Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Si le sourd n'a pas entendu le tonnerre, il verra bien la pluie.
Proverbe malinké
Mars avril 1980
« L'appel au Président de la République » circule depuis plus de trois mois maintenant. Nine en a envoyé le texte à la plupart des députés français au Parlement européen fraîchement élu au suffrage universel. Les réactions sont diverses. Certains, tels Jean Lecanuet ou Michel Poniatowski, ne prennent pas la peine de répondre pour expliquer leur refus. D'aucuns — Pierre Pflimlin, Edgar Faure par exemple — avouent qu'ils n'aiment pas cette forme de pétition mais se gardent de proposer d'autres formes d'aide. En revanche, Simone Veil, qui ne peut pas signer en raison de ses fonctions de Président du Parlement européen, effectue sur-le-champ auprès du président Sékou Touré 1 une intervention personnelle qui demeurera sans réponse. Michel Debré, qui n'aime pas non plus cette forme d'intervention, choisit de poser une question orale à l'Assemblée nationale 2. Henri Caillavet et Jean Seitlinger se refusent à signer eux aussi mais écrivent une lettre à l'Élysée ou au Quai d'Orsay. Plusieurs parlementaires signent sans commentaires (Scrivener, Martin, Collomb, Combe, Delorozoy, Calvez, Sablé, Delatte, etc.) ou joignent un mot aimable empreint de sympathie : la réponse la plus chaleureuse, qui a aussi le mérite d'être la toute première, par retour du courrier, est celle de la doyenne du Parlement européen, Mme Louise Weiss.
Mais la lettre la plus circonstanciée émane de Marie-Jane Pruvot, membre du Groupe libéral et démocratique, parti siégeant à droite au Parlement européen. Avant de signer l'Appel à M. Giscard d'Estaing elle a tenu à attirer personnellement l'attention. du ministre français des Affaires étrangères sur ce problème, et M. J.-François Poncet est « tout à fait favorable à l'appui » que la parlementaire « serait susceptible d'apporter à ces femmes françaises en signant l'Appel avec ses collègues du Parlement européen 3. Mme Pruvot ajoute très gentiment:
« Je me tiens personnellement à votre disposition pour toute action particulière que vous envisageriez d'entreprendre et pour laquelle je pourrais vous être de quelque utilité. »
Ragaillardie par tant de bonne volonté, Nine montre la lettre aux amis de la chorale qui répète un concert ce soir-là. Les gens qu'elle côtoie, les choristes en particulier, s'informent gentiment, ou poliment, de ses démarches sans fin. En général pour plaindre ou admirer celle qui les effectue. Mais il y a depuis quelques années parmi les choristes un ténor qui, après s'être informé comme les autres, formule sa critique personnelle : il dit ce qui, selon lui, est bon dans la démarche en question ou la réponse obtenue, ou moins bon, ou franchement mauvais. Nine prendra l'habitude de demander son avis à Jean-Michel car il est souvent de bon conseil. Et elle s'est mise à donner du « Monsieur le conseiller » à ce grand garçon qui a plutôt l'air d'un adolescent attardé chez les adultes mais qui adore résoudre les problèmes d'autrui.
Elle lui a montré les piles de dossiers renfermant les lettres envoyées ou reçues pour essayer d'obtenir des renseignements sur le sort de disparus comme Djibril. En lui, l'homme a été ému de la constance et de la fidélité de ces femmes qui, malgré l'absence totale de nouvelles du mari depuis huit ou dix ans, s'obstinent à demander aux autorités dites compétentes qu'elles fassent des recherches. Le juriste en herbe persiste à croire que ces femmes, et Nine en tout premier lieu, s'y prennent mal dans leurs démarches. Il est néanmoins impressionné par l'épaisseur des dossiers représentant autant d'efforts stériles, classés par rubriques éloquentes (anciens prisonniers, organisations internationales, ministère des Affaires étrangères, Ambassade de France, Présidence de la République, autorités guinéennes, partis politiques, personnalités religieuses, etc.) divisées en autant de sous-rubriques. Tant d'énergie dépensée en pure perte, c'est véritablement un défi à l'imagination et il a souvent songé au moyen d'aider Nine et ses compagnes à s'en sortir. Mais que peut un étudiant dépourvu de ressources matérielles et sans aucune relation parmi les Grands de ce monde?
La lettre que Nine lui montre ce soir-là est pour lui un extraordinaire aiguillon :
— Voilà une parlementaire sensibilisée au problème, proche du pouvoir en France 4, qui se dit absolument prête à se rendre utile pour résoudre un problème vieux de plusieurs années! C'est inespéré!
