Si longue que soit la nuit, lejour viendra sûrement. Proverbe peul
Fin 1974-début 1975
Le Secrétaire Général des Nations Unies, Kurt Waldheim, a chargé son porte-parole d'une mission humanitaire dans trois pays d'Afrique, dont la Guinée. Ce porte-parole s'appelle André Lewin, celui-là même dont Nine a fait la connaissance lorsqu'elle cherchait du travail. Elle reprend contact avec lui au moment où aboutissent les efforts déployés par le haut fonctionnaire pour normaliser les rapports entre l'Allemagne fédérale et la Guinée. Sékou Touré consent à libérer les trois ressortissants ouest-allemands emprisonnés, leur Gouvernement ayant finalement accepté de publier une déclaration à sa convenance. Le texte, mis au point avec le concours du médiateur-navetteur, A. Lewin, est ainsi libellé:
« Le Gouvernement fédéral condamne de la manière la plus nette tous les actes de violence et les activités subversives contre un gouvernement étranger. Cette déclaration vise en particulier les ressortissants de la RFA dont il a été démontré quils ont contrevenu en Guinée de manière regrettable aux principes énoncés ci-dessus.»
Tout le monde savait que deux de ces Allemands, qualifiés d'espions par la Guinée, avaient en réalité été arrêtés (au lieu d'être refoulés) à la frontière guinéenne où ils s'étaient présentés sans visa (les inconscients pensaient en obtenir un sur place!). Le premier faisait de l'auto-stop et le second la traversée de l'Afrique… à bicyclette 1. Les accusations portées contre le troisième paraissaient plus plausibles, quoique étranges, pour les profanes comme Nine : Adolf Marx, tel est son nom, était à Conakry directeur de la brasserie SOBRAGUI. Les lecteurs de « Horoya » avaient pris connaissance fin 1970 de ses « aveux » où il s'accusait notamment d'avoir voulu empoisonner la bière qu'il brassait 2. Les Allemands multiplièrent en vain les démarches, à l'Ouest comme à l'Est, et rétribuèrent même des marabouts pour qu'ils usent de leur influence sur Sékou Touré. Mais c'est finalement André Lewin (d'origine allemande par son père) qui, jouant avec succès les bons offices onusiens, ramène en Europe les trois Allemands, le 30 juillet 1974.
Nine décide d'aller voir en Allemagne celui qui est resté le plus longtemps en Guinée et en prison, Adolf Marx. Il est hospitalisé à Aix-la-Chapelle. Le mari d'une collègue l'y conduit. Elle trouve un homme encore jeune, très maigre, complètement édenté et le ventre gonflé comme une outre sur des jambes paralysées par l'absence d'exercice. L'homme lui décrit par le menu les tortures qu'il a dû subir dans la fameuse « cabine technique » du Camp Boiro pour avouer ce que voulait lui faire dire le demi-frère de Sékou Touré, le ministre Ismaël Touré, qui présidait nuitamment la commission d'interrogatoire dans l'enceinte du camp. Marx n'en finit pas de montrer les traces de torture sur son corps et de parler du livre qu'il veut écrire sur sa détention 3. Nine est mal à l'aise: son cerveau et son imagination enregistrent ce que raconte l'ancien détenu, mais son cœur n'arrive pas à plaindre cet homme. Aujourd'hui encore, elle se demande pourquoi elle qui a la larme si facile était à peine émue de l'après-midi passé dans cette chambre d'hôpital. Elle s'en veut de trouver aussi peu sympathique un homme qui a tant souffert.
Elle inonde le lit du rescapé des photos de Djibril, jeune, plus vieux, plus maigre, pris de plus près, dans l'espoir que Marx remettra certains de ses traits, se souviendra de ces oreilles décollées… Rien, rien. Elle est venue pour rien. L'homme déclare honnêtement n'avoir jamais vu cet homme à Boiro (il ne le connaissait pas non plus en liberté), mais ajoute qu'il existait dans le camp six blocs de détention. Il fait même un dessin explicatif pour indiquer l'emplacement du sien (le no. 1) et montrer qu'il était impossible aux détenus d'un bloc de savoir qui se trouvait dans les autres bâtiments. Nine quitte cet homme étrange, nantie d'une foule de renseignements techniques sur le camp et ses détenus, mais sans la moindre indication pour retrouver la trace de son mari.
