à Paris en ce moment.
— Non, lui répond le « martien » mais s'il s'agit d'actualités, vous pouvez utilement vous adresser à Vernet.
— Merci, lance Jean-Michel, qui s'élance déjà dans le hall.
Un huissier dans une cage les prie d'attendre. Une jeune femme élégante descend, interroge Nine sur son histoire, prend quelques notes et repart. Pourvu qu'ils aient été convaincants! Oui, elle revient pour les introduire chez M. Vernet, qui siège derrière un large bureau dans une immense pièce blanche tendue de rideaux orange. Il a l'air intéressé. Il propose une interview de la présidente pour le lendemain mais doit auparavant demander l'accord d'un supérieur. Il voudrait savoir si les représentants de la nouvelle association ont pris contact avec ses collègues de TF1 et d'A2.
— Nous y allions, justement, répond le Secrétaire avec aplomb. Qui nous conseillez-vous de voir?
M. Vernet cite plusieurs journalistes des deux chaînes.
— Merci Monsieur, et à demain.
—Vous me direz si TFI et A2 font quelque chose, ajoute le journaliste de FR3.
Il est plus de midi lorsqu'ils franchissent la Seine pour se rendre au plus vite rue Cognacq-Jay. A l'exception d'impressionnantes portes métalliques, peintes en noir, la façade du bâtiment de la télévision ne présente aucune particularité. L'hôtesse, efficace et débordée, appelle successivement trois journalistes qui sont en voyage ou dans la Maison mais pas dans leur bureau. Le quatrième, Paul Nahon, est à son poste. Il accepte de les recevoir. Les visiteurs se dirigent vers le fond du hall :
— Vous venez pour le jeu de Pierre Bellemare?
— Ah! non, pour Paul Nahon, politique étrangère.
Double vérification d'identité avant l'accès aux ascenseurs. Ici, on prend les contrôles au sérieux. Là-haut, deux couloirs conduisent, l'un vers TF1, l'autre vers A2.
Le service de Paul Nahon est une véritable ruche : multiples allées et venues de jeunes journalistes pressés (on en reconnaît quelques-uns au vol), jolies secrétaires trottinant porter des dépêches, machines à écrire crépitantes, écrans de télévision animés. Sur l'un des téléviseurs, l'image se brouille au moment où les visiteurs entrent. On entend quelqu'un lâcher en grognant:
— Ah! les vaches. C'est encore une interférence de TF1!
Nine se demande comment le jeune rédacteur sur la gauche, à l'air si concentré, parvient à rédiger son papier dans ce chahut.
Nahon est dans une cage de verre, au fond sur la droite. Il corrige un texte et leur dit, en levant à peine la tête :
— Asseyez-vous, je vous écoute.
Nine essaye en quelques phrases de résumer son histoire et le pourquoi de la création de l'Association. Le journaliste continue ses corrections, répond brièvement aux borborygmes de l'interphone, donne quelques directives précises et plutôt sèches à diverses personnes qui entrent en trombe et repartent en coup de vent. A chaque fois, Nine s'interrompt poliment.
— Continuez, continuez, dit Nahon sans lever le nez.
Elle a du mal à ne pas perdre le fil de ses idées dans l'agitation ambiante. Le journaliste ne pose aucune question. Elle a l'impression de parler dans le vide, mais brusquement, il l'interrompt :
— Pouvez-vous revenir demain pour redire ce que vous venez de m'expliquer?
— Oui, nous ne repartons qu'après-demain sur Strasbourg.
— Bon, alors, venez vers 11 h 30. Vous passerez au journal d'Antenne 2 midi. Soyez à l'heure.
Nine le regarde éberluée:
— Vous voulez dire que je vais devoir parler à Antenne 2, en direct?
— Bien sûr. Vous redirez simplement au journaliste ce que vous ni m'avez raconté à l'instant. Si l'actualité n'est pas trop chargée, vous aurez une minute ou deux. A demain 11 h 30.
Sur le trottoir, Nine a les jambes en coton. Le secrétaire en est bouche bée : le résultat dépasse leurs espérances.
— Une minute pour convaincre, c'est déjà beaucoup, tu sais! lui dit-il. Mais elle s'inquiète : saura-telle résumer? Et si elle perdait les pédales? Si elle se mettait à pleurer devant les millions de téléspectateurs? Il faut qu'elle prévienne les enfants pour qu'ils la regardent. Mon Dieu! comment va-t-elle s'en sortir?
L'appétit aiguisé, le secrétaire propose d'aller déjeuner et de préparer sans tarder l'interview du lendemain.