— Oh! ne t'emballe pas si vite. Tu sais, j'ai l'habitude des fausses pistes et des initiatives qui tournent court.
— Mais celle-là est une bonne piste. Et le fait que le Parlement européen siège à Strasbourg une semaine par mois va simplifier les démarches et faciliter les contacts, tu verras. Il faut absolument rencontrer le plus vite possible cette Mme Pruvot. Justement, le Parlement est en session cette semaine, il faut battre le fer tant qu'il est chaud!
— Inutile de crier au miracle, dit Nine, on verra bien à quoi exactement est disposée cette dame.
Jean-Michel insiste : il voit dans cette proposition d'aide parlementaire sur place une occasion inespérée de faire avancer le problème vers sa solution et de concrétiser son désir personnel de venir au secours des huit femmes en détresse. Nine lui trouve plus que jamais l'air d'un Don Quichotte partant se battre contre les moulins à vent, mais « j'aime celui qui rêve l'impossible », a dit Goethe, et peutêtre, après tout, est-elle trop découragée par ses échecs successifs pour avoir encore le feu sacré nécessaire à toute vraie réussite. Elle prend rendez-vous avec Mme Pruvot par l'intermédiaire du Groupe libéral et est reconnaissante à Jean-Michel de se proposer pour l'accompagner: elle aura bien besoin de son imagination, neuve et enthousiaste, pour convaincre la parlementaire que leur cause n'est pas si désespérée qu'elle en a l'air.
Atmosphère feutrée des abords immédiats de l'hémicycle où les élus de l'Europe entreront tout à l'heure en séance plénière. Les multiples allées et venues meurent étouffées dans l'épaisse moquette brune qui tapisse le grand escalier et le déambulatoire autour de l'arène. Le rendez-vous est fixé au bar des parlementaires. A peine le temps de commander un café que voici Marie-Jane Pruvot: petite dame au chic parisien, élégante en diable, impeccablement coiffée et d'allure encore jeune. Oui, elle a le feu vert du Quai d'Orsay mais, de toute façon, elle n'en avait pas besoin pour s'attaquer à ce problème humain tout à fait digne d'intérêt. Ce qu'elle peut faire? En parler à son président de Groupe, l'Allemand Bangemann, et si le Groupe en est d'accord, prendre l'initiative d'un projet de résolution. Elle en a touché un mot à Simone Veil qui trouve l'idée excellente car, dit celle-ci, « il ne faut pas laisser aux formations de gauche l'initiative en matière de droits de l'homme ». Il faudrait constituer un fond de dossier pour avoir notamment la liste complète des époux de ressortissantes de la Communauté prisonniers en Guinée. Nine établira cette liste (à sa connaissance, une Espagnole et une Néerlandaise au moins sont dans son cas). Mme Pruvot leur demande d'être très discrets et de bien suivre les conseils qu'elle leur donnera quant aux parlementaires à contacter, si projet de résolution il y a.
Face à cette femme si déterminée et qui semble pouvoir mettre en branle l'impressionnante machine démocratique que constitue le Parlement européen, Nine sent sa confiance et son espoir renaître de leurs cendres. Jean-Michel avait raison de la pousser dans cette voie: le prestige du Parlement européen et la résonance, au moins morale, de ses déclarations en matière de droits de l'homme seront un moyen de pression puissant sur le régime guinéen. Sékou Touré, que tout le monde jusqu'ici a aidé à enterrer ce problème gênant, sera bien obligé de réagir et de dire ce qu'il a fait de Djibril et des autres.
Nine est quand même très impressionnée par « l'internationalisation » subite d'un problème qui, jusqu'à présent, était resté malheureusement « franco-français » (pour reprendre l'expression d'un fonctionnaire du Quai d'Orsay). Elle s'émerveille de voir que des Hollandais, des Britanniques et des Italiens vont s'intéresser aux Guinéens prisonniers, inconnus du grand public. Jean-Michel a l'air de trouver tout cela parfaitement normal et la bouscule pour qu'elle constitue dès le lendemain le dossier réclamé par Mme Pruvot. Lorsqu'elle le lui soumet « pour avis », balaie le tout d'une phrase définitive:
— Tu n'as rien compris! Ton dossier n'accroche pas du tout! Qui va-t-il convaincre? Non, ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder.
— Mais la session se termine après-demain. Je n'aurai pas le temps de tout restructurer.
— Mais si, tu vas voir. On s'y met tout de suite. Il faut d'abord présenter, en général et avec impartialité, le problème des droits de l'homme en Guinée et en venir à la fin seulement aux maris des Européennes. Voyons les documents que tu possèdes et ce qu'on peut en tirer.