Cependant, l'homme obstiné à qui Marx doit la liberté continue à s'occuper des cas humanitaires qu'on lui signale d'un peu partout. Dès 1974, André Lewin parle de Djibril à Sékou Touré et aux ministres guinéens compétents. On lui répond que l'intéressé fuyait la Guinée en emportant avec lui des documents très importants — circonstance aggravante pour un haut fonctionnaire comme lui. Nine se révolte: elle démontrera au médiateur de l'ONU « qu'elle ne lui a pas demandé de plaider la cause d'un agent coupable de forfaiture. Son Djibril n'avait sur lui qu'un passeport diplomatique et onze dollars quand les gendarmes l'ont fouillé (elle dispose d'un témoin oculaire). Djibril est innocent, écrit-elle à A. Lewin, c'est uniquement par amour pour sa femme et ses enfants qu'il a risqué sa vie et qu'il est réduit actuellement à la condition de bête ».
« Rassurez-vous », lui répond le porte-parole de Waldheim, « je n'ai en ce qui me concerne aucun doute sur la réalité des faits (…), mais je ne saurais mettre en doute, à aucun moment, les accusations que le Président guinéen me rapporte, ni l'éventuelle culpabilité des prisonniers : mon objectif n'est pas de faire rendre justice mais de les faire libérer 4 ».
Nine cesse complètement d'envoyer colis et lettres à Djibril par l'ambassade dItalie (représentant les intérêts français) car personne ne lui en accuse réception. Elle les remet désormais directement à André Lewin qui les porte à Conakry au capitaine Siaka Touré, neveu de Sékou qui a la haute main sur tous les camps de détention en Guinée. Elle reprend espoir : elle calcule que, sur dix colis, ce serait bien le diable si Djibril n'en recevait pas un. Et elle veut, par ce témoignage d'affection, montrer au prisonnier que sa femme ne l'oublie pas, qu'il doit survivre à ses épreuves pour retrouver les siens qui espèrent toujours. Or, précisément, on peut espérer: un ambassadeur de Sékou Touré en Afrique n'a-t-il pas affirmé, en privé, au cours d'une conférence de l'OUA 5, en février 1973 (soit six mois après l'arrestation de Djibril) que ce dernier est en prison à Conakry, qu'il est bien traité, que son cas n'est pas considéré comme grave 6 et qu'il se pourrait qu'on lui rende la liberté sous peu. Nine croit, ou veut croire cet homme: n'a-t-il pas assisté à son propre mariage à Paris, n'était-il pas son camarade de promotion à la Faculté de Droit? Il peut difficilement lui mentir. De plus, il appartient à l'ethnie de Sékou Touré et on le dit bien en cour à Conakry : il a donc sûrement des renseignements de première main.
D'ailleurs, ces nouvelles optimistes sont confirmées l'année d'après par la « belle-mère » de Nine. Cette grande dame est en réalité la tante paternelle de Djibril, qu'elle a élevé. Elle éprouve pour lui une affection teintée de ferveur quasi religieuse, à tel point que son propre fils en est jaloux. A l'arrivée de Nine en Guinée, et malgré l'opposition de principe de toute la famille au mariage contracté par Djibril des années auparavant, elle a reporté sur la femme et les enfants de Djibril la tendresse admirative qu'elle éprouve pour son fils adoptif.
Depuis l'arrestation de Djibril, Nên Rabi a multiplié les démarches en Guinée, directement ou par des intermédiaires. Elle a passé des nuits entières à prier pour la libération de son fils et voilà que Dieu l'a exaucée : on vient, début 1975, de lui donner enfin l'assurance que Djibril sera libéré dans les trois mois.
— Courage, fait-elle dire à sa belle-fille. Vous arrivez au bout de vos peines. Vous allez retrouver votre mari!
Notes
1. Il s'agit de M. Josef Schmutz (arrêté en février 1973) et de M. Ulrich Stegmann arrêté en avril 1973).
2. Plus tard, en lisant le volumineux rapport que publia le 25 mai 1977 la Ligue internationale des droits de l'homme (Communication to the U.N. on a consistent pattern of violations of human rights in the Republic of Guinea), Nine découvrira avec horreur comment ces aveux ont été arrachés à Marx.
3. Le livre paraîtra en 1976 aux éditions Derscheider Verlag sous le titre Verflucht, wer uns vergisst (Maudit soit qui nous oublie). Une traduction française avec mise à jour est en cours.
4. Lettre du 26 septembre 1974.
5. Organisation de l'Unité africaine — Conférence d'Accra.
6. Lettre du 21 février 1973.
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