L'après-midi est consacré à épuiser une partie de la liste des sièges de journaux et stations de radio qu'ils ont établie avant de quitter Strasbourg. Jean-Michel, ragaillardi par ces premiers succès, a accéléré le pas. Nine trottine derrière. A chaque interlocuteur, le secrétaire déclare sur le ton de la confidence que « la présidente sera interviewée demain sur Antenne 2 midi », ce qui ne manque pas de raviver les craintes de l'intéressée.
La correspondante du bureau parisien des Dernières Nouvelles d'Alsace s'intéresse à l'entretien de la veille avec Martin Kirsch. Elle écrira d'ailleurs: « La réponse est trop floue pour Mme Bari qui a décidé d'inviter le Président de la République à dîner chez elle, voyant là l'unique moyen de le rencontrer pour évoquer directement le problème des familles qu'elle représente 2. » C'est en effet sur une idée de Jean-Michel que Nine et Claudine ont lancé cette invitation à M. et Mme Giscard d'Estaing.
La journaliste leur conseille de se rendre à l'ACP. Oui, l'Agence Centrale de Presse qui fait une (modeste) concurrence à l'Agence France Presse et qui a une liste d'abonnés de premier choix. Un appartement vieillot et poussiéreux en abrite les bureaux. Les téléscripteurs crépitent dans un recoin de corridor. Dans chaque pièce, trois ou quatre tables surchargées de paperasses et de feuillets en tous genres. Hormis les toiles d'araignée, il y règne une ambiance sympathique et chaleureuse qui n a rien de commun avec celle de la colossale et prospère AFP. Les représentants de la nouvelle association y sont cordialement reçus par Max Coiffait, qui connaît bien la situation en Guinée et pour lequel les noms des trois maris de Françaises qui furent ministre, ambassadeur ou chef d'État-Major sont parfaitement familiers. Il promet une dépêche pour le soir même afin d'annoncer la création de l'association. Son texte sera repris le 22 par le Figaro, le 23 par La Croix et le 25 par Le Monde.
Les deux « pèlerins » arpentent trottoirs, quais et couloirs de métro. A RTL, dont la façade est d'un modernisme prétentieux, les représentants de l'AFFPPG ne réussissent même pas à franchir le guichet de la réception : la jeune cerbère ne veut rien entendre de leurs salades.
A Europe no. 1 en revanche, Annick Guédoz souhaite interviewer Nine, qui en est très émue.
— Cela te sera un entraînement pour demain, c'est parfait, dit Jean-Michel.
Heureusement, l'enregistrement est fait sur bande et quand l'interviewée bégaie ou n'arrive pas à achever une phrase emberlificotée, on efface et on recommence! Cependant, le texte ne sera pas diffusé : la rédaction a-t-elle jugé la présidente trop insuffisante ou ses propos trop directs pour passer à lantenne? Mystère.
20 heures. Il est temps de s'arrêter. Un coup de fil à Claudine pour lui dire qu'on arrive, sur les rotules. Il faut d'abord donner à leur hôtesse, avide de nouvelles raisons d'espérer, un compte rendu détaillé des démarches de la journée. Puis, Nine appelle sa famille pour signaler sa présence à Antenne 2 midi :
— Maman, on te tient les pouces! lui crie Imran.
Le lendemain, la future interviewée vit sa matinée dans un brouillard d'idées fort inquiétant. Elle note les dates qui lui serviront de repères. Paul Nahon est formel : impossible de connaître d'avance les questions qui seront posées, le présentateur ne les formulera lui-même que sur le moment. C'est le principe même du direct. Angoissant pour les non-initiés. Le guide les précède dans l'escalier métallique menant au « plateau », vaste pièce ronde dont le plafond se perd dans des hauteurs où voltigent éclairagistes et techniciens du son. Dans la cabine de maquillage, les dizaines de tubes de rouge à lèvres en vrac et les boîtes à poudre poussiéreuses n'incitent guère Nine à se pomponner. Elle opte pour un simple coup de peigne.
Derrière la tenture qui masque « l'entrée des artistes », le plateau est une fourmilière ordonnée autour de deux points : la grande table ronde où vont s'asseoir présentateurs et invités du Journal et une petite table sur la gauche où un journaliste fera, en direct avec l'équipe d'A2, le point du Tour de France, aujourd'hui à Saint-Étienne. Trois téléviseurs permettent de suivre le déroulement du journal et Nine en découvre un quatrième, tout petit, situé dans une alvéole, face au présentateur. La table, si pimpante sur le récepteur de Strasbourg, est en réalité bien décatie, couverte d'éraflures et toute décolorée. Le trou du milieu est un véritable nid à poussière dont Nine, dans son émotion, n'arrive pas à détacher sa pensée.