Et jusqu à une heure avancée de la nuit, ils soulignent, découpent, raturent, déchirent et recommencent. Finalement, le dossier comprend trente pages de documents percutants: extraits de rapports d'Amnesty International ou de la Ligue internationale des droits de l'homme, coupures de la presse française ou guinéenne, discours de Sékou Touré. Ces documents brossent un tableau général des prisons et du régime en Guinée. Nine a seulement annoté quelques passages en marge, selon l'inspiration de JeanMichel. Le tableau récapitulatif de la situation des époux d'Européennes et quelques lettres caractéristiques des démarches auprès du Gouvernement français complètent ce dossier qu'ils remettront le lendemain à Mme Pruvot.
A la session suivante, mi-avril, Nine est en vacances à la montagne avec les enfants. Jean-Michel la rappelle d'urgence et elle n'en croit pas ses oreilles : un projet de résolution a été rédigé par les fonctionnaires du Groupe libéral (il prend pour base les documents du dossier remis). Mme Pruvot en a déposé officiellement le texte, revêtu des 23 signatures nécessaires: comme il s'agit d'une question purement humanitaire, elle a tenu à faire présenter le texte par des parlementaires appartenant à diverses formations politiques. Conformément à l'article 14 du Règlement, le débat d'urgence a été demandé pour le document 1-86/80 sur « la situation des prisonniers politiques en République populaire de Guinée ». Motif de la demande d'urgence:
« Nécessité d'obtenir rapidement des nouvelles des prisonniers politiques mariés à des Européennes au moment où le Président de la République populaire de Guinée s'apprête à effectuer une série de visites officielles à l'étranger, notamment en Europe. »
La Résolution elle-même concerne l'ensemble des prisonniers d'opinion en Guinée et dit notamment, après avoir énuméré les violations les plus flagrantes des droits de l'homme par le régime guinéen « telles que relatées dans de très nombreux rapports et documents internationaux » :
« Constatant le refus, opposé par le Gouvernement guinéen, de fournir des informations sur le sort des personnes emprisonnées pour délit d'opinion;……
Mme Pruvot leur demande de s'installer au-dessus de la travée du Groupe libéral. Ils prennent place au premier rang de la tribune pour ne rien manquer de l'événement. Pierre Pflimlin, vice-président du Parlement européen, assure la présidence de ce début de séance mais cède le fauteuil à M. Rogers au milieu du débat sur le droit d'asile des citoyens cubains qui, depuis quelques jours, envahissent l'Ambassade péruvienne à La Havane. Nine fait de réels efforts pour suivre le débat sur la proposition de résolution présentée à la fois par le Groupe socialiste et par le Groupe démocrate-chrétien, sur l'assassinat de l'archevêque, du Salvador, Mgr Romero.
Ça y est! Mme Pruvot se lève, quelques feuillets à la main. Elle parle d'une voix posée, qui s'étrangle un peu. Elle rappelle les conditions d'arrestation et de détention des prisonniers en Guinée (dont quelques-uns sont les conjoints et pères de ressortissants de la CEE). Elle précise que la Guinée, membre de l'ONU, a signé la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, qu'elle a proclamé, lors de la conférence de l'Organisation de l'Unité africaine à Monrovia, son attachement à ces principes fondamentaux, ce qu'elle a encore confirmé lors de la signature de la deuxième Convention de Lomé (avec les pays membres de la CEE), le 31 octobre 1979. Elle indique clairement son intention d'aider les femmes dans le malheur, peut-être de sauver des vies humaines, mais n'attaque pas le régime de Sékou Touré. Elle termine en rappelant l'angoisse des familles sans nouvelles des leurs :
« Pour beaucoup d'épouses de prisonniers politiques, la démarche que nous entreprenons aujourd'hui est celle de la dernière chance. Ce peut être aussi celle d'une nouvelle étape dans les relations entre la Guinée et la Communauté. »
Un représentant du Parti des Démocrates européens a demandé la parole après Mme Pruvot. C'est M. de Courcy Ling, qui parle au nom des conservateurs britanniques et danois. Il rappelle que la plupart des épouses européennes de ces infortunés prisonniers ont été expulsées de Guinée et que, souvent, leurs enfants ont été gardés en otages. Il met tant de passion dans son intervention que Nine en a les larmes aux yeux. Il termine en se disant convaincu que la résolution proposée au vote de ses collègues suscitera un grand intérêt chez Sékou Touré, qui ne manquera pas d'en tenir compte.
Aucun orateur « contre » ne s'étant inscrit, le débat est clos. Nine l'a trouvé un peu court, mais l'Europe au travail a bien d'autres problèmes et on enchaîne avec les régions bretonnes victimes de la marée noire. Enfin le moment des votes arrive. Non, le Président a reçu une demande de vérification du quorum. C'est bien notre veine! s'inquiète Nine. Cependant, un parlementaire futé fait observer que les trente personnes membres du Groupe communiste qui ont demandé la vérification du quorum ont quitté l'hémicycle aussitôt après, soustrayant ainsi au total requis trente voix précieuses. Pendant que le Président rappelle le règlement de l'Assemblée, un huissier en queue de pie noire apporte à Nine un message lui demandant d'appeler de toute urgence M. André Lewin au Quai d'Orsay.
Nine quitte précipitamment la tribune du public à 10 h 50, pestant de devoir s'absenter juste au moment fatidique. Elle se demande ce que M. Lewin peut bien lui vouloir de tellement urgent. Certes, depuis six mois, il a été remplacé dans ses fonctions d'ambassadeur de France à Conakry, mais il occupe un poste de Directeur au ministère des Affaires étrangères et joue toujours les éminences grises en ce qui concerne les affaires guinéennes. Au téléphone, il a une drôle de voix, sèche et tendue :
— Je viens d'apprendre que le Parlement est saisi d'une proposition de résolution sur la Guinée, émanant d'une certaine Mme Pruvot. Je ne vois pas qui c'est, d'ailleurs?
— Elle est membre du Groupe libéral et démocratique.
— Son texte va terriblement irriter Sékou Touré, les termes en sont trop cassants; on y parle « des prisonniers qui auraient été exécutés »! Ça ne va pas du tout. Ce que je vous propose, c'est de faire retirer le texte au plus vite, si c'est encore possible bien sûr, de façon à en modifier la rédaction pour la prochaine session parlementaire. Je proposerai un nouveau texte, si vous voulez.
— Je crois bien que c'est trop tard, M. Lewin. Les députés votent en ce moment même. On n'y peut plus rien.
De fait, la porte de la cabine s'ouvre : Mme Pruvot et Jean-Michel annoncent le résultat: la résolution déposée par le Groupe libéral a été votée à l'unanimité. Il n'y a pas eu de voix contre. Le Groupe communiste a décidé de ne pas participer au vote. Nine fait part des résultats à M. Lewin, qui prend congé très sèchement. Il est 10 h 55.
Le diplomate a failli perdre sa belle maîtrise de lui-même: serait-ce l'indice que, pour la première fois, ce petit groupe d'empêcheuses de tourner en rond toucherait un point sensible chez les gouvernements concernés? De fait, quelque temps plus tard, Nine apprend que Sékou Touré est entré dans une violente colère à la lecture de cette condamnation internationale de son régime policier, la première du genre. S'est-il brusquement souvenu de la « prédiction » faite il y a douze ans? Un honorable marabout local l'avait alors mis en garde contre des « femmes blanches » qui allaient l'ennuyer jusqu'à la fin de son règne. Toujours est-il que, par des tiers, il fait immédiatement contacter le cabinet du Parlement pour indiquer son désir de s'adresser aux élus de l'Europe lorsqu'il viendra en visite officielle en France. Heureusement, le Parlement refuse de se prêter au jeu : il ne peut pas jeter l'anathème contre le régime guinéen et inviter ensuite son chef à monter à la tribune pour se justifier.
Cette fois-ci, le petit groupe a bien manoeuvré : le secret qui a entouré la préparation du texte et la rapidité avec laquelle Mme Pruvot a su le faire inscrire à l'ordre du jour, puis adopter, ont pris tout le monde de court, même le rusé André Lewin, pourtant toujours bien informé. C'est la preuve que les femmes ont perdu de précieuses années en démarches discrètes dans l'ombre des cabinets ministériels. Il eût fallu mettre très tôt le problème sur la place publique pour s'acheminer vers une solution et obliger les deux gouvernements à le regarder en face. Sékou Touré n'en revient pas: comment ces huit femmes inconnues osent-elles braver la République populaire et révolutionnaire de Guinée? Il considère comme une véritable provocation le fait de demander des nouvelles de gens disparus depuis dix ans. Il a volontairement ignoré les quelques sollicitations que des importuns lui ont présentées de ci, de là, mais c'était peut-être une erreur de méconnaître la justesse du proverbe de ses ancêtres :
« Si le sourd n'a pas entendu le tonnerre, il verra bien la pluie. » En effet, voilà peut-être maintenant le début de l'averse…
Notes
1. Lettre de Simone Veil en date du 7 mars 1980.
2. Question orale posée le 18 octobre 1979.
3. Lettre du 19 mars 1980.
4. Mme Pruvot est membre de l'organe directeur des Clubs giscardiens Perspectives et Réalités.
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