Elle aurait bien aimé que le présentateur soit Poivre d'Arvor : sa tête d'angelot lui aurait peut-être ôté sa peur. Mais c'est Bernard Mérigaud qui annonce la nouvelle à la une de l'actualité ce matin du 18 juillet 1980 : la tentative d'assassinat de l'Iranien Chapour Bakhtiar. Un journaliste expose d'abord les faits, depuis le domicile parisien de Bakhtiar, dont la voisine de palier a été abattue par les tueurs. Mérigaud indique qu'on essaye de joindre l'intéressé, en duplex de l'hôpital où il est soigné. L'Iranien revient sur les faits, puis explique les raisons de, la fusillade. « Si l'actualité n'est pas trop chargée, vous aurez une minute ou deux », avait dit Nahon. Mais Bakhtiar a la parole et n'en finit plus d'exposer ses idées sur la tyrannie médiévale que subit son pays et sur la démocratie qui doit la remplacer. Nine sent sa minute lui échapper. Nahon fait des gestes éloquents de ciseau à Mérigaud pour lui signifier de couper la parole au bavard mais, à chaque tentative d'interruption polie, Bakhtiar reprend haleine et repart de plus belle. C'est bien notre veine, s'inquiète Nine. Si, voilà! le journaliste a réussi (M. le Ministre, les impératifs de l'actualité nous obligent à vous remercier … ) et l'on revient au sport avec le saut à la perche de Houvion et un 10 000 m de Marajo.
Enfin, Mérigaud se tourne vers « notre invitée du jour », qu'il présente aux téléspectateurs. Le brouillard s'épaissit pour Nine qui explique sans voir son interlocuteur les conditions de l'arrestation des maris de Françaises en Guinée. Elle insiste sur le cas de ses compagnes expulsées dont les enfants, gardés en otages là-bas, ont dû rejoindre leur mère par leurs propres moyens. Avec Claudine et Jean-Michel, hier soir, ils ont décidé que, conformément aux statuts de l'Association, Nine s'abstiendrait de tout commentaire à coloration politique concernant soit le Gouvernement de Sékou Touré, soit celui de Paris. S'en tenir strictement à l'aspect humanitaire du problème. Cependant, le présentateur semble justement vouloir l'amener sur ce terrain glissant: sa dernière question concerne les conditions de détention en Guinée. Nine panique: elle ne les connaît que par ouïe-dire et ce n'est pas son rôle de témoigner à ce sujet.
Gênée par la question, elle répond à côté :
— Mais, le Gouvernement français, que fait-il? demande, faussement candide, la voix dans le brouillard.
Nine revoit en un éclair le conseiller à l'Élysée leur demander de se taire pour qu'il puisse mener à bien les démarches promises.
— Des efforts, il fait des efforts pour résoudre le problème.
Puis elle parle des « heureuses surprises » que Sékou Touré avait annoncées à l'Ambassadeur de France en 1976 et de la promesse de libération faite deux ans plus tard par le même Sékou Touré à Valéry Giscard d'Estaing. Elle ne parle ni de l'entrevue à l'Élysée ni de la Résolution du Parlement européen puisque tant Martin Kirsch que Marie-Jane Pruvot ont demandé la discrétion.
— Mais, alors, qu'envisagez-vous comme actions? demande la voix.
— Nous ne pouvons qu'espérer et attendre, attendre encore, répond Nine, consciente de l'insuffisance de sa réponse pour les téléspectateurs.
Voilà. Son tour est passé. Mérigaud parle maintenant du coup dÉtat qui a eu lieu la veille en Bolivie, puis du premier satellite lancé par l'Inde. Retour au Tour de France: Nine reconnaît sur l'écran un champion de ses vingt ans, Geminiani. C'est fini:
l'actualité a dévoré le problème des prisonniers en Guinée. Sa voisine, journaliste, la réconforte en lui murmurant que « le message est passé » mais Nine s'est trouvée bien insuflisante. Cette minute était grosse de tant d'espoirs! Combien de minutes encore leur faudrait-il pour sensibiliser le grand public au combat des familles de disparus en Guinée? Elle n'a fait que jeter un grain de sable dans le désert…
Notes
1. Nouvel Observateur, 26 juillet 1980.
2. Dernières Nouvelles d'Alsace, 17 juillet 1980.
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